Les vivants et les morts

Anna de Noailles · Chapitre 83 sur 125

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Les vivants et les morts

La Langueur des Voyages

—Et moi qui vous avais délaissée, humble terre, Pour contempler la nue où l'âme est solitaire, Je sais bien qu'en dépit d'un rêve habituel, Nul ne saurait quitter vos chemins maternels. En vain, l'intelligence, agile et sans limite,

Avide d'infini, vous repousse et vous quitte; En vain, dans les cieux clairs, de beaux oiseaux pensants Peuplent l'azur soumis d'héroïques passants, Ils seront ramenés et liés à vos rives,

Par le poids du désir, par les moissons actives, Par l'odeur des étés, par la chaleur des mains…

—Vaste Amour, conducteur des éternels demains, Je reconnais en vous l'inlassable merveille, L'inexpugnable vie, innombrable et pareille: O croissance des blés! ô baisers des humains!

 

LA LANGUEUR DES VOYAGES

Le matinal plaisir du soleil dans l'herbage, Dessinant des ruisseaux d'intangible cristal; Les cieux d'été, plus chauds qu'un sensuel visage Opprimé de désir, altéré d'idéal;

Le hameau romantique au creux d'un roc stérile; Des jardins de dattiers, épais ainsi qu'un toit; L'arrivée, au matin, dans d'étrangères villes, Où, soudain, l'on se sent libéré comme une île Que bat de tout côté un flot distrait et coi; Le bitumeux parfum d'une rade en Hollande, Le bruit de forge en feu des vaisseaux roux et noirs Que la noble denrée exotique achalande; Enfin, surtout, l'odeur et la couleur des soirs, Ont, pour le voyageur que le désir oppresse Et que guide un mystique et rêveur désespoir, L'insistante langueur qui prélude aux caresses…