Pan
Chapitre V
Elle vint à dix heures, j’entendis sa voix dehors, elle par-lait haut avec un enfant qu’elle conduisait par la main. Pour-quoi n’entrait-elle pas, et pourquoi avait-elle amené l’enfant ? Je l’observe et je conçois le soupçon que c’est pour donner un signal qu’elle parle ainsi à haute voix avec l’enfant, je vois aussi qu’elle tient les yeux dirigés vers l’étage mansardé, vers la fenêtre de Glahn. Lui avait-il peut-être fait un signe avec la tête ou avec la main derrière la vitre, en l’entendant parler dehors ? En tout cas, j’en com-prenais assez pour savoir que l’on n’a pas besoin de regarder en l’air quand on parle à un enfant par terre.
J’étais sur le point de sortir chercher Maggie et la pren-dre par le bras ; mais au même moment elle lâcha la main de l’enfant, laissa l’enfant demeurer en arrière et elle-même en-tra par la porte de la cabane, elle pénétra dans le couloir. Bon, elle venait donc enfin, j’allais aussi la corriger verte-ment, quand elle arriverait.
Je suis là et j’entends que Maggie entre dans le couloir, je ne me trompe pas le moindrement, elle est presque juste à ma porte. Mais, au lieu d’entrer chez moi, j’entends son pas monter l’échelle, monter au grenier, au taudis de Glahn, je ne l’entends que trop bien. J’ouvre ma porte à la volée, mais Maggie est déjà arrivée en haut, la porte se referme derrière elle là-haut, et je n’entends plus rien. Cela se passait à dix heures.
Je rentre et m’assieds dans ma chambre, je prends mon fusil et le charge, bien que ce soit au milieu de la nuit. À mi-
– 190 – nuit je grimpe à l’échelle et écoute à la porte de Glahn, j’entends Maggie là-dedans, j’entends qu’elle a des bontés pour Glahn et je redescends. À une heure je remonte, tout est silencieux. J’attends devant la porte qu’ils s’éveillent, trois heures arrivent, quatre heures, et à cinq heures ils s’éveillèrent. C’est bon ! pensai-je, et je ne pensais à rien d’autre qu’à ce fait qu’ils étaient réveillés et que c’était très bien ! Mais, un peu après, j’entendis du bruit et de l’agitation en bas dans la cabane, cela venait de la chambre de mon hô-tesse, et je dus redescendre en hâte pour ne pas être surpris par elle.
Glahn et Maggie étaient manifestement éveillés, et j’aurais pu en entendre bien davantage, mais je dus m’en al-ler.
Dans le couloir, je me dis à moi-même : « Vois, elle a passé ici, elle a frôlé ma porte avec son bras, mais n’a pas ouvert la porte, elle a monté à l’échelle, et voici l’échelle aussi, voici les quatre marches qu’elle a gravies. »
Mon lit était encore intact et je ne m’y couchai pas alors non plus, mais je m’assis à la fenêtre et tripotai un peu mon rifle. Mon cœur ne battait pas, il tremblait.
Une demi-heure après, j’entends de nouveau les pas de Maggie sur l’échelle. Je suis collé contre mon carreau et vois qu’elle sort de la cabane. Elle portait la petite jupe de coton-nade qui ne lui venait même pas au genou et, sur les épaules, encore une écharpe de laine qu’elle avait empruntée à Glahn. En dehors de cela elle était complètement nue et la petite jupe de cotonnade était très fripée. Elle marchait lentement, comme c’était toujours son habitude, et ne regarda même pas du côté de mon carreau. Puis elle disparut au tournant des cabanes.
– 191 –
Un peu après, Glahn descendit, son rifle sous le bras, fin prêt pour la chasse. Il était sombre et ne salua pas. Par ail-leurs il s’était fait beau et avait porté à sa toilette un soin inaccoutumé. Il s’est paré comme un fiancé, pensai-je.
Je m’apprêtai tout aussitôt et partis avec lui, aucun de nous ne disait rien. Les deux premières poules sauvages que nous tirâmes furent misérablement mises en pièces parce que nous les avions tirées avec des rifles, mais nous les fîmes rôtir sous un arbre du mieux que nous pûmes et nous les dé-vorâmes en silence. Ainsi se passa le temps jusqu’à midi :
Glahn me cria :
— Êtes-vous sûr d’avoir chargé votre rifle ? Nous pour-rions peut-être tomber sur quelque chose d’inattendu. Char-gez-le en tout cas.
