Pan
Chapitre XIX
J’entends une voix de femme devant ma porte. Le sang m’afflue à la tête, c’est la voix d’Edvarda :
— Glahn, Glahn est malade, me dit-on ?
Et ma laveuse répond devant la porte :
— Il est presque rétabli.
Ce « Glahn, Glahn » me pénétra jusqu’à la moelle des os, elle avait répété deux fois mon nom, cela me fit impression, sa voix était claire et frémissante.
Elle ouvrit ma porte sans frapper, entra en hâte et me regarda. D’un seul coup, tout fut pour moi comme dans les anciens jours ; elle portait sa jaquette reteinte et avait atta-ché son tablier un peu bas sur le ventre pour s’allonger la taille. Je vis tout cela aussitôt et son regard, son visage brun, avec les sourcils hauts sur le front, la bizarre expression tendre de ses mains, tout pénétra violemment en moi et me fit perdre contenance. Elle, je l’ai embrassée ! pensai-je. Je me levai et restai debout.
— Vous vous levez, vous restez debout, dit-elle. As-seyez-vous donc, vous avez mal au pied, vous vous êtes tiré un coup de fusil. Grand Dieu, comment cela est-il arrivé ? Je viens seulement de l’apprendre. Je pensais tout le temps : que devient Glahn ? Il ne vient plus jamais. Je n’étais au cou-rant de rien. Vous vous êtes tiré un coup de fusil, il y a plu-sieurs semaines, me dit-on, et je n’en savais pas un mot. Comment allez-vous maintenant ? Vous êtes devenu éton-
– 88 – namment pâle, je ne vous reconnais pas. Et le pied ? Reste-rez-vous boiteux ? Le docteur dit que vous ne resterez pas boiteux. Comme je vous aime profondément parce que vous ne resterez pas boiteux, j’en remercie Dieu. J’espère que vous m’excusez d’être venue ici sans plus de façons, j’ai cou-ru plus que je n’ai marché…
Elle pencha tout son corps vers moi, elle était tout près de moi, je percevais son haleine sur mon visage, je tendis les mains pour la saisir. Alors elle se recula. Ses yeux étaient en-core embués.
— Voici comment c’est arrivé, balbutiai-je. Je voulais mettre mon fusil dans le coin, je le tenais mal, comme cela, le canon en bas. Alors j’entendis tout à coup une détonation. C’est un accident.
— Un accident, dit-elle pensivement, en hochant la tête. Laissez-moi voir, c’est le pied gauche ; mais pourquoi juste-ment le gauche ? Oui, c’est un hasard…
— Oui, un hasard, interrompis-je. Comment puis-je sa-voir pourquoi ce fut justement le pied gauche ? Vous voyez vous-même, je tenais le fusil comme cela, alors ce ne pouvait guère être le pied droit. Non, ce n’était pas très amusant.
Elle me regarda pensivement.
— Bah ! Vous voilà en bonne voie de rétablissement, dit-elle, et elle jeta un regard circulaire dans la hutte. Pourquoi n’avez-vous pas envoyé la bonne femme chercher des vivres chez nous ? De quoi avez-vous vécu ?
Nous causâmes encore quelques minutes. Je lui deman-dai :
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— Quand vous êtes arrivée, votre visage était ému et vos yeux brillaient, vous m’avez donné la main. Maintenant vos yeux sont redevenus indifférents. Me trompé-je ?
Pause.
— On ne peut pas toujours être la même…
— Dites-moi, seulement pour cette fois, dis-je : dans le cas présent, par exemple, qu’est-ce que j’ai dit ou fait qui vous ait déplu ? Cela pourrait peut-être me servir de règle de conduite pour l’avenir.
Elle regarda par la fenêtre, vers l’horizon lointain, elle était debout et regardait pensivement devant elle et elle me répondit, assis que j’étais derrière elle.
— Rien, Glahn. On peut bien parfois avoir ses pensées. Êtes-vous mécontent maintenant ? Rappelez-vous, il en est qui donnent peu, et c’est beaucoup pour eux, d’autres don-nent tout, et cela ne leur coûte aucun effort ; qui donc a don-né le plus ? Vous êtes devenu mélancolique pendant votre maladie. Comment en sommes-nous venus à parler de ce-la ?… Et soudainement elle me regarde, une joie colore son visage, elle dit : Mais rétablissez-vous bientôt. Nous nous re-verrons.
Là-dessus elle me tendit la main.
Et voilà que je me mis dans l’idée de ne pas accepter sa main. Je me levai, croisai les mains derrière mon dos et m’inclinai profondément ; je voulais, par là, la remercier de son aimable visite.
— Excusez-moi de ne pouvoir vous accompagner plus loin, dis-je.
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Quand elle fut partie, je me remis encore une fois à mé-diter sur tout cela. J’écrivis une lettre pour demander qu’on m’envoyât mon uniforme.
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