Pan

Knut Hamsun · Chapitre 5 sur 43

Pages du PDF

Pan

Chapitre V

 

 

Dois-je en écrire davantage ? Non, non. Rien qu’un peu pour mon plaisir, et parce que cela m’abrège le temps de ra-conter comment vint le printemps, il y a deux ans, et quel aspect avait la campagne. La terre et la mer commençaient à sentir un peu, une odeur douceâtre d’acide sulfhydrique montait des vieilles feuilles qui pourrissaient dans la forêt et les pies volaient avec des brindilles dans le bec et construi-saient leurs nids. Encore une couple de jours et les ruisseaux se gonflaient et commençaient à écumer, on apercevait quelques papillons, et les pêcheurs revenaient de leurs pê-cheries. Les deux jægt du négociant arrivèrent avec leur pleine charge de poisson et jetèrent l’ancre devant leur place à sécher ; il y eut tout à coup vie et mouvement dans la plus grande des îles où l’on devait faire sécher le poisson sur les roches. Je vis tout cela de ma fenêtre.

Mais à ma hutte ne parvenait aucun vacarme, j’étais et demeurais seul. De temps à autre un être humain passait par là ; je vis Eva, la fille du forgeron, il lui était venu quelques taches de rousseur sur le nez.

— Où vas-tu donc ? demandai-je.

— Au bois à brûler, répondit-elle calmement.

Elle tenait à la main une corde pour transporter le bois et elle avait son fichu blanc sur la tête. Je la suivis des yeux, mais elle ne se retourna pas.

Puis il se passa bien des jours avant que je visse de nou-veau quelqu’un.

– 17 –

Le printemps gagnait du terrain et la forêt blondissait. C’était un grand amusement d’observer les grives qui, posées sur les cimes des arbres, regardaient fixement le soleil et criaient ; parfois j’étais déjà levé à deux heures du matin pour participer à l’atmosphère d’allégresse qui émanait des oiseaux et autres bêtes quand le soleil émergeait.

En moi aussi le printemps était venu, sans doute, et mon sang battait à certains moments, on eût dit des pas. J’étais assis dans la hutte et pensais à examiner mes cannes à pêche et mes lignes, mais je ne remuais pas un doigt pour faire quoi que ce fût, une joyeuse et obscure inquiétude allait et venait dans mon cœur. Alors Ésope se leva d’un bond soudain, res-ta planté sur ses pattes raidies et jeta un aboi bref. Il venait du monde à la hutte, j’ôtai vivement ma casquette et déjà j’entendais la voix de Demoiselle Edvarda à travers la porte. Ils venaient aimablement et sans façon, elle et le docteur, pour me rendre visite comme ils l’avaient dit.

— Oui, il est chez lui, entendis-je dire, et Demoiselle Ed-varda s’avança et me tendit la main d’une manière tout à fait « petite fille ». Nous sommes venus hier aussi, mais vous n’étiez pas chez vous, expliqua-t-elle.

Elle s’assit sur ma couchette, à même la couverture, et jeta un regard circulaire dans la hutte ; le docteur s’assit à côté de moi sur la banquette. Nous causâmes, nous bavar-dâmes à cœur joie, je leur racontai, entre autres choses, quelles sortes de bêtes il y avait dans la forêt et quel gibier je ne devais plus tirer parce que la chasse était fermée. Mainte-nant la chasse au coq de bouleau était fermée.

Le docteur, cette fois non plus, ne dit pas beaucoup de paroles ; mais quand son regard tomba sur ma poire à

 

– 18 – poudre qui était ornée d’une figure de Pan, il se mit à expli-quer le mythe de Pan.

— Mais, dit Edvarda tout à coup, de quoi vivrez-vous quand la chasse à tout gibier sera fermée ?

— De poisson, répondis-je. Surtout de poisson. On trouve toujours quelque chose à manger.

— Mais vous pouvez bien venir manger chez nous, dit-elle. L’année dernière, c’était un Anglais qui avait votre hutte, il venait souvent aussi manger chez nous.

Edvarda me regarda et je la regardai. Je sentis à ce mo-ment quelque chose toucher à mon cœur, comme un fugace petit salut amical. Cela venait du printemps et de cette claire journée, j’y ai réfléchi depuis. J’admirai aussi les sourcils ar-qués d’Edvarda.

Elle dit quelques mots sur mon habitation. J’avais tapis-sé les parois avec diverses peaux et des ailes d’oiseaux, l’intérieur de la hutte ressemblait au gîte velu d’un ours hi-bernant, ce qui obtint son approbation. « Oui, c’est un gîte d’ours », dit-elle.

Je n’avais rien à offrir aux visiteurs qui pût leur faire plaisir, j’y réfléchis et voulus faire rôtir un oiseau, en manière de plaisanterie ; ils le mangeraient à la mode des chasseurs, sur le pouce. Cela pourrait être un petit passe-temps.

Et je fis rôtir l’oiseau.

Edvarda raconta l’histoire de l’Anglais. C’était un vieil original, il parlait haut tout seul. Il était catholique et, où qu’il fût ou allât, il avait en poche un petit livre de prières avec des caractères noirs et rouges.

 

– 19 –

— Il était peut-être irlandais, alors ?, demanda le doc-teur.

— Était-il irlandais ?

— Oui, n’est-ce pas, puisqu’il était catholique ?

Edvarda rougit, elle balbutia en détournant les yeux :

— Ah ! bien, peut-être était-il irlandais.

À partir de ce moment elle perdit son animation. J’eus pitié d’elle et voulus raccommoder les choses ; je dis :

— Mais, naturellement, vous avez raison, il était anglais. Les Irlandais ne voyagent pas en Norvège.

Nous convînmes d’aller un jour en bateau à rames visiter les roches à sécher la morue…

Quand j’eus reconduit mes hôtes un bout de chemin, je revins et me mis à travailler à mes engins de pêche. Mon épuisette avait été accrochée à un clou près de la porte et plusieurs mailles avaient été endommagées par la rouille ; j’aiguisai quelques hameçons, fis les épissures, vérifiai mes lignes. Comme tout travail marchait mal aujourd’hui ! Des pensées étrangères allaient et venaient dans ma tête, il me semblait que j’avais commis une faute en laissant Demoiselle Edvarda assise sur la couchette tout le temps au lieu de lui offrir une place sur la banquette. Je vis soudain devant moi son visage brun et son cou brun ; elle avait attaché son ta-blier un peu bas sur le ventre pour se faire la taille longue se-lon la mode d’alors. La chaste et virginale expression de ses pouces m’avait attendri, tout comme attendri, et les quelques plis sur la phalange étaient pleins de bienveillance. Elle avait une grande bouche qui flamboyait.

 

– 20 –

Je me levai, ouvris la porte et tendis l’oreille dehors. Je n’entendis rien et je n’avais non plus aucune raison de prêter l’oreille. Je refermai la porte ; Ésope sortit de sa couche et vit mon trouble. L’idée me vint que je pouvais courir après De-moiselle Edvarda et lui demander un peu de fil de soie pour réparer mon épuisette ; ce n’était pas un prétexte, je pouvais lui présenter l’épuisette et lui montrer les mailles rouillées. J’étais déjà arrivé de l’autre côté de la porte, quand je me rappelai que j’avais moi-même du fil de soie dans mon car-net porte-mouches et même plus qu’il ne m’en fallait. Et je rentrai doucement, découragé, puisque j’avais moi-même du fil de soie.

Une haleine étrangère me frappa au visage dans la hutte quand j’y rentrai, c’était comme si je n’y étais plus seul.

 

– 21 –