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Chapitre X
Je me rappelle encore très bien certain jour. Ce fut ce jour-là que vint mon été. Le soleil avait commencé à briller pendant la nuit et, au matin, il avait déjà séché la terre mouillée, l’air était devenu moelleux et ténu après la der-nière pluie.
Ce fut l’après-midi que je vins au rendez-vous sur le quai. L’eau était tout à fait calme, nous entendions des rires et des conversations dans l’île où des hommes et des jeunes filles travaillaient au poisson. C’était une joyeuse après-midi.
Mais oui, n’était-ce pas une joyeuse après-midi ? Nous avions des paniers de victuailles et de vin, une nombreuse société répartie en deux bateaux, des jeunes femmes en robes claires. J’étais si content que je fredonnais.
Et, arrivé dans le bateau, je pensai à cette question : d’où étaient venues toutes ces jeunes personnes ? Il y avait les filles du bailli et du médecin de district, une couple de gouvernantes, les dames du presbytère ; je ne les avais en-core jamais vues, elles étaient étrangères pour moi et cepen-dant aussi confiantes que si nous nous étions connus depuis longtemps. Je commis quelques bévues, j’avais perdu l’habitude de fréquenter des êtres humains et dis souvent « tu » aux jeunes dames ; mais on ne m’en tint pas rigueur. Je dis une fois « chère » ou bien « ma chère », mais on m’en excusa aussi et l’on fit comme si je ne l’avais pas dit.
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M. Mack avait, comme d’habitude, son plastron de che-mise non empesé avec l’agrafe de diamants. Il paraissait être d’excellente humeur et cria à l’autre bateau :
— Faites attention aux paniers aux bouteilles, jeunes fous ! Docteur, c’est vous qui me répondez des bouteilles.
— Parfaitement, repartit le docteur. Et rien que ces deux cris sur la mer, de bateau à bateau, avaient pour moi un ac-cent de gaieté et de fête.
Edvarda portait la robe d’hier, comme si elle n’avait pas d’autre robe ou ne voulait pas en mettre d’autre. Ses souliers aussi étaient les mêmes. Il me sembla que ses mains n’étaient pas tout à fait propres ; mais elle avait sur la tête un chapeau tout neuf garni de plumes. Elle avait emporté sa ja-quette reteinte pour s’asseoir dessus.
À la demande de M. Mack, je lâchai un coup de fusil quand nous fûmes pour aborder, et même deux coups, mes deux canons ; ensuite on cria : Hurrah ! Nous montâmes dans l’île, les gens de la sécherie nous saluèrent tous et M. Mack s’entretint avec ses ouvriers. Nous trouvâmes des marguerites et des renoncules que nous piquâmes à nos bou-tonnières ; certains trouvèrent des campanules.
Et des masses d’oiseaux de mer caquetaient et criaient dans l’air et sur la grève.
Nous campâmes sur une place herbue où il y avait quelques bouleaux rabougris à écorce blanche, on ouvrit les paniers et M. Mack déboucha trois bouteilles. Des robes claires, des yeux bleus, le cliquetis des verres, la mer, les voiles blanches. Nous chantâmes un peu.
Et les joues devinrent rouges.
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Une heure plus tard ma pensée est pleine d’allégresse ; même des bagatelles agissent sur moi ; un voile flotte sur un chapeau, une chevelure se dénoue, deux yeux se ferment dans un rire et j’en suis ému. Cette journée, cette journée !
— J’ai entendu dire que vous avez une drôle de petite hutte, Monsieur le lieutenant ?
— Oui, un nid. Dieu ! Comme elle est selon mon cœur ! Venez un jour me faire visite, Mademoiselle ; il n’existe qu’une seule hutte de ce genre-là. Et derrière la hutte il y a une grande forêt.
Une seconde jeune fille vient à la rescousse et dit aima-blement :
— Vous n’étiez pas encore venu ici dans le Nord ?
— Non, répondis-je. Mais je connais déjà tout, Mes-dames. Durant les nuits, je suis face à face avec les mon-tagnes, la forêt et le soleil. Du reste je ne veux nullement être emphatique. Mais, un été comme vous en avez un ici ! Il éclate une nuit, pendant que tous dorment, et au matin il est là. Je guettais par ma fenêtre et je l’ai vu de mes yeux. J’ai deux petites fenêtres.
