Pan

Knut Hamsun · Chapitre 23 sur 43

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Pan

Chapitre XXIII

 

 

À une lieue en-dessous de moi je vois la mer. Il pleut et je suis dans la montagne, une roche en surplomb me protège de la pluie. Je fume ma bouffarde… je fume pipe sur pipe et chaque fois que je rallume, le tabac se tortille et sort de la cendre en vermisseaux incandescents. Ainsi foisonnent aussi les pensées dans ma tête. Devant moi, par terre, gît un tas de branches sèches provenant d’un nid en ruines. Et tel est ce nid d’oiseau, telle est aussi mon âme.

Des événements de cette journée et de la suivante je me rappelle la moindre bagatelle. Hoho ! comme je fus malme-né…

Je suis assis dans la montagne et la mer et l’air murmu-rent, cela bouillonne et gémit horriblement dans mes oreilles à cause du temps et du vent. Des jægt et des jagt sont en vue très loin, leurs voiles au bas ris, il y a du monde à bord, ils doivent bien aller quelque part, et Dieu sait où iront toutes ces vies, pensé-je. La mer se soulève en l’air en écumant et chancelle, chancelle, elle est comme peuplée de grandes fi-gures furieuses qui écartent leurs membres et braillent l’une contre l’autre ; non, c’est une fête parmi dix mille démons sifflants qui renfoncent leur tête dans les épaules et tournent en rond, fouettant la mer en mousse du bout de leurs ailes. Loin, loin là-bas, il y a une roche à fleur d’eau, et de cette roche se lève un triton blanc : il secoue sa tête derrière un bâtiment carré qui, mangé par la mer, fuit devant le temps, vers le large, hoho ! vers le large, là-bas vers l’Océan dé-sert…

 

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Je me réjouis d’être seul et que personne ne puisse voir mes yeux, je m’adosse avec confiance à la paroi du rocher et sais que personne ne peut rester à m’examiner par derrière. Un oiseau plane au-dessus de la montagne avec un cri cas-sé ; au même moment un bloc de roche se détache à quelque distance et déboule vers la mer. Et je reste là, tranquille, un temps, je m’abandonne au repos, une sensation tiède de con-fort tressaille en moi, pour ce que je puis rester avec une telle sécurité à l’abri, pendant que la pluie continue à tomber dehors. Je boutonnai ma veste et remerciai Dieu de ma veste chaude. Il se passa encore un temps. Je m’endormis.

C’est l’après-midi, je rentre chez moi, il pleut encore. Alors se présente quelque chose d’extraordinaire, Edvarda est debout devant moi dans le sentier. Elle est trempée comme si elle avait été longtemps dehors sous la pluie, mais elle sourit. Eh bien, pensé-je aussitôt, et une colère me saisit, je crispe des doigts rageurs autour de mon fusil et je vais ainsi à sa rencontre, bien qu’elle sourie.

— Bonjour ! crie-t-elle, la première.

J’attends d’être arrivé quelques pas plus près d’elle, et dis :

— Je vous salue, belle Damoiselle !

Elle reste interdite de mon badinage. Ah ! je ne savais pas ce que je disais. Elle sourit craintivement et me regarde.

— Avez-vous été en montagne aujourd’hui ? demande-t-elle. Alors vous avez été mouillé. J’ai là un foulard, si vous voulez le mettre autour de votre cou, je l’ai en surplus… Ah ! vous ne me reconnaissez pas. Et comme je n’accepte pas le foulard, elle baisse les yeux et secoue la tête.

 

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— Un foulard ? répondis-je, en ricanant de fureur et d’étonnement. Mais j’ai là une veste, voulez-vous que je vous la prête ? Je l’ai en surplus, je l’aurais prêtée à n’importe qui, vous pouvez donc la prendre en toute tranquillité. À une pê-cheuse je l’aurais prêtée avec joie.

Je vis qu’elle attendait anxieusement ce que j’allais dire, elle prêtait l’oreille avec une telle tension d’espérance qu’elle en devenait laide et oubliait de tenir la bouche fermée. Elle reste là avec le foulard à la main, c’est un foulard de soie blanche, elle l’a ôté de son cou. J’enlève, moi aussi, ma veste.

— Pour l’amour de Dieu, remettez-la ! crie-t-elle. Il ne faut pas faire cela. Êtes-vous si fâché contre moi ? Seigneur Dieu, remettez donc votre veste avant d’être transpercé.

Je remis ma veste.

— Où allez-vous ? demandai-je d’une voix sourde.

— Oh ! nulle part… Je ne comprends pas que vous ayez pu ôter votre veste…

— Qu’avez-vous fait du baron aujourd’hui ? demandai-je encore. Par ce temps, le comte ne peut certes pas être en mer…

— Glahn, je voulais seulement vous dire quelque chose…

Je l’interrompis :

— Oserai-je vous prier de transmettre mon salut au duc ?

