Pan
Chapitre XXII
Une semaine passa. Je louai le bateau du forgeron et pê-chai pour me nourrir. Edvarda et le baron étranger étaient toujours ensemble le soir, quand le baron revenait de la mer, je les vis une fois près du moulin. Un soir ils passèrent tous deux devant ma hutte, je m’écartai de la fenêtre et barricadai ma porte sans bruit, à tout hasard. Cela ne me fit pas la moindre impression de les voir ensemble ; je haussai les épaules. Un soir je les rencontrai sur la route et nous nous saluâmes, je laissai le baron saluer le premier et, moi-même, je portai deux doigts à ma casquette pour être impoli. Je passai lentement devant eux en les regardant avec indiffé-rence.
Un jour passa encore.
Combien de longs jours n’avaient-ils pas passé ! Une im-pression de découragement me dominait, mon cœur méditait sans but sur les choses, même l’amicale pierre grise près de ma hutte avait comme une expression de tourment et de dé-sespoir quand je passais devant elle. Cela sentait la pluie, la chaleur se dressait littéralement et haletait devant moi, de quelque côté que je pusse me tourner ; j’avais du rhumatisme dans mon pied gauche ; j’avais vu le matin un des chevaux de M. Mack se secouer dans les brancards ; tout cela avait sa signification pour moi, comme signes météorologiques. C’est mieux d’approvisionner la maison de vivres pendant que le temps est beau, pensai-je.
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J’attachai Ésope, emportai mes engins de pêche et mon fusil et descendis au quai. J’étais oppressé d’une manière tout à fait insolite.
— Quand vient le bateau-courrier ? demandai-je à un pêcheur.
— Le bateau-courrier ? Il vient dans trois semaines, ré-pondit-il.
— J’attends mon uniforme, dis-je.
Là-dessus je rencontrai un des commis de boutique de M. Mack. Je lui pris la main et dis :
— Dites-moi, au nom du Christ, ne jouez-vous plus ja-mais au whist à Sirilund ?
— Si, souvent, répond-il.
Pause.
— Je n’ai pas pu venir y prendre part ces derniers temps, dis-je.
Je ramai jusqu’à ma pêcherie. Le temps était devenu ac-cablant, les moustiques s’assemblaient en essaims et il me fallait fumer tout le temps pour m’en garantir. Les aiglefins mordaient, j’en tirai deux d’un coup, je fis une bonne cap-ture. Au retour, je tuai deux pétrels.
Quand j’arrivai au quai, le forgeron était là. Il était au travail. Une idée me traverse, je lui demande :
— M’accompagnez-vous à la maison ?
— Non, répond-il, M. Mack m’a donné du travail pour jusqu’à minuit.
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Je hochai la tête et pensai à part moi que c’était très bien ainsi.
Je pris ma capture et partis, je fis un détour par la mai-son du forgeron. Eva était chez elle, seule.
— Je me languissais de toi de tout mon cœur, lui dis-je… Et je fus ému à sa vue : d’étonnement, elle pouvait à peine me regarder… J’aime ta jeunesse et tes bons yeux, dis-je. Punis-moi aujourd’hui d’avoir pensé davantage à une autre qu’à toi. Écoute, je viens chez toi seulement pour te voir, tu me fais du bien, je t’aime. As-tu entendu que je t’ai appelée cette nuit ?
— Non, répondit-elle, effrayée.
— J’ai appelé Edvarda, Demoiselle Edvarda, mais c’est à toi que je pensais. Cela m’a réveillé. Oui, c’est toi que je vou-lais dire, j’avais une excuse, la langue m’a fourché quand j’ai dit Edvarda. Mais ne parlons plus d’elle. Dieu ! comme tu es ma très chère amie, Eva ! Tu as la bouche si rouge au-jourd’hui. Tu as de plus beaux pieds qu’Edvarda. Vois seu-lement toi-même… Je soulevai sa jupe et lui montrai ses propres pieds.
Une joie, telle que je n’en ai encore jamais vue chez elle, passe sur son visage ; elle veut se détourner, mais se ravise et jette un bras autour de mon cou.
Un temps se passe. Nous causons, nous sommes assis tout le temps sur une banquette et nous entretenons de maintes choses. Je dis :
— Le croiras-tu, Demoiselle Edvarda n’a pas encore ap-pris à parler, elle parle comme un enfant, elle dit « plus meil-leur », je l’ai entendu moi-même. Trouves-tu qu’elle a un
– 106 – beau front ? Moi, je ne trouve pas. Elle a un front diabolique. Et puis, elle ne se lave pas les mains.
— Mais, nous ne devions plus parler d’elle ?
