Pan
Chapitre XXXIII
Qu’ai-je de plus à écrire ? Je ne tirai pas un coup de fusil durant plusieurs jours, je n’avais pas de vivres et je ne man-geais pas non plus, je restais assis dans mon hangar. Eva fut conduite à l’église dans le bateau de M. Mack, son bateau à cabine peint en blanc, je pris le chemin de terre et rejoignis le cortège près de la tombe…
Eva est morte. Te rappelles-tu sa petite tête de fillette avec des cheveux comme ceux d’une nonne ? Elle venait sans bruit, déposait son fardeau et souriait. Et as-tu vu comme ce sourire pétillait de vie ? Tais-toi, Ésope, je me rappelle une étrange légende, cela remonte à quatre âges d’homme, au temps d’Iseline, quand Stamer était prêtre.
Une jeune fille était prisonnière dans une tour murée. Elle aimait un seigneur. Pourquoi ? Demande au vent et aux étoiles, demande au dieu de la Vie ; car personne d’autre ne sait ces choses. Et le seigneur était son ami et son amant ; mais le temps passa et un beau jour il en vit une autre et son âme fut détournée.
Comme un jouvenceau il avait aimé son amie. Il l’appelait souvent sa bénédiction et sa colombe, et elle avait une poitrine ardente et palpitante. Il dit : « Donne-moi ton cœur ! » Ainsi fit-elle. Il disait : « Oserai-je te faire une prière, bien-aimée ? » Et elle répondait avec ivresse : « Oui. » Elle lui donna tout et il ne la remercia même pas.
Quant à l’autre, il l’aima comme aime un esclave, comme un fou et comme un mendiant. Pourquoi ? Demande
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à la poussière du chemin et aux feuilles qui tombent ; de-mande au dieu énigmatique de la Vie, car personne d’autre ne sait ces choses. Elle ne lui donna rien, non, elle ne lui donna rien et pourtant il la remercia. Elle dit : « Donne-moi ta paix et ta raison ! » Et il n’eut qu’un chagrin, c’est qu’elle ne lui demandât pas sa vie.
Et son amie fut enfermée dans la tour…
— Que fais-tu, jeune fille, assise et souriante ?
— Je pense à quelque chose, dix ans en arrière. C’est alors que je le rencontrai.
— Tu te le rappelles encore ?
— Je me le rappelle encore.
Et le temps passe…
— Que fais-tu, jeune fille ? Et pourquoi es-tu là assise et souriante ?
— Je brode son nom sur une nappe.
— Le nom de qui ? Est-le le nom de celui qui t’enferma ?
— Oui, celui que je rencontrai il y a vingt ans.
— Tu te le rappelles encore ?
— Je me le rappelle comme autrefois.
Et le temps passe…
— Que fais-tu, prisonnière ?
— Je vieillis et n’y vois plus à broder, je gratte la chaux du mur. Avec cette chaux je pétris une cruche pour lui en guise de cadeau, un petit cadeau pour lui.
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— De qui parles-tu ?
— De mon amant, celui qui m’enferma dans la tour.
— C’est cela qui te fait sourire, qu’il t’enferma dans la tour ?
— Je pense à ce qu’il dira. « Voyez, voyez, dira-t-il, mon amie m’a envoyé une petite cruche, elle ne m’a pas oublié pendant trente années. »
Et le temps passe…
— Eh ! quoi, prisonnière, tu restes assise sans rien faire et tu souris ?
— Je vieillis, je vieillis, mes yeux sont aveugles, je ne fais plus que penser.
— À celui que tu rencontras voici quarante ans ?
— À celui que je rencontrai quand j’étais jeune. Peut-être y a-t-il quarante ans de cela.
— Mais ne sais-tu donc pas qu’il est mort… Tu pâlis, vieille, tu ne réponds pas, tes lèvres sont blanches, tu ne res-pires plus…
Voilà quelle était l’étrange légende de la fille dans la tour. Attends un peu, Ésope, j’oubliais quelque chose : un jour elle entendit la voix de son amant dans la cour, et elle tomba à genoux et rougit. Elle avait alors quarante ans…
Je t’ensevelis, Eva, et d’humilité, je baise le sable sur ta tombe. Un souvenir dense et rose glisse à travers mon âme quand je pense à toi ; je suis comme inondé de bénédiction quand je me rappelle ton sourire. Tu donnais tout, tu donnas tout, et cela ne te coûta aucun effort, car tu étais l’enfant
– 154 – enivrée de la Vie même. Mais d’autres, qui épargnent chi-chement jusqu’à leur regard, peuvent avoir toute ma pensée. Pourquoi ? Demande aux douze mois de l’année, demande aux navires sur l’Océan, demande au dieu indéchiffrable du cœur humain…
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