Pan

Knut Hamsun · Chapitre 20 sur 43

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Pan

Chapitre XX

 

 

Premier jour dans la forêt.

J’étais joyeux et las, toutes les bêtes s’approchaient de moi et me considéraient, sur les arbres à feuilles étaient po-sés des coléoptères et des « scarabées onctueux » se traî-naient sur le chemin. Soyez les bienvenus, pensais-je. L’atmosphère de la forêt allait et venait à travers mes sens, je pleurais de tendresse et j’en étais absolument joyeux, j’étais éperdu d’actions de grâce. Toi, bonne forêt, mon foyer, paix de Dieu, je dois te dire du fond de mon cœur… Je m’arrête, me tourne dans toutes les directions et nomme en pleurant les oiseaux, les arbres, les pierres, l’herbe et les ma-rais par leur nom, je regarde autour de moi et je les nomme en litanies. Je lève les yeux vers les montagnes et pense : Oui, me voilà ! comme si je répondais à un appel. Tout là-haut, les émerillons couvaient, je connaissais leurs nids. Mais la pensée des émerillons couvant là-haut dans la montagne emportait ma fantaisie vers les lointains.

Vers midi je partis à la rame, je débarquai sur une petite île, un îlot au large du port. Il y avait des fleurs mauves avec de longues tiges qui m’atteignaient aux genoux, je patau-geais dans une végétation prodigieuse, des framboisiers, des hautes herbes ; il n’y avait pas de bêtes, et peut-être qu’il n’y était jamais venu d’hommes. La houle écumait doucement contre l’île et m’enveloppait d’un voile de murmure, là-haut, vers les îlots à œufs, criaient et volaient tous les oiseaux de la côte. Mais l’Océan m’entourait de tous les côtés comme dans un embrassement. Bénis soient la vie et la terre et le

 

– 92 – ciel, bénis soient mes ennemis, je veux en ce moment faire grâce à mon pire ennemi et nouer les cordons de ses sou-liers…

Une « chanson à virer », à pleine voix, me parvient, avec le bruit du treuil, de l’un des jægt de M. Mack et mon âme s’emplit de soleil à ce son connu. Je rame vers le quai, passe devant les cabanes des pêcheurs et me rends chez moi. La journée est avancée, je prends mon repas, partage ma nour-riture avec Ésope et retourne dans la forêt. Des vents doux voguent sans bruit vers mon visage. Soyez bénis, dis-je aux vents, pour ce que vous venez vers mon visage, soyez bénis ; dans mes veines mon sang s’incline en actions de grâces vers vous ! Ésope pose une de ses pattes sur mon genou.

Une lassitude m’envahit et je m’endors.

Loull ! loull ! Est-ce un son de cloches ? À quelques lieues en mer se dresse une montagne. Je fais deux prières, une pour mon chien et une pour moi, et nous entrons dans la montagne. La porte se referme derrière nous, cela me donne une secousse et je m’éveille.

Un ciel rouge flamboyant, le soleil se dresse et piaffe de-vant mes yeux, la nuit et l’horizon houlent de lumière. Ésope et moi, nous allons nous mettre à l’ombre. Tout est calme alentour. « Non, nous ne dormirons plus, dis-je à Ésope, nous chasserons demain, le soleil rouge brille sur nous, nous ne sommes pas entrés dans la montagne… » Et d’étranges sen-timents prennent vie en moi et le sang me monte à la tête. Je sens, excité et encore faible, que quelqu’un m’embrasse et le baiser me reste aux lèvres. Je regarde autour de moi, il n’y a personne en vue. « Iseline ! », dis-je. Cela bouge dans l’herbe, cela pourrait être des feuilles qui tombent à terre, ce-la pourrait aussi être des pas. Une risée court par la forêt, ce

