Pan
Chapitre XXXVI
Et je mis mon uniforme pour la première fois et je des-cendis à Sirilund. Mon cœur battait.
Je me rappelais tout depuis le premier jour, quand Ed-varda s’était précipitée vers moi et m’avait embrassé à la vue de tous ; maintenant elle m’avait ballotté de-ci de-là durant plusieurs mois et m’avait fait grisonner les cheveux. Ma propre faute ? Ah ! mon étoile m’avait égaré. Je pensai : Comme elle se délectera, si je me jette à ses genoux et lui dis le secret de mon cœur, aujourd’hui ! Elle m’offrira une chaise et fera servir du vin et, juste au moment où elle portera le verre à ses lèvres pour boire avec moi, elle dira : « Monsieur le lieutenant, je vous remercie du moment que nous avons passé ensemble, je ne l’oublierai jamais ! » Mais si je deviens joyeux et conçois un peu d’espoir, elle fera seulement sem-blant de boire et reposera son verre intact. Et elle ne me ca-chera pas qu’elle ne fait que semblant de boire, elle me le montrera expressément. Voilà comment elle est.
Bon, bientôt sonnera la dernière heure !
Et tandis que je descendais la route, je pensais encore : Mon uniforme fera son effet sur elle, les galons en sont neufs et beaux, le sabre cliquettera sur le plancher. Une joie ner-veuse ruissela en moi et je murmurai à part moi : qui sait ce qui peut arriver encore ! Je relevai la tête et étendis la main. Plus d’humilité, de l’honneur dans la vie ! Peu m’importait comment cela se passerait, je ne ferais plus aucune avance. Excusez-moi de ne pas demander votre main, belle Demoi-selle…
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M. Mack sortit à ma rencontre dans la cour, les yeux en-core plus creux, le teint encore plus cendreux.
— Partir ? Ah ! bah ! Du reste vous n’avez guère eu d’agrément, ces derniers temps, hein ? Votre hutte a brûlé… Et M. Mack sourit.
Ce fut tout à coup comme si je voyais devant moi l’homme le plus intelligent de la terre.
— Entrez, Monsieur le lieutenant, Edvarda est là. Eh bien, adieu, adieu ! Nous nous retrouverons d’ailleurs sans doute sur le quai, quand le bateau partira… Il s’éloigna, la tête penchée, réfléchissant et sifflotant.
Edvarda était assise au salon, elle lisait. Quand j’entrai elle resta un moment ébahie de mon uniforme, elle me re-garda de côté, à la manière d’un oiseau, et même elle rougit. Elle ouvrit la bouche.
— Je viens faire mes adieux, parvins-je enfin à dire.
Elle se leva tout d’une pièce et je vis que mes paroles faisaient une certaine impression sur elle.
— Glahn, devez-vous partir ? Maintenant ?
— Aussitôt que le bateau viendra… Je saisis sa main, ses deux mains, un ravissement absurde s’empare de moi, je m’écrie : Edvarda ! et la dévore des yeux.
Et au même moment, elle devient froide, froide et rétive. Tout en elle me faisait opposition, elle se redressa. Je me trouvais devant elle comme un mendiant, je lâchai ses mains et la laissai aller. Je me rappelle qu’à partir de ce moment je demeurai à répéter machinalement : Edvarda ! Edvarda ! plu-sieurs fois, sans y réfléchir, et quand elle demanda : « Eh
– 162 – bien ? Que vouliez-vous dire ? » je ne lui donnai aucune ex-plication.
— Dire que vous allez déjà partir ! répéta-t-elle. Et qui viendra l’année prochaine ?
— Un autre, répondis-je. On rebâtira sans doute la hutte.
Pause. Déjà elle reprenait son livre.
— Je déplore que mon père ne soit pas là, dit-elle. Mais je le saluerai de votre part.
À cela je ne répondis pas. Je m’avançai, lui pris la main encore une fois et dis :
— Alors, adieu, Edvarda.
— Adieu, répondit-elle.
J’ouvris la porte et fis mine de partir. Déjà elle était as-sise, son livre à la main, et elle lisait, elle lisait réellement et tournait les pages. Aucune impression, mon adieu n’avait fait aucune impression sur elle.
Je toussai.
Elle se retourna et dit, surprise :
— N’êtes-vous pas parti ? J’avais cru vous voir partir.
Dieu seul sait, mais sa surprise était trop grande, elle avait omis de se surveiller et avait exagéré son étonnement, et la pensée me vint que peut-être elle avait su tout le temps que j’étais derrière elle.
— Maintenant, je vais partir, dis-je.
Alors elle se leva et vint à moi.
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— J’aimerais avoir un souvenir de vous, puisque vous partez, dit-elle. J’avais pensé à vous demander quelque chose, mais c’est sans doute trop. Voulez-vous me donner Ésope ?
Je ne réfléchis pas, mais répondis : « Oui. »
— Alors, peut-être voudrez-vous me l’amener demain, dit-elle.
Je m’en allai.
Je levai les yeux vers la fenêtre. Personne.
Maintenant tout était fini…
La dernière nuit dans la cabane. Je rêvassais, je comp-tais les heures ; quand vint le matin, je préparai mon dernier repas. C’était une froide journée.
Pourquoi m’avait-elle prié de lui amener moi-même le chien ? Voulait-elle causer avec moi, me dire quelque chose, pour la dernière fois ? Je n’avais plus rien à attendre. Et comment traiterait-elle Ésope ? Ésope, Ésope, elle va te tourmenter ! À cause de moi elle te fouettera, peut-être aussi te caressera-t-elle, mais en tout cas elle te fouettera à tort et à raison et te pervertira complètement…
J’appelai Ésope, le flattai, mis ma tête contre la sienne et saisis mon fusil. Ésope commençait déjà à aboyer de joie, croyant que nous allions à la chasse. Je mis de nouveau ma tête contre la sienne, appuyai le canon du fusil contre la nuque d’Ésope et tirai la gâchette.
Je louai un homme pour porter à Edvarda le cadavre d’Ésope.
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