Pan

Knut Hamsun · Chapitre 8 sur 43

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Pan

Chapitre VIII

 

 

Quelques jours passèrent du mieux qu’ils purent, mes seuls amis étaient la forêt et la grande solitude. Grand Dieu ! je n’avais jamais éprouvé l’impression d’être plus seul que le premier de ces jours. C’était le printemps en plein, j’avais trouvé des stellaires et des mille-feuilles dans les champs et le pinson et le rouge-gorge étaient arrivés, je connaissais tous les oiseaux. Par moments, je prenais deux piécettes d’un orl dans ma poche et les faisais tinter pour rompre la so-litude. Je pensais : Hein ! si je voyais arriver Diderik et Ise-line !

 

Il commençait à ne plus y avoir de nuit, le soleil plon-geait à peine son disque dans l’océan et remontait, rouge, rénové, comme s’il était descendu pour boire. Comme il pouvait m’arriver des choses extraordinaires pendant les nuits ! Personne ne le croirait. Si Pan était perché dans un arbre et me regardait, quelle conduite tiendrais-je ? Et s’il avait le ventre ouvert et s’il était recroquevillé de telle sorte qu’il fût assis comme s’il buvait dans son propre ventre ? Mais il ne faisait tout cela que pour loucher de mon côté et m’observer, et tout l’arbre tremblait de son rire silencieux quand il voyait que toutes mes pensées s’emballaient et m’emportaient. De toutes parts cela bougeait dans la forêt, les bêtes flairaient, les oiseaux s’appelaient, leurs signaux emplissaient l’air. Et c’était l’année des hannetons, leur bourdonnement se mêlait à celui des papillons de nuit, on entendait comme des questions et des réponses chuchotées

 

– 30 – tout alentour dans la forêt. Que de choses il y avait à en-tendre ! Je ne dormis pas de trois nuits, je pensais à Diderik et Iseline.

Voyez, pensais-je, ils pourraient venir. Et Iseline attire-rait Diderik vers un arbre et dirait :

— Reste ici, Diderik, monte la garde pour Iseline, je veux faire nouer le cordon de mon soulier par ce chasseur.

Et le chasseur c’est moi et elle veut me faire un signe des yeux pour que je comprenne. Et quand elle vient, mon cœur comprend tout, et il ne bat plus, il sonne le tocsin. Et elle est nue sous sa robe, de la tête aux pieds, et je pose ma main sur elle.

— Noue le cordon de mon soulier ! dit-elle, les joues en feu. Et un peu après, elle chuchote tout contre ma bouche, tout contre mes lèvres : Oh ! tu ne noues pas mon cordon, toi, mon bien-aimé, non, tu ne noues pas… tu ne noues pas mon…

Mais le soleil plonge son disque dans l’océan, et re-monte, rouge, rénové, comme s’il était descendu pour boire. Et l’air est plein de chuchotements.

Une heure plus tard elle dit, tout contre ma bouche :

— Maintenant il faut que je te quitte.

Et, en s’en allant, elle se retourne pour me faire des signes et son visage flambe encore, son visage exulte de ten-dresse et de ravissement. Et encore une fois elle se retourne vers moi et me fait des signes.

Mais Diderik s’avance, quittant son arbre, et dit :

 

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— Iseline, qu’as-tu fait ? Je l’ai vu.

Elle répond :

— Diderik, qu’as-tu vu ? Je n’ai rien fait.

— Iseline, j’ai vu que tu l’as fait, répète-t-il. Je l’ai vu.

Alors le rire joyeux d’Iseline retentit haut et clair à tra-vers la forêt et elle s’en va avec Diderik, jubilante et péche-resse de la tête aux pieds. Et où va-t-elle ? Au gars le plus proche, un chasseur dans la forêt.

Il était minuit. Ésope s’était détaché et chassait pour son propre compte, j’entendais ses aboiements là-haut sur la croupe et, quand je parvins enfin à le faire revenir, il était une heure. Il vint une bergère, elle tricotait un bas et fredon-nait et regardait autour d’elle. Mais où était son troupeau ? Et que cherchait-elle dans la forêt à la minuit ? Rien, rien ! Peut-être errait-elle par inquiétude, peut-être par plaisir, c’est son affaire. Je pensai : Elle a entendu les aboiements d’Ésope et a su que j’étais dans la forêt.

Quand elle arriva, je me levai et restai à regarder comme elle était mince et jeune. Ésope aussi restait à la regarder.

— D’où viens-tu ?, lui demandai-je.

— Du moulin, répondit-elle.

Mais que pouvait-elle bien avoir fait au moulin si tard dans la nuit ?

— Comment oses-tu venir dans la forêt si tard dans la nuit, dis-je, toi qui est si mince et si jeune ?

Elle rit et répondit :

 

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— Je ne suis pas si jeune, j’ai dix-neuf ans.

Mais elle ne pouvait pas avoir dix-neuf ans, je suis con-vaincu qu’elle mentait de deux ans et n’en avait que dix-sept. Mais pourquoi mentir et se dire si vieille ?

— Assieds-toi, lui dis-je, et raconte-moi comment tu t’appelles.

Elle s’assit à côté de moi en rougissant et dit qu’elle s’appelait Henriette.

Je demandai :

— As-tu un amoureux, Henriette ? Est-ce qu’il t’a jamais embrassée ?

— Oui, répondit-elle avec un rire confus.

— Combien de fois déjà ?

Elle se tait.

— Combien de fois ? répétai-je.

— Deux fois, dit-elle à mi-voix.

Je l’attirai à moi et demandai :

— Comment a-t-il fait cela ? A-t-il fait comme cela ?

— Oui, murmura-t-elle, frémissante.

Quatre heures arrivèrent.

 

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