Pan
Chapitre II
Il peut pleuvoir et tempêter, ce n’est pas cela qui im-porte, souvent une petite joie peut s’emparer de vous par un jour de pluie et vous inciter à vous retirer à l’écart avec votre bonheur. Alors on se redresse et on se met à regarder droit devant soi, de temps à autre on rit silencieusement et on jette les yeux autour de soi. À quoi pense-t-on ? À une vitre éclairée dans une fenêtre, à un rayon de soleil dans la vitre, à une échappée sur un petit ruisseau, et peut-être à une déchi-rure bleue dans le ciel. Il n’en faut pas davantage.
En d’autres temps, même des événements extraordi-naires ne parviennent pas à vous secouer et à vous faire sor-tir d’un état d’âme égal et pauvre ; au milieu d’une salle de bal on peut rester assis, assuré, indifférent et impassible. Car c’est votre propre vie intérieure qui est la source du chagrin ou de la joie.
Je me rappelle un certain jour. J’étais descendu à la côte. La pluie me surprit, j’entrai dans un hangar à bateaux ouvert et m’y assis en attendant. Je me mis à fredonner va-guement, mais sans joie et sans entrain, seulement pour pas-ser le temps. Ésope était avec moi, il tomba en arrêt, l’oreille tendue : je cesse de fredonner et tends l’oreille, moi aussi ; on entend des voix dehors, des gens s’approchent. Un ha-sard, un hasard très naturel ! De compagnie, deux messieurs et une jeune fille se précipitèrent chez moi, tête baissée. Ils se criaient l’un à l’autre en riant :
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— Vite ! Nous pouvons nous abriter ici en attendant !
Je me levai.
L’un des messieurs avait un plastron de chemise blanc, non empesé, qui par-dessus le marché s’était ramolli sous la pluie et pendait en poches ; dans ce plastron mouillé était fi-chée une agrafe de diamants. Ce monsieur portait de longs souliers pointus qui avaient un air de dandysme. Je saluai l’homme, c’était M. Mack, le négociant, je le reconnaissais pour l’avoir vu à la boutique où j’avais acheté du pain. Il m’avait même invité une fois à venir dans sa famille, sans que j’y fusse encore allé.
— Ah ! du monde de connaissance ! dit-il en m’apercevant. Nous étions en route pour le moulin, et nous avons dû rebrousser chemin. Un temps pareil, hein ? Mais quand viendrez-vous à Sirilund, Monsieur le lieutenant ?
Il me présenta le petit monsieur à barbe noire qui les ac-compagnait, un docteur qui demeurait près de l’église de l’annexe paroissiale.
La jeune fille releva un tant soit peu sa voilette sur son nez et se mit à causer à voix basse avec Ésope. Je prêtai at-tention à sa jaquette ; à la doublure et aux boutonnières on pouvait voir qu’elle était reteinte. M. Mack me présenta aussi à la jeune fille ; c’était sa fille et elle s’appelait Edvarda.
Edvarda me jeta un regard à travers sa voilette puis con-tinua à parler à mi-voix au chien et lut l’inscription de son collier :
— Ah ! ah ! tu t’appelles Ésope, toi… Docteur, qui était Ésope ? Tout ce que je me rappelle, c’est qu’il composait des fables. N’était-il pas phrygien ? Non, je ne sais pas.
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Une enfant, une écolière. Je la regardai, elle était grande, mais sans formes, environ quinze, seize ans, avec de longues mains brunes, sans gants. Elle avait peut-être, cet après-midi, cherché “Ésope” dans un dictionnaire, pour avoir le renseignement sous la main.
M. Mack m’interrogea sur ma chasse. Qu’est-ce que je tirais surtout ? Je pouvais avoir un de ses bateaux à ma dis-position n’importe quand, je n’avais qu’à le prévenir. Le doc-teur ne dit pas un mot. Quand la société partit, je remarquai que le docteur boitait un peu et se servait d’une canne.
Je revins à pied à la maison, dans le même état d’âme vacant qu’auparavant, et fredonnant d’indifférence. Cette rencontre dans le hangar à bateaux ne fit aucune impression sur mon esprit ; ce que je me rappelais le mieux de tout cela, c’était le plastron détrempé de M. Mack, où était fichée une agrafe de diamants, mouillée, elle aussi, et sans grand éclat.
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