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Chapitre II
Une semaine plus tard nous étions installés dans la grande cabane qui portait le nom d’hôtel, chez la vieille half-breed anglaise. Ah ! quel hôtel ! Les murs étaient de terre avec un peu de bois et ce bois était rongé par les fourmis blanches qui grouillaient alentour de tous les côtés. J’habitais une pièce à côté du salon, avec une fenêtre de verre vert donnant sur la rue, un carreau unique qui n’était pas très clair, et Glahn avait choisi un trou minuscule au-dessus de-moi, au grenier, où il y avait aussi un carreau de vitre sur la rue, mais où il faisait beaucoup plus sombre et beaucoup plus mauvais à habiter. Chez lui le soleil chauffait à blanc le toit de chaume et dégageait nuit et jour dans sa chambre une chaleur presque intolérable, ajoutez à cela que ce n’était pas, tant s’en faut, un escalier, mais une misérable échelle à quatre marches qui conduisait chez lui. Que pou-vais-je y faire ? Je donnai le choix à Glahn, je dis :
— Il y a deux chambres, une en bas et une en haut, choi-sissez !
Et Glahn visita les deux chambres et choisit celle du haut, peut-être pour me donner la meilleure : mais ne lui en fus-je pas reconnaissant, peut-être ? Je ne lui dois rien.
Tant que dura la pire chaleur, nous négligeâmes la chasse et nous tînmes tranquilles à la cabane ; car la chaleur était excessivement dure. La nuit nous couchions avec une moustiquaire autour de la couchette à cause des insectes ; mais il arrivait néanmoins que des chauves-souris aveugles vinssent donner dans nos moustiquaires, de leur vol silen-
– 175 – cieux et rageur, et les déchirer ; cela arriva à Glahn beaucoup plus souvent que de raison, parce qu’il lui fallait avoir cons-tamment une lucarne ouverte dans le toit à cause de la cha-leur ; mais à moi cela n’arriva pas. Dans la journée, nous res-tions étendus sur des nattes devant notre cabane, nous fu-mions et observions la vie autour des autres cabanes. Les in-digènes étaient des gens bruns aux lèvres épaisses, tous avec des anneaux dans les oreilles et des yeux bruns, morts ; ils étaient presque nus avec seulement une bande de cotonnade ou une tresse de feuillage à la ceinture ; en outre, les femmes portaient aussi une courte jupe de cotonnade pour se proté-ger. Tous les enfants étaient nus comme des vers, nuit et jour, avec de gros ventres proéminents qui luisaient d’huile.
— Les femmes sont trop grasses, dit Glahn.
Et moi aussi je trouvais que les femmes étaient trop grasses et peut-être ne fut-ce pas non plus Glahn, mais moi-même, qui eus le premier cette pensée ; mais je ne me dispu-terai pas avec lui sur ce sujet et lui en laisse volontiers l’honneur. D’ailleurs, les femmes n’étaient pas toutes laides, bien que leurs visages fussent gras et bouffis ; j’avais rencon-tré une jeune fille en ville, une jeune demi-Tamoule avec de longs cheveux et des dents blanches comme neige, elle était la plus belle de toutes. Je butai contre elle un soir au coin d’une rizière, elle était couchée sur le ventre dans l’herbe haute et gigotait, les jambes en l’air. Elle pouvait parler avec moi et nous causâmes aussi, tant que je voulus ; il faisait presque matin quand nous nous séparâmes et elle ne rentra pas directement chez elle mais fit comme si elle avait passé la nuit dans la ville voisine. Ce soir-là, Glahn était assis au beau milieu de la ville, devant une petite cabane, avec deux jeunes filles, qui étaient très jeunes, peut-être pas plus que
– 176 – juste dix ans. Il était assis et batifolait avec elles et buvait de la bière de riz ; chacun son goût.
