Les vivants et les morts

Anna de Noailles · Chapitre 45 sur 125

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Les vivants et les morts

La Musique et la Nuit

La Musique et la Nuit sont deux sombres déesses Dont la ruse surprend les secrets des humains, Confidentes, ou bien sorcières ou traîtresses, Elles puisent le sang des coeurs entre leurs mains.

Je regarde ce soir les cieux hauts et paisibles Où deux étoiles ont un frénétique éclat,

L'une semble plus fière et l'autre plus sensible, Tristes lèvres d'argent qu'un Dieu jaloux scella!

Et tandis que les doux violons des terrasses Blottissent dans la nuit leur sanglot musical, Je sens se préparer dans le profond espace Un véhément complot pour le bien et le mal:

Complot pour que tout coeur rejette son cilice, Pour qu'il ose affronter le dangereux bonheur, Car le torrent des sons et la nuit protectrice Incitent à la vie avec une âpre ardeur:

Hélas! tout est amour ou cendres; la nature Par l'éternel retour et le long devenir

Ne peut qu'éterniser la puissante torture

Qui meut dans l'infini la mort et le désir.

Chaque humain, à son tour, servira de pâture…

Et l'âme, fourvoyée entre les grands instincts, Répand sur leur fureur son anxiété rêveuse, Et, toujours innocente épouse du Destin,