Pan
Chapitre VI
Un homme me demanda si je ne tirais plus ; il ne m’avait pas entendu tirer un seul coup de fusil sur les croupes boi-sées, bien qu’il fût resté deux jours mouillé dans la baie, à pêcher. Non, je n’avais rien tiré, je me tiendrais chez moi dans la hutte jusqu’à ce qu’il ne me restât plus de vivres.
Le troisième jour j’allai à la chasse. La forêt était légè-rement verte, des odeurs émanaient de la terre et des arbres, la ciboulette pointait, déjà verte, hors de la mousse brûlée par la glace. J’étais plein de pensées et m’assis à plusieurs reprises. En trois jours je n’avais vu qu’un seul être humain, ce pêcheur que j’avais rencontré hier ; je pensai : peut-être tomberai-je sur quelqu’un ce soir en rentrant chez moi, à la lisière de la forêt où j’ai rencontré le docteur et Demoiselle Edvarda la dernière fois. Il pourrait se faire qu’ils se prome-nassent encore par là, peut-être que oui et peut-être que non. Mais pourquoi pensais-je justement à ces deux personnes ? Je tirai une couple de poules de neige et en préparai une aussitôt ; là-dessus j’attachai Ésope.
Pendant que je mangeais, j’étais couché sur la terre sé-chée. Le silence s’étendait sur la terre, rien qu’un doux mur-mure de l’air et le chant d’un oiseau ou d’un autre. J’étais couché et regardais les branches qui ondoyaient doucement dans le courant d’air ; ce petit vent accomplissait sa tâche : il portait le pollen de branche en branche et emplissait chaque innocent calice ; toute la forêt était dans le ravissement. Une chenille verte, une arpenteuse, chemine, en faisant le gros dos, le long d’une branche, chemine sans arrêt, comme si
– 22 – elle ne pouvait se reposer. Elle ne voit presque rien, bien qu’elle ait des yeux, souvent elle s’arrête, dressée verticale-ment, et tâtonne dans l’air à la recherche d’un point d’appui ; elle a l’air d’un bout de fil vert qui pique une couture le long de la branche, à points lents. Ce soir elle sera peut-être arri-vée à l’endroit où elle doit aller.
Toujours le silence. Je me lève et marche, me rassieds et me relève. Il est environ quatre heures ; quand il sera six heures je retournerai chez moi et verrai si je rencontre quelqu’un. Il me reste encore deux heures et pourtant je suis déjà un peu agité et j’époussette les brins de bruyère et de mousse de mes vêtements. Je connais les endroits où je passe, les arbres et les pierres sont là, comme auparavant, dans la solitude, les feuilles bruissent sous mes pieds. Ce murmure monotone et ces arbres et ces pierres bien connus, c’en est trop pour moi, je me sens plein d’une étrange grati-tude, tout fait amitié avec moi, tout se confond avec moi, j’aime tout. Je ramasse une branche sèche et la tiens à la main et la regarde, tandis que je suis assis et pense à mes pe-tites affaires ; la branche est presque pourrie, sa pauvre écorce me fait impression, une pitié envahit mon cœur. Et quand je me lève et m’en vais, je ne jette pas la branche, mais je la pose par terre et reste là et me sens de l’affection pour elle ; finalement je la regarde une dernière fois avec des yeux humides avant de l’abandonner.
Et cinq heures arrivent. Le soleil me donne une fausse indication de temps ; j’ai marché vers l’ouest toute la jour-née, et peut-être ai-je devancé d’une demi-heure mes repères solaires près de la hutte. Je tiens compte de tout cela, mais néanmoins j’ai encore une heure jusqu’à six heures, c’est pourquoi je me lève de nouveau et marche un bout de che-
– 23 – min. Et les feuilles bruissent sous mes pieds. Une heure se passe ainsi.
J’aperçois en dessous de moi la petite rivière et le petit moulin qui a été enveloppé de glace tout l’hiver et je m’arrête ; la meule tourne, son ronflement m’a réveillé, et j’ai fait un arrêt sur place, d’un seul coup. Je suis en retard ! dis-je à haute voix. Une secousse douloureuse parcourt mon corps, je fais demi-tour instantanément et commence à mar-cher vers ma hutte, mais, ce faisant, je sais que je suis en re-tard. Je me mets à marcher plus vite, à courir ; Ésope com-prend qu’il y a un intérêt en jeu, il tire sur sa laisse, m’entraîne, aboie comme sur une piste et se donne du mal. Les feuilles sèches voltigent autour de nous. Mais quand nous arrivâmes en bas à la lisière de la forêt, il n’y avait per-sonne, non, tout était silencieux, il n’y avait personne.
« Il n’y a personne ici ! », dis-je. Et ce ne fut pourtant pas pire que je ne le craignais.
Je ne restai pas longtemps arrêté et me mis à marcher, tiré par toutes mes pensées, je passai devant ma hutte, des-cendis à Sirilund, avec Ésope, mon carnier et mon fusil, avec tout mon attirail.
M. Mack m’accueillit avec la plus grande amabilité et m’invita à dîner.
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