Pan

Knut Hamsun · Chapitre 13 sur 43

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Pan

Chapitre XIII

 

 

Les nuits d’été et l’eau tranquille et l’infini silence des bois. Pas un cri, pas un pas sur les chemins, mon cœur était plein comme d’un vin sombre.

De minuscules papillons et des phalènes entrent en vo-lant sans bruit par ma fenêtre, attirés par l’éclat du foyer et l’odeur de mon oiseau rôti. Ils se heurtent au toit avec un bruit étouffé, tourbillonnent si près de mes oreilles qu’un frisson froid me parcourt, et se posent sur ma poire à poudre qui pend, blanche, à la paroi. Je les considère, ils sont posés, tout tremblants, et me regardent, il y a des bombyx, des co-léoptères et des phalènes. Je trouve que certains d’entre eux sont comme des fleurs de pensée volantes.

Je sors devant ma hutte et tends l’oreille. Rien, aucun bruit, tout dort. L’air étincelle d’insectes volants, de my-riades d’ailes frémissantes. Là-bas, à la lisière de la forêt, se dressent des fougères et des aconits ; les arbousiers fleuris-sent et j’aime leurs petites fleurs. Merci, mon Dieu, pour chaque fleur de lande que j’ai vue ; elles ont été comme de petites roses sur mon chemin et je pleure de tendresse pour elles. Quelque part dans le voisinage il y a des œillets sau-vages, je ne les vois pas, mais je perçois leur parfum.

Mais, dans les heures de nuit, de grandes fleurs blanches se sont soudainement épanouies dans la forêt, leurs calices sont ouverts, elles respirent. Et des sphinx velus se posent dans leurs corolles et font frissonner toute la plante. Je vais d’une fleur à l’autre, elles sont enivrées, ce sont des fleurs sexuellement enivrées, et je vois comment elles s’enivrent.

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Des pas légers, une respiration humaine, un joyeux bon-soir.

Je réponds et me jette sur le sol de la route et embrasse les deux genoux et la pauvre robe.

— Bonsoir, Edvarda ! dis-je encore une fois, harassé de bonheur.

— Comme tu m’aimes ! murmure-t-elle.

— Combien je te suis reconnaissant ! répondis-je. Tu es mienne, et toute la journée mon cœur repose en moi et pense à toi. Tu es la plus belle jeune fille sur cette terre, et je t’ai embrassée. Bien souvent je deviens rouge de joie, rien qu’à me souvenir que je t’ai embrassée.

— Pourquoi es-tu devenu si amoureux de moi, justement ce soir ? demanda-t-elle.

Et je l’étais devenu pour d’innombrables raisons, je n’avais eu besoin que de penser à elle pour le devenir. Ce re-gard sous les sourcils arqués haut sur le front et cette peau brune et délicate.

— Comment ne serais-je pas amoureux de toi ! dis-je. Je vais et remercie chaque arbre de ce que tu es bien portante et en pleine santé. Une fois, à un bal, il y avait une jeune dame qui restait assise danse après danse et tous la lais-saient faire tapisserie. Je ne la connaissais pas, mais son vi-sage fit impression sur moi et je m’inclinai devant elle. Alors ? Non ! Elle secoua la tête. Mademoiselle ne danse pas ? dis-je. « Pouvez-vous comprendre cela, répondit-elle, mon père était si beau et ma mère était une beauté accom-plie et mon père conquit ma mère sans coup férir. Mais moi je naquis boiteuse. »

 

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Edvarda me regarde.

— Asseyons-nous, dit-elle.

Nous nous assîmes sur la bruyère.

— Sais-tu ce que mon amie dit de toi ? commença-t-elle. Tu as un regard de bête sauvage, dit-elle, et quand tu la re-gardes, tu la rends folle. C’est comme si tu la touchais, dit-elle.

En entendant cela, une joie singulière voltigea à travers moi, non pas pour mon compte, mais pour Edvarda, et je pensai : il n’y en a qu’une dont je me soucie, et cette unique, que dit-elle de mon regard ? Je demandai :

— Qu’est-ce que c’est que cette amie ?

— Ça, je ne le raconte pas, répondit-elle ; mais c’est une de celles qui étaient avec nous à la sécherie.

— Ah ! ah ! dis-je.

Et nous parlâmes d’autre chose.

— Mon père part un de ces premiers jours pour la Rus-sie, dit-elle, et je veux donner une fête. As-tu été aux îlots de Kor ? Nous aurons deux paniers de vin, les dames du presby-tère viendront encore avec nous, mon père m’a déjà donné le vin. Mais il ne faut plus regarder mon amie, n’est-ce pas ? N’est-ce pas que tu ne le feras pas ? Car, sans cela, je ne l’invite pas avec nous.

Et, sans en dire davantage, elle se jeta violemment à mon cou et me regarda, fouilla mon visage de ses yeux, tan-dis qu’elle respirait bruyamment. Son regard était complè-tement noir.

 

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Je me levai brusquement et, dans mon trouble, je dis seulement :

— Ainsi, ton père doit aller en Russie ?

— Pourquoi t’es-tu levé si vite ? demanda-t-elle.

— Parce qu’il est si tard, Edvarda, dis-je. Les fleurs blanches se referment, le soleil se lève, le jour vient.

Je l’accompagnai à travers la forêt et demeurai debout à la suivre du regard aussi longtemps que je le pus ; loin en bas elle se retourna et me cria : « Bonne nuit ! » à mi-voix. Puis elle disparut. Au même moment la porte de la maison du forgeron s’ouvrit, un homme avec un plastron de chemise blanc en sortit, jeta les yeux autour de lui, enfonça son cha-peau sur son front et descendit la route vers Sirilund.

J’entendais encore le « Bonne nuit ! » d’Edvarda dans mes oreilles.

 

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