Une troisième jeune fille arrive. Elle est captivante, par sa voix et ses petites mains. Comme elles étaient capti-vantes, toutes ! La troisième dit :
— Si nous échangions nos fleurs ? Cela porte bonheur.
Échanger les fleurs, c’est un jeu.
— Oui, dis-je, en tendant la main, échangeons des fleurs, et je vous en remercie. Comme vous êtes belle, vous avez une voix charmante, je l’ai entendue tout le temps.
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Mais elle retire ses campanules et dit d’un ton bref :
— Qu’est-ce qui vous prend ? Ce n’était pas à vous que je pensais parler.
Ce n’était pas à moi qu’elle pensait parler. Cela me peina de m’être trompé, je me souhaitai chez moi, bien loin, dans ma hutte, où seul le vent me parlait. « Excusez-moi, dis-je, et pardonnez-moi ! »… Les autres dames se regardent et s’éloignent pour ne pas m’humilier.
À ce moment une personne vint vers nous, à pas ra-pides, tous la virent, c’était Edvarda. Elle vient droit à moi, dit quelques paroles, se jette à mon cou, entoure mon cou de ses bras et me donne plusieurs baisers sur la bouche. À chaque fois elle dit quelque chose mais je n’entends pas ce que c’est. Je ne comprenais rien à tout cela, mon cœur s’arrêta, je n’avais qu’une impression, celle de son regard ar-dent. Quand elle me lâcha, sa maigre poitrine palpitait. Elle restait là, avec son visage brun et son cou brun, grande et mince, les yeux étincelants et sans la moindre gêne ; tout le monde la regardait. Pour la seconde fois, je fus captivé par ses sourcils bruns qui s’arquaient haut sur son front.
Mais, grand Dieu, la malheureuse m’avait embrassé au vu de tous !
— Qu’y a-t-il, Demoiselle Edvarda ? demandé-je, et j’entends battre mon sang, je l’entends quasiment au fond de ma gorge, cela m’empêche de parler distinctement.
— Ce n’est rien, répond-elle. C’est seulement… que je le voulais. Cela ne fait rien.
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J’ôte ma casquette et essuie machinalement mes che-veux, tandis que je reste là à la regarder. Cela ne fait-il rien ? pensai-je.
Alors la voix de M. Mack retentit d’un autre côté de l’île. Il dit quelque chose que nous ne pouvons pas entendre ; mais je pense avec joie que M. Mack n’a rien vu, n’a rien su. Comme c’était heureux qu’il fût juste alors d’un autre côté de l’île ! Cela m’allège, je m’avance vers la société et dis, en riant, en me faisant très indifférent :
— Puis-je vous prier tous d’excuser ma conduite incon-venante d’il y a un instant ; j’en suis moi-même désespéré. J’ai profité d’un moment où Demoiselle Edvarda voulait échanger des fleurs avec moi, pour l’offenser ; je lui demande et vous demande pardon. Mettez-vous à ma place : je vis seul, je ne suis pas habitué à fréquenter des dames ; ajoutez à cela que j’ai bu du vin aujourd’hui, ce dont je n’ai pas non plus l’habitude. Soyez-moi indulgents.
Je ris et jouai l’indifférence pour toute cette bagatelle afin de la faire oublier, mais dans mon for intérieur j’étais sé-rieux. Mon discours ne fit du reste aucun effet sur Edvarda, elle ne chercha pas à cacher quoi que ce fût, à effacer l’impression de son inconséquence, bien au contraire, elle s’assit dans mon voisinage et me regarda tout le temps. De temps à autre, elle m’adressait la parole. Quand, un peu plus tard, nous jouâmes à la veuve, elle dit à haute voix :
— C’est le lieutenant Glahn que je veux avoir. Je ne daigne pas courir après quiconque d’autre.
— Par le diable, taisez-vous donc, malheureuse, murmu-rai-je, en frappant du pied.
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Une surprise passa sur son visage ; de douleur, elle fit une grimace avec son nez et elle sourit avec embarras. Je fus profondément ému, je ne pus résister à cette expression d’abandon dans son regard et dans toute sa mince sil-houette ; je devins amoureux d’elle et pris dans la mienne sa longue main effilée.
— Plus tard ! dis-je. Rien de plus maintenant. Nous pou-vons nous rencontrer demain.
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