Pan

Knut Hamsun · Chapitre 15 sur 43

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Pan

Chapitre XV

 

 

Les deux bateaux étaient à flot et nous nous embar-quâmes. Nous chantions et causions. Les îlots de Kor étaient en dehors des îles, cela prit un bon moment pour ramer jusque-là, et entre-temps nous fîmes la conversation d’un ba-teau à l’autre. Le docteur portait des vêtements clairs tout comme les dames ; je ne l’avais encore jamais vu si content, il prenait part à la conversation, il n’était plus un auditeur si-lencieux. J’eus l’impression qu’il avait bu un peu et qu’il était gai. Quand nous débarquâmes, il réclama de la société un moment d’attention et nous souhaita la bienvenue. Je pen-sai : Tiens, Edvarda l’a choisi pour jouer le rôle de l’hôte.

Il s’entretenait avec les dames en faisant montre de la plus extrême amabilité. Envers Edvarda il était poli et af-fable, souvent paternel et, comme tant de fois auparavant, pédantesquement pontifiant. En parlant d’une date, elle dit une fois : « Je suis née en trente-huit » et il demanda : « Mil huit cent trente-huit, voulez-vous dire sans doute ? » Si alors elle avait répondu : « Non, en mil neuf cent trente-huit », il n’aurait manifesté aucun embarras, mais l’aurait simplement corrigée de nouveau et aurait dit : « Cela doit certainement être faux. » Quand je disais quelque chose, loin de faire sem-blant de ne pas me voir, il écoutait poliment et attentive-ment.

Une jeune fille vint à moi et me salua. Je ne la recon-naissais pas, je ne pouvais pas me la rappeler et je dis quelques paroles étonnées dont elle rit. C’était l’une des filles

 

– 57 – du doyen, j’avais été avec elle à la sécherie, je l’avais invitée à venir à ma hutte. Nous causâmes ensemble un moment.

Une heure ou deux se passent. Je m’ennuie, je bois le vin qu’on me sert, je me mêle à tous les groupes, bavarde avec tous. De nouveau je me rends coupable de quelques peccadilles ; je me sens sur un terrain mal sûr et ne sais pas à l’instant voulu comment je dois répondre à une amabilité, il arrive que je parle d’une manière incohérente ou même que je reste coi, et je m’en irrite. Là-bas, près de la grande pierre qui nous sert de table, le docteur est assis et gesticule.

— L’âme ! Qu’est-ce que l’âme ? dit-il. La fille du doyen l’avait accusé d’être libre penseur ; bon, ne devait-on pas penser librement ? On se représentait l’enfer comme une maison au fond de la terre et le diable comme un chef de bu-reau… Non, une Majesté, voilà ce qu’il était. Il se mit à par-ler du tableau d’autel dans l’église de l’annexe paroissiale : une figure du Christ, quelques Juifs et Juives, l’eau changée en vin ; bon ! Mais le Christ avait une auréole sur la tête. Qu’est-ce qu’une auréole ? Un cercle de tonneau, un cercle jaune qui se tenait sur trois cheveux.

Deux des dames joignirent les mains, avec épouvante. Mais le docteur se tira d’affaire et dit en plaisantant :

— N’est-ce pas, cela paraît horrible à entendre ? Je le reconnais. Mais si on le répète et répète sept ou huit fois à part soi et qu’on y réfléchisse un peu cela paraît déjà mieux… Aurai-je l’honneur de boire avec ces dames !

Et il s’agenouilla dans l’herbe devant les deux dames et il n’ôta pas son chapeau pour le poser devant lui, mais le tint haut en l’air de la main gauche et vida son verre en renver-sant la gorge. Je fus moi-même enthousiasmé de sa grande

 

– 58 – assurance et j’aurais volontiers bu avec lui, s’il n’eût déjà vi-dé son verre.

Edvarda le suivait des yeux. Je me plaçai dans son voi-sinage, je dis :

— Allons-nous jouer à la veuve aujourd’hui ?

Elle tressaillit légèrement et se leva.

— Rappelez-vous que nous ne devons pas nous dire « tu » maintenant, murmura-t-elle.

Je n’avais pas non plus dit « tu ». Je m’éloignai de nou-veau.

Une nouvelle heure passe. La journée me paraissait longue, je serais rentré seul à la rame à la maison depuis longtemps si j’avais eu un troisième bateau ; Ésope était at-taché dans la hutte, il pensait peut-être à moi. Quant à Ed-varda, ses pensées étaient certainement loin de moi, elle parle du bonheur de pouvoir partir, voyager vers d’autres lieux, ses joues en devenaient brûlantes, elle faisait même des fautes en parlant.