 

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Nous nous regardons. Je suis prêt à lui répondre par d’autres interruptions si elle ouvre la bouche. Finalement une expression douloureuse passe sur son visage, je dé-tourne les yeux et dis :

— Franchement, éconduisez le prince, Demoiselle Ed-varda. Ce n’est pas un homme pour vous. Je vous assure, ces jours-ci il va méditant s’il doit ou non faire de vous sa femme, et vous n’y trouverez pas votre compte.

— Ah ! Ne parlons pas de cela, hein ? Glahn, j’ai pensé à vous, vous êtes capable d’enlever votre veste et de vous lais-ser tremper pour rendre service à autrui, je viens à vous…

Je hausse les épaules et continue :

— Je vous propose le docteur en son lieu et place. Qu’avez-vous à lui reprocher ? Un homme à la fleur de l’âge, un cerveau remarquable. Pensez-y.

— Écoutez-moi, seulement une minute…

— Ésope, mon chien, m’attend dans la hutte… J’ôtai ma casquette, salua Edvarda et dis encore : Je vous salue, belle Damoiselle !

Là-dessus je me mis en marche.

Elle poussa un cri :

— Non, ne m’arrache pas le cœur ! Je suis venue à toi aujourd’hui, je te guettais ici, et j’ai souri quand tu es arrivé. Hier j’étais presque hors de sens parce que j’avais tout le temps pensé à quelque chose, tout se brouillait dans ma tête, et je pensais toujours à toi. Aujourd’hui j’étais assise au sa-lon, une personne est entrée, je ne levai pas les yeux, mais je savais qui venait. « J’ai ramé hier un demi-quart de lieue, dit-

– 114 – il. – Cela ne vous a-t-il pas fatigué ? demandai-je – Oh ! si, très fatigué ; et j’ai attrapé des ampoules aux mains », dit-il, et il en était chagriné. Je pensai : Voyez, voilà qui le cha-grine ! Un moment après il dit : « Cette nuit j’ai entendu des chuchotements devant mes fenêtres, c’était votre gouver-nante et l’un de vos commis de boutique, en conversation in-time. – Oui, ils doivent se marier, dis-je. – Oui, mais cela se passait à deux heures du matin ! – Et puis après ? demandai-je, et je dis un moment plus tard : La nuit est à eux. » Alors il remonta ses lunettes d’or sur son nez et fit cette remarque : « Mais, pas vrai, ne trouvez-vous pas, au milieu de la nuit, cela n’a pas bonne façon ? » Je restai sans lever les yeux et nous demeurâmes ainsi dix minutes. « Puis-je vous mettre un châle sur les épaules ? demanda-t-il – Non, merci, répondis-je. – Ah ! si j’osais prendre votre petite main », dit-il. Je ne répondis pas, ma pensée était ailleurs. Il posa une petite boîte sur mes genoux, j’ouvris la boîte et y trouvai une épingle, l’épingle portait une couronne et j’y comptai dix pierres. Glahn, j’ai l’épingle ici, veux-tu la voir ? Elle est écrasée ; viens voir qu’on a marché dessus… « Eh bien, qu’ai-je à faire de cette épingle ? demandai-je. – Vous vous en parerez », répondit-il. Mais je lui rendis l’épingle et dis : « Laissez-moi tranquille, je pense davantage à un autre – Quel autre ? demanda-t-il. – Un chasseur, répondis-je ; il m’a donné seulement deux délicieuses plumes comme souvenir ; vous, reprenez votre épingle. » Mais il ne voulut pas re-prendre l’épingle. Pour la première fois je le regardai, ses yeux étaient pénétrants. « Je ne reprendrai pas l’épingle, faites-en ce que vous voudrez, marchez dessus », dit-il. Je me levai, mis l’épingle sous mon talon et l’écrasai. Ceci se passait ce matin… Pendant quatre heures j’ai attendu ; après le repas de midi je suis sortie. Il me rencontra là-haut sur la route. « Où allez-vous ? demanda-t-il. – Chez Glahn, répon-

 

– 115 – dis-je ; je veux le prier de ne pas m’oublier. »… Depuis une heure après midi j’ai attendu ici, j’étais debout contre un arbre et je t’ai vu venir, tu étais comme un dieu. Ta stature, ta barbe et tes épaules, tout en toi me remplit d’amour… Maintenant tu es impatient, tu veux t’en aller, seulement t’en aller, je te suis indifférente, tu ne me regardes pas.

Je m’étais arrêté. Quand elle se tut, je me remis à mar-cher. J’étais harassé de désespoir et je souriais ; mon cœur était dur.

— C’est vrai, dis-je, en m’arrêtant de nouveau, vous vouliez me dire quelque chose ?

Cette raillerie réussit enfin à la lasser de moi.

— Voulais-je dire quelque chose ? Mais, j’ai dit quelque chose, ne l’avez-vous pas entendu ? Non, rien, je n’ai plus rien à vous dire…

Sa voix tremble étrangement, mais cela ne me touche pas.

 

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