Pan

Knut Hamsun · Chapitre 9 sur 43

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Pan

Chapitre IX

 

 

J’eus un entretien avec Edvarda.

— Il va bientôt pleuvoir, dis-je.

— Quelle heure est-il ? demanda-t-elle.

Je regardai le soleil et répondis :

— Presque cinq heures.

Elle demanda :

— Pouvez-vous voir cela si exactement au soleil ?

— Oui, répondis-je, je puis le voir.

Pause.

— Mais quand vous ne voyez pas le soleil, comment sa-vez-vous l’heure ?

— Alors je me règle sur d’autres choses. C’est la marée qui monte ou qui descend, c’est l’herbe qui se couche à une certaine heure, le chant des oiseaux qui change ; certains oi-seaux commencent à chanter quand d’autres se taisent. Puis je vois l’heure aux fleurs qui se ferment l’après-midi, aux feuilles dont le vert devient luisant ; en outre, j’ai le senti-ment de l’heure.

— Ah ! bah ! dit-elle.

J’attendais de la pluie et, dans l’intérêt d’Edvarda, je ne voulais pas la retenir plus longtemps au milieu de la route, je portai la main à ma casquette. Alors elle m’arrêta tout à coup

– 34 – avec une nouvelle question et je restai. Elle rougit et me de-manda pourquoi j’étais ici, au vrai, pourquoi j’allais à la chasse, pourquoi une chose et pourquoi l’autre. Je ne tuais que juste l’indispensable pour ma nourriture, je laissais Ésope se reposer ?

Elle était devenue rouge et humble. Je compris que quelqu’un avait parlé de moi, qu’elle l’avait entendu, qu’elle ne parlait pas de son propre mouvement. Alors un sentiment s’éveilla en moi : elle avait un air délaissé, l’idée me vint soudain qu’elle n’avait plus de mère, ses bras minces lui donnaient l’aspect d’un enfant qu’on néglige. Ce sentiment me pénétra.

Certes, je ne tirais pas pour tuer, je tirais pour vivre. J’avais besoin d’un coq de bouleau aujourd’hui, aussi n’en avais-je pas tiré deux, mais je tirerais l’autre demain. Pour-quoi en tuerais-je davantage ? Je vivais dans la forêt, j’étais le fils de la forêt. Le premier juin, la chasse à la poule de neige et au lièvre serait fermée, aussi je n’aurais presque plus rien à tirer, bon, alors je pêcherais et vivrais de poisson. Son père me donnerait un bateau à rames pour sortir en mer. Certes non, je n’étais pas chasseur uniquement pour tirer, mais pour vivre dans la forêt. Là je me trouvais bien ; pour manger je me mettais à table couché par terre, au lieu de me tenir assis tout droit sur une chaise ; je ne renversais pas mon verre. Dans la forêt je ne m’interdisais rien, je pouvais m’étendre sur le dos et fermer les yeux si je voulais, je pou-vais aussi dire ce que je voulais. Souvent on pouvait avoir envie de dire quelque chose, de parler haut, et cela sonnait comme un discours venu droit du cœur de la forêt…

Quand je lui demandai si elle comprenait cela, Edvarda répondit : Oui.

 

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Je continuai sur ce sujet, parce que ses yeux s’attachaient sur moi.

— Si vous saviez tout ce que je vois dans la campagne, dis-je. En hiver, par exemple, je marche et j’aperçois des traces de poules blanches dans la neige. Tout à coup les traces disparaissent, les oiseaux se sont levés. Mais aux em-preintes laissées par les ailes, je puis voir dans quelle direc-tion le gibier s’est envolé, et je le dépiste en peu de temps. Chaque fois c’est pour moi une petite nouveauté. Souventes fois en automne il peut y avoir des étoiles filantes à observer. Hein ? pensé-je alors dans ma solitude, est-ce un monde qui a été pris de convulsions, un monde qui a éclaté juste sous mes yeux ? Et moi… il m’a été donné de voir une étoile fi-lante dans ma vie. Mais quand vient l’été, il y a peut-être alors une bestiole vivante sur chaque feuille, je puis voir que certaines n’ont pas d’ailes, elles ne peuvent se déplacer, il leur faut vivre et mourir sur la petite feuille où elles sont ve-nues au monde. Pensez à cela. Par moments je vois la mouche bleue. Oui, tout cela paraît peu de chose, à l’entendre, je ne sais si vous le comprenez.

— Si, si, je le comprends.

— Oui, oui. Et parfois je regarde l’herbe, et peut-être que l’herbe me regarde à son tour, qu’en savons-nous ? Je re-garde un simple brin d’herbe, il tremble peut-être un peu et je trouve que c’est quelque chose. Je pense à part moi : voici ce brin d’herbe qui tremble ! Et si c’est un pin que je regarde, peut-être a-t-il une branche qui m’incite à penser un peu aus-si à elle. Mais parfois aussi, je rencontre des êtres humains sur les hauts plateaux, cela arrive.

Je la regardai, elle se tenait penchée en avant et prêtait l’oreille. Je ne la reconnaissais plus. Elle était à tel point at-

– 36 – tentive qu’elle ne se surveillait pas du tout et elle devenait laide, elle avait l’air « simple », sa lèvre pendait très bas.

— Ah ! ah ! dit-elle, et elle se redressa.

Les premières gouttes de pluie tombèrent.

— Il pleut, dis-je alors.

— Oui, tiens, il pleut, dit-elle aussi, tout en s’en allant.

Je ne l’accompagnai pas chez elle, elle s’en alla toute seule, je me hâtai de remonter à ma hutte. Quelques minutes passèrent, il commença à pleuvoir avec violence. Tout d’un coup j’entends que quelqu’un vient en courant derrière moi, je m’arrête et vois Edvarda. Elle était devenue rouge par suite de son effort et elle souriait.

— J’avais oublié, dit-elle, essoufflée. C’était la prome-nade en barque à la place à sécher, aux roches à sécher la morue. Le docteur vient demain, avez-vous le temps ?

— Demain ? Oui, certes. Oui, j’ai le temps.

— Je l’avais oublié, répéta-t-elle, avec un sourire.

Quand elle s’en alla, je remarquai ses jolis mollets minces, ils étaient mouillés très haut. Ses souliers étaient éculés.

 

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