— Personne ne serait plus heureux que moi et ce serait le plus meilleur jour…

— Plus meilleur ? dit le docteur.

— Quoi ? demanda Edvarda.

— Plus meilleur ?

— Je ne comprends pas.

— Vous avez dit : plus meilleur, rien d’autre.

 

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— Ai-je dit cela ? Excusez-moi. Ce serait le meilleur jour de ma vie, celui où je serais à bord du navire. Par moments, j’ai la nostalgie d’endroits que je ne sais pas moi-même.

Elle avait la nostalgie des ailleurs, elle ne se souvenait pas de moi. J’étais là et voyais sur son visage qu’elle m’avait oublié. Bon, il n’y avait rien à dire à cela ; mais je le voyais moi-même sur son visage. Et les minutes s’écoulaient avec une lamentable lenteur. Je demandai à plusieurs personnes si nous n’allions pas rentrer ; il était tard, dis-je, et Ésope était attaché dans la hutte. Mais personne ne voulait rentrer.

J’allai pour la troisième fois vers la fille du doyen, je pensais : c’est elle qui a parlé de mon regard de bête sau-vage. Nous bûmes ensemble ; elle avait des yeux vacillants, ils ne restaient jamais tranquilles, continuellement elle me regardait puis aussitôt elle détournait de nouveau les yeux.

— Dites-moi, dis-je, ne croyez-vous pas, Mademoiselle, que, dans ces contrées, les êtres humains eux-mêmes res-semblent à ce court été ? Ils sont fugaces et ensorcelants comme lui ?

Je parlais haut, très haut, et je le faisais avec intention. Je continuai à parler haut et invitai de nouveau la demoiselle à me faire visite pour voir ma hutte. « Dieu vous en bénira », dis-je, dans mon tourment, et à part moi je pensais déjà que je pourrais trouver quelque chose à lui offrir, si elle voulait venir. Je n’avais peut-être pas autre chose que ma poire à poudre, pensai-je.

Et la demoiselle promit de venir.

Edvarda était assise, détournant le visage, et me laissait parler autant que j’en avais envie. Elle prêtait l’oreille à ce qui se disait par ailleurs et jetait un mot par-ci par-là dans la

– 60 – conversation. Le docteur disait la bonne aventure dans les mains des jeunes dames et faisait trotter sa langue ; il avait lui-même de petites mains fines et un anneau à l’un des doigts. Je me sentis de trop et m’assis un moment à l’écart sur une pierre. L’après-midi commençait à tirer à sa fin. Me voici assis tout seul sur une pierre, me dis-je à moi-même, et la seule personne qui pourrait me faire bouger d’ici, me laisse assis. Cela m’est d’ailleurs indifférent aussi.

Un grand sentiment d’abandon s’empara de moi. La conversation derrière moi résonnait à mes oreilles et j’entendis qu’Edvarda riait ; à ce rire, je me levai tout à coup et allai vers la société. Ma surexcitation m’emportait.

— Rien qu’un instant, dis-je. Il m’est venu à l’idée, tan-dis que j’étais assis là-bas, que vous pourriez prendre plaisir à voir mon carnet porte-mouches. Et je sortis mon carnet porte-mouches… Excusez-moi de n’y avoir pas pensé plus tôt. Ne voulez-vous pas avoir la bonté de l’examiner, vous me ferez une joie, il faut que vous regardiez tous, il y a des mouches rouges et des jaunes… Et je tenais ma casquette à la main, tout en parlant. Je remarquai moi-même que j’avais ôté ma casquette et que c’était une faute, aussi la remis-je aussitôt sur ma tête.

Il y eut un petit moment de profond silence et personne ne prit le carnet. Finalement le docteur tendit la main dans sa direction et dit poliment :

— Oui, merci, laissez-moi voir ces engins. Cela a tou-jours été une énigme pour moi comment l’on monte des mouches.

— Je les fais moi-même, dis-je, plein de reconnaissance pour le docteur. Et je me mis tout aussitôt à expliquer com-

 

– 61 – ment je les faisais. C’était très simple, j’achetais les plumes et les hameçons ; ce n’était certes pas très bien fait, mais ce n’était aussi que pour mon usage personnel. On pouvait trouver des mouches toutes faites, et elles étaient très belles.

Edvarda jeta un regard indifférent sur moi et sur le car-net, puis continua à causer avec ses amies.

