Pan
Chapitre VII
Je crois que je puis lire un peu dans l’âme des hommes qui m’entourent ; peut-être n’en est-il rien. Oh ! quand je suis dans mes bons jours, il me semble que je vois très avant dans l’âme d’autrui, bien que je n’aie pas une tête autrement intelligente. Nous sommes assis dans un salon, quelques hommes, quelques femmes et moi, et il me semble voir ce qui se passe au-dedans de ces gens et ce qu’ils pensent de moi. J’attribue un sens à chaque signe fugace qui passe dans leurs yeux ; par moments le sang monte à leurs joues et les empourpre, à d’autres instants ils font semblant de regarder d’un autre côté, et m’observent cependant un brin du coin de l’œil. Et je suis là qui regarde tout cela, et personne ne soup-çonne que je pénètre chacune de ces âmes. Plusieurs années durant j’ai pensé pouvoir lire dans les âmes de tous les hommes. Peut-être n’en est-il rien…
Je restai toute la soirée dans le salon de M. Mack. J’aurais pu repartir tout de suite, cela ne m’intéressait pas de rester là ; mais n’y étais-je pas venu justement parce que toutes mes pensées m’y attiraient ? Alors pouvais-je me reti-rer tout de suite ? Nous jouâmes au whist et bûmes des grogs après le dîner, je m’assis, le dos tourné au salon, et penchai la tête ; derrière moi Edvarda allait et venait. Le docteur était reparti chez lui.
M. Mack me montra l’arrangement de ses nouvelles lampes, les premières lampes à pétrole qui fussent venues dans le Nord, des pièces de luxe sur d’énormes pieds de plomb, et il les allumait lui-même chaque soir pour prévenir
– 25 – tout accident. Il parla plusieurs fois de son grand-père, le consul : « Mon grand-père, le consul Mack, a reçu cette agrafe des propres mains de Carl Johan », dit-il, et il indiqua du doigt son agrafe de diamants. Sa femme était morte, il me montra un portrait d’elle dans une des pièces attenantes, une dame à l’air distingué avec un bonnet de dentelle et un sou-rire aimable. Dans la même pièce il y avait aussi une biblio-thèque où se trouvaient jusqu’à de vieux livres français qui paraissaient provenir d’un héritage ; ils avaient de belles re-liures dorées et de nombreux possesseurs avaient inscrit leur nom dedans. Parmi les livres il y avait plusieurs ouvrages instructifs ; M. Mack était un homme pensant.
On dut appeler ses deux commis de boutique pour le whist ; ils jouaient lentement et sans assurance, discutaient minutieusement les coups et faisaient néanmoins des fautes. L’un d’eux était aidé par Edvarda.
Je renversai mon verre, cela me rendit malheureux et je me levai.
— Oh !… j’ai renversé mon verre ! dis-je.
Edvarda éclata de rire et répondit :
— Parbleu ! nous le voyons bien.
Tous m’assurèrent en riant que cela ne faisait rien. On me donna une serviette pour m’essuyer et nous continuâmes à jouer. Onze heures arrivèrent.
Le rire d’Edvarda avait éveillé en moi un obscur senti-ment de mauvaise humeur, je la regardai et trouvai que son visage était devenu insignifiant et fort peu joli. M. Mack in-terrompit enfin le jeu sous prétexte que les deux commis de-vaient aller se coucher. Là-dessus il se renversa en arrière
– 26 – sur le canapé et se mit à parler d’apposer une enseigne à sa façade sur le quai et me demanda conseil à ce sujet. Quelle couleur devrait-il employer ? Je m’ennuyais, je répondis : « Du noir » sans attacher à cela aucune pensée et M. Mack dit aussitôt la même chose :
— Du noir, exactement ce que j’ai pensé moi-même. « DÉPÔT DE SEL ET DE TONNEAUX VIDES », avec de grands caractères noirs, c’est ce qu’il y a de plus noble… Edvarda, n’est-il pas temps d’aller te coucher ?
Edvarda se leva, nous donna à tous deux la main pour le bonsoir et sortit. Nous restâmes. Nous parlâmes du chemin de fer qui avait été terminé l’année dernière, de la première ligne télégraphique. Dieu sait quand le télégraphe viendrait ici dans le Nord !
Pause.
— Voyez-vous, dit M. Mack, je suis arrivé petit à petit à quarante-six ans et je suis devenu gris de cheveux et de barbe. Si, je sens bien que je suis devenu vieux. Vous me voyez de jour et vous me croyez jeune ; mais, quand vient le soir et que je me trouve seul, je m’affaisse beaucoup. Alors je m’assieds ici dans le salon et fais des patiences. Elles réus-sissent volontiers, avec un coup de pouce ou deux. Haha !
— Les patiences réussissent-elles, avec quelques coups de pouce ? demandai-je.
— Oui.
Il me sembla que je pouvais lire dans ses yeux…
Il se leva, fit quelques pas vers la fenêtre et regarda de-hors ; il se tenait très courbé et sa nuque et son cou étaient velus. Je me levai aussi. Il se retourna et vint à ma rencontre
– 27 – sur ses longs souliers pointus, il enfonça ses deux pouces dans les poches de son gilet et battit un peu des bras, comme si c’étaient des ailes ; en même temps il sourit. Puis il mit encore une fois un de ses bateaux à ma disposition et me tendit la main.
— Du reste, laissez-moi vous accompagner, dit-il, et il souffla les lampes. Oui, je vais faire une petite promenade, il n’est pas encore tard.
Nous sortîmes.
Il montra du doigt le chemin qui menait à la maison du forgeron et dit :
— Ce chemin ! C’est le plus court.
— Non, répondis-je, c’est le chemin par les quais qui est le plus court.
Nous échangeâmes quelques paroles sur ce sujet sans nous mettre d’accord. J’étais persuadé que j’avais raison et je ne comprenais pas son obstination. Finalement il proposa de prendre chacun notre chemin ; celui qui arriverait le pre-mier attendrait à la hutte.
Nous prîmes le départ. Il disparut bientôt dans la forêt.
Je marchais à mon allure habituelle et je comptais arri-ver au moins cinq minutes avant lui. Mais quand j’arrivai à la hutte il y était déjà. Il me cria :
— Vous voyez ! Non, je prends toujours ce chemin, c’est le plus court.
Je le regardai avec le plus grand étonnement, il n’avait pas chaud et ne semblait pas avoir couru. Il salua aussitôt,
– 28 – me remercia de cette soirée et retourna par le même chemin qu’il était venu.
Je restai là à penser : Comme ceci est singulier ! Je de-vrais avoir un peu le sens des distances et j’ai fait ces deux chemins plusieurs fois. Mon bonhomme, voilà encore que tu triches. Le tout n’était-il qu’un prétexte ?
Je vis son dos apparaître de nouveau dans la forêt.
L’instant d’après je partis derrière lui, avec précaution et en hâte, je le vis s’essuyer le visage tout le long du chemin et je ne savais plus s’il n’avait pas couru. Maintenant il mar-chait avec une lenteur extrême et – je le tenais à l’œil – il s’arrêta à la maison du forgeron. Je me cachai et vis que la porte s’ouvrait et que M. Mack entrait dans la maison.
Il était une heure du matin, je le voyais à la mer et à l’herbe.
– 29 –