Les vivants et les morts

Anna de Noailles · Chapitre 5 sur 125

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Les vivants et les morts

L'amitie

Si j'avais, chaque fois que la douleur s'exhale, Ajouté quelque pierre à quelque monument, Mon amour monterait comme une cathédrale Compacte, transparente, où Dieu luit par moment.

Aussi, quand vous viendrez, je serai triste et sage, Je me tairai, je veux, les yeux larges ouverts, Regarder quel éclat a votre vrai visage,

Et si vous ressemblez à ce que j'ai souffert…

 

L'AMITIE

«Je t'apporte le prix de ton bienfait…»

Mon ami, vous mourrez, votre pensive tête

Dispersera son feu,

Mais vous serez encor vivant comme vous êtes

Si je survis un peu.

Un autre coeur au vôtre a pris tant de lumière

Et de si beaux contours,

Que si ce n'est pas moi qui m'en vais la première,

Je prolonge vos jours.

Le souffle de la vie entre deux coeurs peut être

Si dûment mélangé,

Que l'un peut demeurer et l'autre disparaître

Sans que rien soit changé;

Le jour où l'un se lève et devant l'autre passe

Dans le noir paradis, Vous ne serez plus jeune, et moi je serai lasse

D'avoir beaucoup senti;

Je ne chercherai pas à retarder encore

L'instant de n'être plus;

Ayant tout honoré, les couchants et l'aurore,

La mort aussi m'a plu.

Bien des fronts sont glacés qui doivent nous attendre,

Nous serons bien reçus,

La terre sera moins pesante à mon corps tendre

Que quand j'étais dessus.

Sans remuer la lèvre et sans troubler personne,

L'on poursuit ses débats;

Il règne un calme immense où le rêve résonne,

Au royaume d'en-bas.

Le temps n'existe point, il n'est plus de distance

Sous le sol noir et brun;

Un long couloir, uni, parcourt toute la France,

Le monde ne fait qu'un;

C'est là, dans cette paix immuable et divine

Où tout est éternel,

Que nous partagerons, âmes toujours voisines,

Le froment et le sel.

Vous me direz: «Voyez, le printemps clair, immense,

C'est ici qu'il naissait;

La vie est dans la mort, tout est, rien ne commence.»

Je répondrai: «Je sais.»