Les vivants et les morts
Tu T'eloignes, Cher Être…
Et puis, nous nous tairons; par habitude ancienne
Vous direz: «A demain.»
Vous me tendrez votre âme et j'y mettrai la mienne,
Puis, tenant votre main
Je verrai, déchirant les limbes et leurs portes,
S'élançant de mes os,
Un rosier diriger sa marche sûre et forte
Vers le soleil si beau…
TU T'ELOIGNES, CHER ÊTRE…
Tu t'éloignes, cher être, et mon coeur assidu Surveille ta présence, au lointain scintillante; Te souviens-tu du temps où, les regards tendus Vers l'espace, ma main entre tes mains gisante, J'exigeai de régner sur la mer de Lépante, Dans quelque baie heureuse, aux parfums suspendus, Où l'orgueil et l'amour halettent confondus?
A présent, épuisée, immobile ou errante,
J'abdique sans effort le destin qui m'est dû. Quel faste comblerait une âme indifférente?
Je n'ai besoin de rien, puisque je t'ai perdu…
J'ESPÈRE DE MOURIR…
J'espère de mourir d'une mort lente et forte, Que mon esprit verra doucement approcher Comme on voit une soeur entrebâiller la porte, Qui sourit simplement et qui vient vous chercher.
Je lui dirai: Venez, chère mort, je vous aime, Après mes longs travaux, voici vos nobles jeux. J'ai longtemps refusé votre secours suprême, Car si le corps est las, l'esprit est courageux.
Mais venez, délivrez un courage qui s'use, Abrégez le combat, rendez à l'univers
L'immense poésie embuée et confuse
Dont mon âme et mon corps ont si longtemps souffert!
Les torrents des rochers, le sable blond des rives, Les vaisseaux balancés, l'Automne dans les bois, Les bêtes des forêts, surprises et captives, Méditaient dans mon coeur et gémissaient en moi!
O mort, laissez-les fuir vers la forêt puissante, Ces fauves compagnons de mon silence ardent! Que leur native ardeur, féroce et caressante, Peuple la chaude nuit d'un murmure obsédant.
Ce n'était pas mon droit de garder dans mon être Un aspect plus divin de la création;
De savoir tout aimer, de pouvoir tout connaître Par les secrets chemins de l'inspiration!
Ce n'était pas mon droit, aussi la destinée, Comme un guerrier sournois, chaque jour, chaque nuit, Attaquait de sa main habile et forcenée
Le sublime butin qui me comble et me nuit.