Pan
Chapitre III
Une semaine se passa donc, nous allions chaque jour à la chasse et tirions une quantité de gibier. Un matin, juste comme nous entrions dans la forêt, Glahn me saisit par le bras et murmura : « Arrêtez ! » Au même moment il met son rifle en joue et fait feu. C’était un jeune léopard qu’il avait ti-ré. J’aurais pu, moi aussi, le tirer, mais Glahn s’était réservé cet honneur et avait tiré le premier. « Comme il va encore plastronner ! » pensai-je. Nous nous approchâmes du fauve mort, il était mort sur le coup, le flanc gauche déchiré, et la balle était restée dans le dos.
Je n’aime pas qu’on me prenne par le bras, aussi dis-je :
— Ce coup-là, j’aurais pu le faire aussi.
Glahn me regarda.
Je dis encore :
— Vous ne croyez peut-être pas que j’aurais pu le faire ?
Glahn ne répond pas cette fois non plus. Au lieu de quoi il montre encore sa puérilité en tirant de nouveau le léopard mort, cette fois dans la tête. Je le regarde, comme tombé des nues.
— Oui, dit-il en guise d’explication, je ne peux pas avouer publiquement avoir atteint un léopard dans le flanc.
C’en était trop pour sa vanité d’avoir fait un coup si vul-gaire, il voulait toujours être le premier. Comme il était ex-
– 180 – travagant ! Mais ce n’était pas mon affaire, je ne le trahirais pas.
Le soir, quand nous rentrâmes à la ville avec le léopard mort, bon nombre des indigènes vinrent à notre rencontre pour le considérer. Du reste, Glahn dit simplement que nous l’avions tiré le matin et n’en fit pas autrement étalage. Mag-gie vint aussi sur les lieux.
— Qui l’a tiré ? demanda-t-elle.
Et Glahn répondit :
— Tu le vois bien, deux blessures, nous l’avons tiré ce matin, comme nous sortions… Et il retourna la bête et mon-tra à Maggie les deux blessures, tant dans le flanc que dans la tête… C’est ici qu’elle est entrée ma balle, dit-il, et il mon-tra la blessure dans le flanc parce que, dans son extrava-gance, il voulait me laisser l’honneur d’avoir atteint la tête. Je ne daignais pas rectifier et ne le fis pas non plus. Ensuite Glahn se mit à régaler les indigènes de bière de riz et même en distribua une quantité à qui voulait boire.
— Ils l’ont tiré tous les deux, dit Maggie, à part soi, et cependant elle regardait Glahn tout le temps.
Je l’entraînai à l’écart et dis :
— Pourquoi le regardes-tu tout le temps ? Est-ce que, moi aussi, je ne suis pas tout près de toi ?
— Si, répondit-elle. Et, écoute : Je viendrai ce soir.
Ce fut le jour suivant que Glahn reçut cette lettre. Il vint en effet une lettre pour lui, par exprès, de la station fluviale, et elle avait fait un détour de cent quatre-vingts miles. La lettre était écrite d’une main de femme et je pensais à part
– 181 – moi qu’elle était peut-être de son ancienne amie, la dame haut placée. Glahn rit nerveusement après l’avoir lue et don-na au messager une bank-note en supplément pour l’avoir apportée. Mais cela ne dura pas longtemps avant qu’il devînt silencieux et sombre et ne fît plus rien d’autre que de regar-der fixement droit devant lui. Le soir, il but et s’enivra avec un vieux nain d’indigène et son fils, et il m’embrassa, moi aussi, et voulut absolument m’entraîner à boire avec lui.
— Vous êtes bien aimable ce soir, dis-je.
Alors il rit très haut et dit :
— Nous voilà tous deux ici au cœur de l’Inde, à tirer du gibier, hein ? N’est-ce pas affreusement comique ? À la santé de tous les royaumes et pays du monde, à la santé de toutes les belles femmes, mariées et non mariées, ici et au loin ! Hoho ! Figurez-vous un homme, et une femme lui demande sa main, une femme mariée !
Une comtesse ! dis-je ironiquement. Je dis cela très iro-niquement et ça lui fit mal. Il rechigna comme un chien, parce que ça lui faisait mal. Puis il fronça tout à coup le front et commença à cligner des yeux et à réfléchir profondément s’il n’en aurait pas trop dit, tant il faisait de cérémonies pour ce bout de secret. Mais au même moment toute une bande de gamins accoururent vers notre cabane, avec des appels et des cris : « Les tigres, ohoï ! les tigres ! » Un enfant avait été happé par un tigre presque contre le village, dans une jungle entre la ville et le fleuve.
C’en fut assez pour Glahn, qui était ivre et avait l’âme déchirée, il saisit son rifle et bondit en un clin d’œil vers la jungle ; il n’avait même pas son chapeau. Mais pourquoi prenait-il son rifle au lieu de son fusil de chasse, s’il était
– 182 – vraiment si courageux ? Il lui fallait traverser le fleuve à gué ce qui n’était pas sans danger, mais à vrai dire, le fleuve était du reste presque à sec jusqu’à la saison des pluies ; un mo-ment après j’entendis deux coups de feu et immédiatement après un troisième coup. « Trois coups pour une seule bête ! pensai-je : un lion aurait fait la culbute avec deux coups, et ceci n’est pourtant qu’un tigre ! » Mais même ces trois coups ne furent d’aucune utilité, l’enfant était malgré tout mortel-lement déchiré et à demi dévoré quand Glahn était arrivé ; s’il n’avait pas été aussi ivre, il n’aurait pas non plus fait de tentative pour le sauver.
Il passa la nuit à faire bombance dans la cabane voisine de la nôtre avec une veuve et ses deux filles. Dieu sait avec laquelle d’entre elles.
Deux jours durant Glahn ne dégrisa pas un seul moment et il avait aussi trouvé maints camarades avec qui boire. Il m’invita en vain à prendre part à la ripaille, il ne surveillait plus ses paroles et me reprocha d’être jaloux de lui.
— Votre jalousie vous aveugle, dit-il.
Ma jalousie ! Moi, jaloux de lui !
— Savez-vous bien, dis-je, jaloux de vous ! Et pourquoi serais-je jaloux de vous ?
— Non, non, alors vous n’êtes pas jaloux de moi, répon-dit-il. J’ai d’ailleurs salué Maggie ce soir, elle chiquait comme d’habitude.
Je me mordis les lèvres pour ne pas répondre et m’en al-lai.
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