— Voici aussi des matériaux, dit le docteur.

Regardez, quelles jolies plumes !

Edvarda leva les yeux.

— Les vertes sont jolies, dit-elle, laissez-moi les voir, docteur.

— Gardez-les, criai-je. Oui, gardez-les, je veux vous en prier aujourd’hui. Ce sont deux plumes vertes d’oiseau sau-vage. Rendez-moi ce service et que ce soit pour vous un souvenir.

Elle les regarda et dit :

— Elles sont vertes ou dorées selon la manière dont on les tient au soleil. Oui, merci, du moment que vous voulez me les donner, soit.

— Je veux vous les donner, dis-je.

Elle prit les plumes.

Un peu après le docteur me rendit le carnet et dit : Mer-ci. Il se leva et demanda si nous ne devrions pas bientôt commencer à penser au retour.

Je dis :

 

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— Oui, pour l’amour de Dieu. J’ai un chien couché à la maison ; pensez, j’ai un chien, c’est mon ami, il est couché et pense à moi et quand j’arrive il se dresse, les pattes de de-vant à la fenêtre, et me salue. La journée a été si belle, elle est bientôt à sa fin, rentrons. Je vous remercie tous.

J’attendis sur la grève pour voir quel bateau Edvarda choisirait et je résolus de prendre place dans l’autre. Soudain elle m’appela. Je la regardai avec étonnement, son visage flamboyait. Alors elle vint à moi, me tendit la main et dit avec tendresse :

— Merci de vos plumes… Dites, nous allons dans le même bateau ?

— Si vous le voulez, répondis-je.

Nous nous assîmes dans le bateau, elle prit place à côté de moi, sur mon banc de nage, et me toucha du genou. Je la regardai et elle me regarda un instant à son tour. Elle me fai-sait du bien par le seul contact de son genou, je commençais à me sentir récompensé de cette amère journée et à retrou-ver ma joie, quand, brusquement, elle changea de position, me tourna le dos et se mit à causer avec le docteur qui était assis à la barre. Durant tout un quart d’heure je n’existai pas pour elle. Alors je fis une chose que je regrette et que je n’ai pas encore oubliée. Son soulier tomba de son pied, je le sai-sis et le lançai dans l’eau à la volée, de joie qu’elle fût près de moi, ou par besoin de me faire valoir et de lui rappeler que j’existais… je n’en sais rien. Tout se passa si vite, je ne réflé-chis pas, j’obéis seulement à une impulsion. Les dames poussèrent un cri. Je fus moi-même comme paralysé de ce que j’avais fait ; mais à quoi cela servait-il ? C’était fait. Le docteur vint à mon aide, il cria : « Souquez ! » et mit la barre sur le soulier. Et l’instant d’après le rameur l’avait en effet

– 63 – rattrapé, juste au moment où il se remplissait d’eau et s’enfonçait sous la surface ; l’homme se mouilla le bras jusqu’en haut. Alors un hurrah à plusieurs voix retentit des deux bateaux, parce que le soulier était sauvé.

J’étais profondément honteux et je sentis que mon vi-sage changeait de couleur et se contractait, cependant que j’essuyais le soulier avec mon mouchoir. Edvarda le reçut sans mot dire. Ce n’est qu’un moment après qu’elle dit :

— Je n’ai jamais vu chose pareille.

— Non, n’est-ce pas ? dis-je aussi. Je souris et me raidis, je fis semblant d’avoir joué ce mauvais tour pour un motif ou un autre, comme s’il y avait quelque chose là-dessous. Mais que pouvait-il y avoir ? Le docteur me jeta, pour la première fois, un regard méprisant.

Un moment se passa, les bateaux glissaient vers la côte, la mauvaise impression de toute la société se dissipa, nous chantâmes, nous approchions du quai. Edvarda dit :

— Écoutez, nous n’avons pas bu tout le vin, et il en reste une grande quantité. Nous ferons encore une fête, une nou-velle fête plus tard, nous danserons, nous ferons un bal dans notre grand salon.

Quand nous débarquâmes, je fis des excuses à Edvarda.

— Comme j’ai la nostalgie de ma hutte ! dis-je. Ceci a été une journée de torture.

— Fut-ce une journée de torture pour vous, Monsieur le lieutenant ?

 

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— Je veux dire, dis-je, en éludant la question, je veux dire que j’ai créé une situation aussi pénible pour moi-même que pour les autres. J’ai jeté votre soulier à l’eau.

— Oui, c’était une singulière idée.

— Pardonnez-moi ! dis-je.

 

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