Une couple de jours après nous allâmes à la chasse. Nous passâmes devant des vergers de thé, des rizières et des prairies, nous laissâmes la ville derrière nous et marchâmes dans la direction du fleuve, nous arrivâmes dans des forêts d’arbres étrangers et étranges : bambous, manguiers, tama-riniers, tecks et avicennies, plantes oléagineuses et plantes à gomme. Ah ! Dieu sait quelles sortes d’arbres c’étaient, au-cun de nous ne s’y entendait guère. Mais dans le fleuve il n’y avait pas beaucoup d’eau et il continua à y avoir peu d’eau jusqu’à la saison des pluies. Nous tirâmes des pigeons ra-miers, des poules sauvages, et nous vîmes deux panthères sur la fin de l’après-midi ; des perroquets aussi volèrent au-dessus de nos têtes. Glahn tirait avec une terrible sûreté, il ne manquait jamais, mais c’était aussi parce que son fusil était meilleur que le mien, moi aussi je tirais maintes fois avec une terrible sûreté. Je ne m’en vantais jamais, mais Glahn disait souvent : je pique celui-ci à la queue, je gratte celui-là sur la tête ; il disait cela avant de presser sur la gâ-chette et, quand l’oiseau tombait, il l’avait parfaitement at-teint à la queue ou à la tête. Quand nous tombâmes sur les deux panthères, Glahn voulait absolument les chasser aussi avec son fusil de chasse mais je le fis renoncer à ce projet, parce qu’il commençait à faire sombre et qu’il ne nous restait plus que quelques cartouches. Il fit aussi étalage de ce qu’il avait montré du courage en voulant tirer des panthères avec du petit plomb.
— Cela m’agace de ne pas avoir tiré malgré tout, me dit-il. Pourquoi êtes-vous si diablement prudent ? Voulez-vous vivre longtemps ?
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— Cela me réjouit que vous me trouviez plus raison-nable que vous-même, répondis-je.
— Allons, ne nous fâchons pas pour si peu, dit-il alors.
Ce furent ses paroles et non les miennes ; s’il avait voulu se fâcher avec moi, libre à lui. J’avais commencé à éprouver de l’aversion pour lui à cause de sa conduite frivole et de ses allures de séducteur. La veille au soir j’étais venu tout tran-quillement avec Maggie, la Tamoule, qui était mon amie, et nous étions tous deux d’excellente humeur. Glahn est assis devant la cabane et nous salue et nous sourit, quand nous passons, mais c’était la première fois que Maggie le voyait et elle m’interrogea avec curiosité à son sujet. Il avait fait une telle impression sur elle que nous nous séparâmes et allâmes chacun de notre côté, elle ne m’accompagna pas chez moi.
Quand je lui en parlai, Glahn voulut tourner la chose en plaisanterie comme si cela n’avait aucune importance. Mais, moi, je ne l’oubliai pas. Ce n’était d’ailleurs pas à moi que s’adressaient son rire et son sourire quand nous étions pas-sés devant la cabane, c’était à Maggie.
— Qu’est-ce que c’est qu’elle mâche, tout le temps ? me demanda-t-il.
— Je n’en sais rien, répondis-je ; elle mâche, n’est-ce pas pour ça qu’elle a des dents !
Et ce n’était d’ailleurs pas une nouvelle pour moi, que Maggie mâchât constamment quelque chose, je m’en étais aperçu depuis longtemps. Mais ce n’était pas du bétel qu’elle mâchait, car ses dents étaient parfaitement blanches, par contre elle avait l’habitude de mâcher toutes autres choses, de les fourrer dans sa bouche et de les mâcher comme si c’était quelque chose de bon. Ce pouvait être n’importe quoi,
– 178 – des pièces de monnaie, des bouts de papier, des plumes d’oiseau, mais elle les mâchait. En tout cas ce n’était pas une raison pour la rabaisser alors qu’elle était, malgré cela, la plus belle fille du village ; mais Glahn était envieux de moi, c’était la chose.
Le soir, nous redevînmes bons amis, Maggie et moi, et nous ne vîmes pas trace de Glahn.
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