– 93 – pourrait être l’haleine d’Iseline, pensé-je. Iseline a marché par ces bois, ici elle exauçait les chasseurs en bottes jaunes et en capes vertes. Elle demeurait là-bas dans sa propriété, à deux quarts de lieue d’ici, elle se tenait assise à sa fenêtre, il y a de cela quatre âges d’homme, et écoutait le cor de chasse retentir dans les forêts d’alentour. Ici il y avait des rennes et des loups et des ours et les chasseurs étaient nombreux et tous la voyaient grandir et tout un chacun l’attendait. L’un avait vu ses yeux, un autre entendu sa voix ; mais une fois un page insomnieux se leva dans la nuit et perça un trou dans le mur de la chambre d’Iseline, il vit son ventre de velours blanc. Dans la douzième année d’Iseline, vint Dundas. Il était écossais, il faisait le trafic du poisson et possédait de nom-breux navires. Il avait un fils. Quand Iseline eut seize ans, elle vit pour la première fois le jeune Dundas. Il fut son pre-mier amour…

Et de si étranges sentiments me traversent et si lourde devient ma tête, tandis que je suis assis là, que je ferme les yeux et, de nouveau, je sens le baiser d’Iseline. « Iseline, es-tu là, ô toi, amoureuse de la Vie ? dis-je, et as-tu Diderik de-bout derrière un arbre ?… » Mais de plus en plus lourde de-vient ma tête, et je coule dans les vagues du sommeil.

Loull, loull ! Une voix parle, c’est comme si les Pléiades chantaient dans mon sang, c’est la voix d’Iseline :

« Dors, dors ! Je veux te raconter mon amour, pendant que tu dors, et je veux te raconter ma première nuit. Je me rappelle, j’avais oublié de fermer ma porte ; j’avais seize ans, c’était le printemps et les vents chauds : Dundas vint. Ce fut comme un aigle qui vint à tire-d’aile. Je le rencontrai un ma-tin avant l’heure de la chasse, il avait vingt-cinq ans et reve-nait de lointains voyages, il se promenait à mon côté dans le

 

– 94 – jardin, et quand il me toucha de son bras je commençai à l’aimer. Il lui vint au front deux taches de fièvre, deux taches rouges, et j’aurais pu baiser ces deux taches.

Le soir, après la chasse, j’allai dans le jardin et le cher-chai des yeux et j’avais si peur de le trouver. Je nommais à mi-voix son nom pour moi-même, et j’avais si peur qu’il ne l’entendît. Alors il surgit des buissons et murmure : « Cette nuit à une heure ! » Sur quoi il disparaît.

Cette nuit à une heure, me dis-je, à moi-même, que vou-lait-il dire par là ? Je n’y comprends rien. Il voulait sans doute dire qu’il devait repartir en voyage cette nuit à une heure ; mais en quoi cela me regarde-t-il qu’il parte en voyage ?

Et voilà que j’oubliai de fermer ma porte à clef…

À une heure il entre.

— Ma porte n’était-elle pas fermée à clef ? demandé-je.

— Je vais la fermer, répond-il.

Et il donne un tour de clef et nous enferme.

J’avais si peur à cause du bruit de ses hautes bottes. « N’éveille pas ma servante ! » dis-je. J’avais si peur aussi à cause de la chaise qui craquait, et je dis : « Non, non, ne t’assieds pas sur cette chaise, elle craque ! »

— Dois-je donc m’asseoir près de toi sur le sofa ? de-mande-t-il.

— Oui, dis-je.

Mais, si je dis cela, ce fut seulement parce que la chaise craquait.

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Nous étions assis sur mon sofa. Je me reculai, il se rap-procha. Je baissai les yeux.

— Tu as froid, dit-il, et il prit ma main. Peu après il dit : Oh ! comme tu as froid, et il passa son bras autour de moi.

Je me réchauffai dans son bras. Nous restons ainsi un moment. Un coq chante.

— As-tu entendu, dit-il, un coq a chanté, c’est bientôt le matin.

Et il me toucha et je me sentis éperdue.

— Du moment que tu es tout à fait sûr que le coq a chanté, balbutiai-je.

De nouveau je vis à son front ces deux taches d’un rouge fiévreux et je voulus me lever. Alors il me retint, je baisai les deux adorables taches et fermai les yeux…

Puis le jour vint, c’était déjà le matin. Je m’éveillai et ne reconnus pas les murs de ma chambre, je me levai et ne re-connus pas mes propres souliers ; quelque chose ruisselait en moi. Que pourrait-ce être qui ruisselle en moi ? pensai-je en riant. Et combien fut-ce d’heures que sonna juste alors l’horloge ? Je ne savais rien, mais me rappelai seulement que j’avais oublié de fermer ma porte.

