Pan
Chapitre XII
Chaque jour, chaque jour, je la rencontrais. Je confesse la vérité, j’avais plaisir à la rencontrer, mon cœur volait au-devant d’elle. Il y a cette année deux ans de cela, maintenant je ne pense à cela que lorsque je le veux, toute cette aven-ture m’amuse et me distrait. Et pour ce qui regarde les deux plumes vertes, j’en donnerai l’explication d’ici peu.
Nous avions plusieurs endroits où nous rencontrer, au moulin, sur la route, et même dans ma hutte ; elle venait où je voulais. Bonjour ; criait-elle toujours la première, et je ré-pondais : Bonjour !
— Tu es joyeux aujourd’hui, tu chantes, disait-elle, et ses yeux étincelaient.
— Oui, je suis joyeux, répondais-je. Tu as une tache là sur l’épaule, c’est de la poussière, peut-être est-ce de la boue du chemin ; je veux baiser cette tache, oui, donne-moi la permission de la baiser. Tout ce qui te touche m’impressionne tendrement, tant je suis fou de toi. Cette nuit je n’ai pas dormi.
Et c’était vrai, durant plus d’une nuit je restai couché sans dormir.
Nous nous promenons côte à côte sur la route.
— Que t’en semble, est-ce que je me conduis à ton gré ? dit-elle. Peut-être bavardé-je trop ? Non ? Mais il faut me dire ce qu’il t’en semble. Par moments, je pense à part moi que ceci ne pourra jamais bien finir…
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— Qu’est-ce qui ne doit pas bien finir ?
— Nos relations. Cela ne réussira pas à bien tourner. Que tu le croies ou non, en ce moment j’ai froid ; la glace me descend le long du dos rien que de m’approcher un peu de toi. C’est de bonheur.
— Oui, moi de même, répondis-je, je me sens glacé rien qu’à te voir. Si, cela tournera bien. D’ailleurs, je vais te taper un peu dans le dos pour te réchauffer.
Elle me laisse faire, de mauvaise grâce, je tape un peu plus fort, par pure plaisanterie, je ris et demande si cela ne la soulage pas.
— Oh ! non, ne sois pas assez gentil de me cogner davan-tage dans le dos, dit-elle.
Ces quelques mots ! Cela avait pour moi un accent si dé-semparé qu’elle ait dit : « Ne sois pas assez gentil ! »
Nous continuâmes à marcher le long de la route. Est-elle mécontente de moi à cause de ma plaisanterie ? me deman-dé-je à moi-même, et je pensai : Voyons. Je dis :
— Il me revient un souvenir. Une fois, dans une prome-nade en traîneau, il y avait une jeune dame qui ôta son fou-lard de soie blanche de son cou et le noua autour du mien. Le soir je dis à la dame : Je vais le faire laver. « Non, répond-elle, rendez-le moi tel qu’il est, tout à fait tel que vous l’avez employé. » Et je lui donnai le foulard. Trois ans après je ren-contrai de nouveau la jeune dame. « Le foulard ? » dis-je. Elle apporta le foulard. Il était dans son papier, pareillement non lavé, je le vis de mes yeux.
Edvarda me jeta un regard de côté :
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— Ah ! Et qu’arriva-t-il ensuite ?
— Non, il n’y eut rien de plus, dis-je. Mais je trouve que c’était un joli trait.
Pause.
— Où est cette dame maintenant ?
— À l’étranger.
Nous ne parlâmes pas davantage sur ce sujet. Mais quand elle dut retourner à la maison, Edvarda dit :
— Alors, bonne nuit. Oh ! ne pense plus à cette dame, hein ? Moi, je ne pense à personne d’autre qu’à toi.
Je la crus, je vis qu’elle pensait ce qu’elle disait, et cela me suffisait largement, du moment qu’elle ne pensait qu’à moi. Je courus après elle.
— Merci, Edvarda ! dis-je. Un peu après j’ajoutai, de tout mon cœur : Tu es beaucoup trop bonne pour moi, mais je te suis reconnaissant de bien vouloir de moi ; Dieu t’en récom-pensera. Je ne suis sans doute pas un parti aussi superbe que beaucoup d’autres que tu pourrais trouver ; mais je suis tout à fait tien, si violemment tien, par mon âme immortelle. À quoi penses-tu ? Tu as les larmes aux yeux.
— Ce n’est rien, répondit-elle. Cela m’a paru si étrange, que Dieu m’en récompenserait. Tu dis des choses qui… Je t’aime tant !
Brusquement elle me sauta au cou, au beau milieu de la route, et m’embrassa avec véhémence.
Quand elle fut partie, je fis un crochet et pénétrai dans la forêt pour me cacher et être seul avec ma joie. Et, plein
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