Les vivants et les morts

Anna de Noailles · Chapitre 15 sur 125

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Les vivants et les morts

Je Vous Avais Donne…

Ces espoirs, ces souhaits, ces regrets, ces langueurs, Hélas! c'est le passé, beau comme un long arpège;

Hélas! c'est le passé, ce courage ingénu, Ce sublime désir de mourir et de vivre

Que ma jeunesse avait quand je vous ai connu, Vous, qui fûtes la page insigne dans le livre!

Hélas! c'est le passé, ce parfum dans le vent, Cet émoi dans les airs, ces grelots des voitures, Cet orgueilleux besoin d'être encor plus vivant, Et de recommencer, puisqu'hélas! rien ne dure!

Ainsi je me croyais mêlée au renouveau,

Je ne suis que l'ardente et grave prisonnière Qui sur ses poignets las sent le poids des anneaux, Qui pleure sur la route et regarde en arrière!

Hélas! c'est le passé que je cherche toujours, C'est vers lui que j'allais! Comme s'il est possible De retrouver le sacre unique de l'amour,

Et d'aborder encore à cette île sensible

Qui, désormais, n'a plus de barques alentour, Et luit sur l'onde comme un roc inaccessible Où des archers courants nous ont choisis pour cible…

 

JE VOUS AVAIS DONNE…

Je vous avais donné tous les rayons du temps,

Les senteurs que l'azur épanche, Et la lueur que fait, dans le Sud éclatant,

Le soleil sur les maisons blanches!

Je n'ai jamais repris ce que je vous donnais,

Si bien que dans ces jours funestes

Je suis un étranger que nul ne reconnaît,

A qui rien du monde ne reste.

Je vous avais donné les Chevaux du Matin

Qu'un dieu fait boire aux eaux d'Athènes, Et le sanglot qui naît, sur le mont Palatin,

Du bruit des plaintives fontaines.

Parfois, quand j'apportais entre mes faibles doigts

Le printemps qui luit et frissonne,

Vous me disiez: «Je n'ai de désir que de toi,

Coupe tes mains et me les donne.»

Mais ces dons exaltés n'étaient pas suffisants,

La rose manque à la guirlande,

Je conservais encor la pourpre de mon sang,

Ce soir je vous en fais l'offrande.

—O mon ami, prenez ce sang si gai, si beau,

Si fier, si rapide et si sage,

Qui, dans ses bonds légers, reflétait les coteaux,

Et la nuée à son passage!

Que de mon coeur fervent à vos timides mains

Il coule, abondant et sans lie,

Afin que vous ayez, dans le désert humain,

Une coupe toujours emplie.