Ma servante arrive.

— Tes fleurs n’ont pas eu d’eau, dit-elle.

J’avais oublié mes fleurs.

— Tu as chiffonné ta robe, continue-t-elle.

 

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Où pourrais-je avoir chiffonné ma robe ? pensé-je avec un cœur riant ; mais ce doit être cette nuit que je l’ai fait ?

Une voiture entre jusqu’à la barrière du jardin.

— Et ton chat n’a rien eu à manger, dit ma servante.

Mais j’oublie mes fleurs, ma robe et mon chat, et de-mande :

— Est-ce Dundas qui s’arrête dehors ? Prie-le de venir chez moi tout de suite, je l’attends, il y a quelque chose… Quelque chose… Et je pense à part moi : Qui sait si de nou-veau il va fermer la porte à clef, quand il viendra ?

Il frappe. Je lui ouvre et ferme moi-même la porte à clef pour lui rendre un petit service.

— Iseline ! s’écrie-t-il, et il baise ma bouche toute une minute.

— Je ne t’ai pas envoyé chercher, murmurai-je.

— N’as-tu pas envoyé ? demande-t-il.

De nouveau je me sens tout éperdue, et je réponds :

— Si, je t’ai envoyé chercher, je me languissais de nou-veau si indiciblement de toi. Reste un peu ici.

Je me mis la main devant les yeux. Il ne me lâcha pas, je m’abandonnai et me cachai contre lui.

— Il me semble que de nouveau quelque chose chante ? dit-il, en prêtant l’oreille.

Mais quand j’entendis ce qu’il disait, je l’interrompis aussi vite que je pus et répondis :

 

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— Oh ! comment peux-tu croire que quelque chose chante de nouveau ! Ce n’est rien : rien n’a chanté.

Il baisa ma poitrine.

— C’était seulement une poule qui chantait, dis-je au dernier moment.

— Attends un peu, je vais fermer la porte à clef, dit-il, en faisant mine de se lever.

Je le retins et murmurai :

— Elle est fermée…

Et ce fut de nouveau le soir, et Dundas était parti. Quelque chose de doré ruisselait en moi. Je me plaçai devant le miroir et deux yeux énamourés me regardaient tout droit ; à mon regard quelque chose remua en moi et cela ruisselait et ruisselait autour de mon cœur. Mon Dieu, je ne m’étais encore jamais regardée avec ces yeux-là et, d’amour, je bai-sai ma propre bouche dans le miroir…

Mais maintenant je t’ai raconté ma première nuit et le matin et le soir suivants. Plus tard, je te raconterai une fois l’histoire de Svend Herlufsen. Lui aussi je l’aimais, il demeu-rait à une lieue d’ici, dans l’île que tu vois là-bas, et j’allais vers lui à la rame dans les calmes nuits d’été, parce que je l’aimais. Je te raconterai aussi l’histoire de Stamer. Il était prêtre, je l’aimais. J’aime tous… »

J’entends, à travers mon assoupissement, un coq qui chante en bas devers Sirilund.

« As-tu entendu, Iseline, un coq a chanté aussi pour nous ! » criai-je, plein de joie, en étendant les bras. Je m’éveille. Ésope est déjà sur pattes. « Disparue ! » dis-je,

– 98 – avec un chagrin cuisant, en regardant tout autour de moi. Ici, il n’y a personne, personne ici ! Plein de chaleur et de surex-citation, je prends le chemin de chez moi. C’est le matin, le coq continue à chanter à Sirilund.

Près de la hutte se tient une femme, se tient Eva. Elle a une corde à la main et va au bois à brûler. Le matin de la vie est sur cette jeune fille, sa poitrine s’élève et s’abaisse, le so-leil la dore toute.

— Il ne faut pas croire…, balbutie-t-elle.

— Que ne faut-il pas croire, Eva ?

— Que je suis venue ici pour vous rencontrer, je passais seulement…

Et son visage s’assombrit de rougeur.

 

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