Pan
Chapitre IV
En ce temps-là je ne manquais pas de gibier, je tirais ce que je voulais, un lièvre, un coq de bouleau, une poule de neige, et quand il m’arrivait d’être en bas à la côte et de me trouver à portée de quelque oiseau de mer, je le tirais aussi. C’étaient de bons temps, les jours devenaient plus long et l’air plus pur, je m’équipais pour deux jours et partais pour la montagne, pour les cimes, je rencontrais des Lapons pas-teurs de rennes qui me donnaient du fromage, de petits fro-mages gras avec un goût d’herbes aromatiques. J’y allai plus d’une fois. En revenant chez moi, je tirais toujours un oiseau ou un autre et les mettais dans mon carnier. Je m’asseyais et attachais Ésope. Une lieue en dessous de moi je voyais la mer ; les parois des montagnes étaient humides et noires de l’eau qui ruisselait au long d’elles, s’égouttait et ruisselait avec la même mélodie ténue. Ces petites mélodies au loin dans les montagnes m’abrégèrent maintes heures, tandis que je restais là à regarder autour de moi. Cette petite musique sans fin murmure ici dans sa solitude, pensais-je, et personne ne l’entend et personne ne pense à elle, et cependant elle murmure ici pour elle-même tout le temps, tout le temps ! Et je ne trouvais plus que la montagne fût tout à fait déserte, puisque j’entendais ce murmure. De temps à autre il surve-nait quelque événement : un coup de tonnerre ébranlait la terre, un bloc de roche se détachait et dévalait vers la mer, laissant après lui un chemin de pierre pulvérisée ; au même instant Ésope tendait le museau au vent et flairait avec éton-nement cette odeur de roussi qu’il ne comprenait pas. Quand l’eau de fonte des neiges avait creusé des crevasses dans la
– 14 – montagne, il suffisait d’un coup de fusil ou même d’un simple cri bref pour détacher un gros bloc et le faire basculer.
Une heure pouvait passer, peut-être davantage. Le temps allait si vite. Je détachais Ésope, jetais mon carnier sur l’autre épaule et me mettais en route pour rentrer. Le jour déclinait. En bas dans la forêt, je retrouvais invariable-ment mon vieux sentier connu, un étroit ruban de sentier avec les courbes les plus extraordinaires. Je suivais chaque courbe et prenais mon temps, rien ne pressait, il n’y avait personne qui m’attendît à la maison. Libre comme un souve-rain, j’allais et flânais dans la forêt paisible tout aussi lente-ment qu’il me plaisait. Tous les oiseaux se taisaient, seul le coq de bouleau chantait, très loin ; lui, il chantait toujours.
Je sortis de la forêt et vis deux personnes devant moi, deux personnes en promenade ; je les rattrapai, l’une était Demoiselle Edvarda, je la reconnus et la saluai ; le docteur l’accompagnait. Je dus leur montrer mon fusil, ils examinè-rent ma boussole, mon carnier ; je les invitai à visiter ma hutte et ils promirent de venir un jour.
Maintenant le soir était tombé. Je rentrai et allumai le feu, fis griller un oiseau et pris mon repas. Demain aussi il fe-rait jour…
Calme et silence de tous côtés. Je reste couché toute la soirée et regarde par la fenêtre. À cette heure, un éclat fée-rique revêtait les champs et la forêt, le soleil s’était couché et teignait l’horizon d’une lumière rouge, onctueuse, qui s’étalait comme de l’huile. Le ciel était de toutes parts ouvert et pur, je regardais fixement dans cette mer de clarté, et c’était comme si je me trouvais face à face avec le fond du monde et comme si mon cœur s’y sentait chez lui et battait à l’unisson. Dieu sait, pensais-je à part moi, pourquoi l’horizon
– 15 – s’habille ce soir en lilas et en or, Dieu sait s’il ne se donne pas une fête dans le monde, une fête de grand style, avec musique des étoiles et promenades en barques au fil des fleuves. Cela en a tout l’air ! Et je fermais les yeux et je pre-nais part à cette promenade en barques, et des pensées, l’une après l’autre, voguaient à travers mon cerveau…
Ainsi passa plus d’un jour.
J’errais et observais comment la neige devenait de l’eau et comment la glace se délitait. Plus d’un jour je ne tirais pas même un coup de fusil, quand j’avais déjà assez de vivres dans ma hutte, je ne faisais qu’errer de côté et d’autre, dans ma liberté, et laissais le temps passer. De quelque côté que je pusse me tourner il y avait tout autant à voir et à entendre, tout se transformait un peu chaque jour, même les buissons de marsaults et les genévriers étaient dans l’attente du prin-temps. J’allais par exemple au moulin qui était encore enve-loppé de glace ; mais alentour la terre avait été piétinée du-rant maintes années de grâce et témoignait que des hommes étaient venus là avec des sacs de grain sur le dos pour les faire moudre. J’allais là comme parmi les hommes ; sur les murs il y avait aussi beaucoup d’initiales et de dates gravées au couteau.
Voilà !
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