— C’est juste. Je l’avais simplement oublié.
Un temps encore se passe. Je pense à quelque chose, et reste muet.
— Pourquoi tes yeux deviennent-ils humides ? demande Eva.
— Elle a d’ailleurs un beau front, dis-je, et ses mains sont toujours propres. C’était simplement un hasard qu’elles fussent sales une fois. Je ne voulais pas dire autre chose… Mais maintenant je continue avec emportement et les dents serrées : Je pense à toi sans cesse, Eva ; mais l’idée me vient que tu n’as peut-être pas entendu ce que je vais te raconter maintenant. La première fois qu’Edvarda a vu Ésope, elle a dit : Ésope, mais c’était un sage, il était phrygien. N’est-ce pas extravagant ? Elle avait lu cela dans un livre, le jour même, j’en suis sûr.
— Oui, dit Eva, et puis après ?
— Autant que je me rappelle elle parla aussi de ce qu’Ésope avait eu Xanthus pour maître. Hahaha !
— Ah ! bah !
— Que diable cela signifie-t-il de raconter à une société qu’Ésope a eu Xanthus pour maître ? Je vous demande un peu. Ah ! tu n’es pas en train aujourd’hui, Eva, sinon tu en ri-rais aux larmes.
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— Si, je trouve aussi que c’est amusant, dit Eva, en se mettant à rire, d’un rire contraint et étonné. Mais je ne com-prends pas cela aussi bien que toi.
Je me tais et pense, me tais et pense.
— Veux-tu plutôt que nous restions tranquilles, sans rien dire ? demande Eva à mi-voix… La bonté brillait dans ses yeux, elle me passa la main sur les cheveux.
— Oh ! toi, bonne, bonne âme, m’écriai-je, en la pressant violemment contre moi. Je suis sûr que je péris d’amour pour toi, je t’aime de plus en plus, tu finiras par venir avec moi quand je partirai. Tu verras. Pourrais-tu m’accompagner ?
— Oui, répond-elle.
Je n’entends presque pas ce « oui » mais je le perçois dans son haleine, je le remarque dans son attitude, nous nous étreignons sauvagement et elle se donne, éperdument.
Une heure plus tard je donne à Eva le baiser d’adieu et je m’en vais. Je rencontre M. Mack à la porte.
M. Mack en personne.
Il tressaille et regarde dans la chambre, reste debout sur le seuil à regarder fixement. « Eh ! bien », dit-il, et il ne par-vient pas à en dire davantage, il est comme frappé de stu-peur.
— Vous ne vous attendiez pas à me trouver ici, dis-je, en saluant.
Eva ne bouge pas.
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M. Mack se ressaisit, une remarquable assurance s’étend sur lui, il répond :
— Vous vous trompez, c’est précisément vous que je cherche. Je veux attirer votre attention sur ce fait que, du 1er avril au 15 août, il est défendu de tirer des coups de fusil dans un périmètre d’un huitième de lieue des places à œufs et à duvet. Aujourd’hui vous avez tiré deux oiseaux près de l’île, il y a des gens qui vous ont vu.
— J’ai tiré deux pétrels, dis-je, atterré… Le jour se fit sur-le-champ dans mon esprit : l’homme était dans son droit.
— Deux pétrels ou deux eiders, c’est la même chose. Vous avez été à l’intérieur du périmètre interdit.
— Je le reconnais, dis-je. Cela ne m’est pas venu à l’idée avant maintenant.
— Mais cela aurait dû vous venir à l’idée avant mainte-nant.
— Au mois de mai aussi j’ai lâché mes deux coups à peu près au même endroit. C’était durant une promenade aux îles. Cela s’est fait sur votre propre invitation.
— C’est une autre affaire, dit M. Mack d’un ton bref.
— Mais alors, par le diable, savez-vous ce que vous avez à faire ?
— Parfaitement bien, répondit-il.
Eva se tenait toute prête ; quand je sortis, elle me suivit, elle avait mis un fichu et s’éloigna de la maison, je la vis prendre le chemin qui descendait aux quais. M. Mack re-tourna chez lui.
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Je réfléchis à tout cela. Quelle souple habileté à trouver une issue, comme ses yeux étaient perçants ! Un coup de fu-sil, deux coups de fusil, une couple de pétrels, une amende, un paiement. Et ainsi, tout, tout était réglé avec M. Mack et sa maison. Au fond, tout était allé suprêmement vite et bien…
Il commençait déjà à pleuvoir à grosses gouttes molles. Les pies volaient à ras de terre et quand j’arrivai à la hutte et lâchai Ésope, il se mit à manger de l’herbe. Le vent commen-ça à souffler.
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