— Je l’ai chargé, répondis-je.
Alors il disparut un instant derrière un fourré. Quelle joie ce me serait de le tirer, de l’abattre comme un chien ! Cela ne pressait pas, il pouvait encore se délecter de cette idée, et il comprit assez clairement ce que j’avais en tête, c’était aus-si pour cela qu’il m’avait demandé si j’avais chargé mon arme. Même aujourd’hui, il n’avait pu s’empêcher de se lais-ser aller à son arrogance, il s’était paré et avait mis une che-mise neuve ; sa mine était arrogante au-delà de toute me-sure.
Vers une heure, il s’arrête, blême et furieux, devant moi, il dit :
— Non, je n’y tiens plus ! Regardez donc si vous avez chargé, mon brave, si vous avez quelque chose dans votre fusil.
– 192 –
— Puis-je vous prier de surveiller votre propre fusil, lui répondis-je. Mais je savais fort bien pourquoi il me question-nait perpétuellement sur mon fusil.
Et de nouveau il s’éloigna de moi. Ma réponse le repous-sait si expressément qu’il se radoucit et, en s’en allant, il laissa tomber la tête.
Après un moment, je tirai un pigeon ramier et rechar-geai. Tandis que j’étais en train, Glahn se tient à demi caché derrière un tronc d’arbre et me regarde, il voit que je charge vraiment et, un peu après, il se met à chanter un psaume, à voix haute et distincte, et même que c’était un psaume de mariage. Il chante des psaumes nuptiaux et met ses meil-leurs habits, pensai-je, il croit de la sorte être aujourd’hui au comble de son charme. Avant même d’avoir fini de chanter, il se mit à marcher doucement devant moi, la tête penchée, et tout en marchant il continuait à chanter. De nouveau il se tenait droit devant la bouche de mon rifle comme s’il pen-sait : « Tu vois, maintenant cela va arriver, c’est pourquoi je chante ce psaume nuptial ! » Mais il n’arriva rien encore et, quand il se tut, il lui fallut se retourner pour me regarder.
— Nous ne tirerons quand même rien aujourd’hui, dit-il, et il sourit pour s’excuser auprès de moi et pour réparer cette faute de chanter à la chasse. Mais en cet instant encore son sourire était beau, c’était comme s’il eût pleuré en dedans et ses lèvres frémissaient positivement aussi, bien qu’il se don-nât les gants de pouvoir sourire dans ce grave moment.
Je ne suis pas une femmelette et il vit de reste qu’il ne me faisait aucune impression, il s’impatienta, pâlit, croisa au-tour de moi à pas impétueux, il était tantôt à ma gauche, tan-tôt à ma droite et, de temps à autre, il s’arrêtait et m’attendait. Vers cinq heures, j’entendis soudain une détona-
– 193 – tion et une balle siffla à mon oreille gauche. Je levai les yeux, Glahn était debout, immobile, à quelques pas de moi et me regardait fixement, son arme fumante reposait sur son bras. Avait-il voulu tirer sur moi ? Je dis :
— Vous avez manqué votre coup, vous tirez mal ces derniers temps.
Mais il ne tirait pas mal et ne manquait jamais son coup, il avait seulement voulu m’exaspérer.
— Alors vengez-vous, par le diable ? cria-t-il en réponse.
— Quand mon heure viendra, dis-je, les dents serrées.
Nous restons là, debout à nous regarder, et tout à coup Glahn hausse les épaules et crie dans ma direction : « Pol-tron ! » Pourquoi fallut-il aussi qu’il me traitât de poltron ? Je mis mon rifle en joue, le visai en plein visage et pressai la dé-tente.
Comme on fait son lit, on se couche…
Mais maintenant, la famille Glahn n’a pas besoin de re-chercher davantage cet homme, cela m’irrite perpétuelle-ment de tomber sur cette annonce imbécile d’une gratifica-tion de telle et telle importance pour des renseignements sur un mort. Thomas Glahn est mort par accident, une balle per-due, dans une chasse aux Indes. La justice a consigné son nom et sa fin dans un procès-verbal aux feuilles cotées et vi-sées et, dans ce procès-verbal, il est dit qu’il est mort, vous dis-je, et même qu’il est mort d’une balle perdue.
– 194 –
Vous avez terminé Pan
Knut Hamsun
Des livres comme celui-ci
Après le livre
Pages fournies avec cette édition, gardées ici pour référence.