Pan
Chapitre XIV
La joie enivre. Je lâche un coup de fusil et un écho inou-bliable répond de montagne en montagne, plane sur l’océan et va résonner aux oreilles d’un timonier insomnieux. Quels sujets ai-je de me réjouir ? Une pensée qui me vient, un sou-venir, un son dans la forêt, une personne. Je pense à elle, je ferme les yeux et m’arrête sur le chemin et pense à elle, je compte les minutes.
Tantôt j’ai soif et je bois au ruisseau ; tantôt je compte cent pas en avant et cent pas en arrière ; il se fait tard, pen-sé-je.
Un empêchement est-il survenu ? Un mois est passé et, un mois, ce n’est pas un long temps ; il n’est rien survenu de fâcheux ! Dieu peut savoir comme ce mois a été court. Mais les nuits, plus d’une fois, sont longues, et j’imagine de trem-per ma casquette dans le ruisseau et de la laisser sécher en-suite, rien que pour abréger le temps, pendant mon attente.
Je comptais mon temps en nuits. Parfois il venait une nuit et Edvarda me faisait faux bond, une fois elle fut deux nuits sans venir. Deux nuits. Il n’y avait aucun empêche-ment, mais il me sembla alors que peut-être mon bonheur avait déjà touché à son comble.
Et n’y avait-il pas touché ?
— Entends-tu, Edvarda, comme la forêt est agitée cette nuit ? Cela bouge sans cesse dans les touffes et les grandes feuilles frémissent. Il y a peut-être quelque chose qui se pré-pare ; mais ce n’était pas cela que je voulais dire. J’entends
– 54 – un oiseau chanter là-haut sur la colline, ce n’est qu’une mé-sange ; mais elle est restée au même endroit pendant deux nuits à rappeler. Entends-tu un son monotone, monotone ?
— Oui, je l’entends. Pourquoi me demandes-tu cela ?
— Pour rien. Elle est restée là deux nuits. C’est tout ce que je voulais dire… Merci, merci d’être venue ce soir, bien-aimée ! J’étais assis ici et je t’attendais ce soir ou demain soir, je me réjouissais à l’idée de ta venue.
— Et moi aussi j’ai attendu. Je pense à toi, j’ai recueilli et caché les morceaux du verre que tu as renversé une fois ; te rappelles-tu ? Mon père est parti cette nuit, j’ai une excuse pour ne pas être venue, j’avais tant de choses à emballer et tant de choses à rappeler à mon père. Je savais que tu errais ici et m’attendais dans la forêt, et je faisais les malles en pleurant.
Mais il s’est passé deux nuits, pensai-je, qu’a-t-elle fait la première nuit ? Et pourquoi n’y a-t-il pas dans ses yeux au-tant de joie ce soir qu’auparavant ?
Une heure passa. La mésange se tut là-haut sur la col-line, la forêt était morte. Non, non, rien de fâcheux n’était survenu, tout était comme auparavant, elle me donna sa main pour le bonsoir et me regarda avec tendresse.
— Demain ? dis-je.
— Non, pas demain, répondit-elle.
Je ne demandai pas pourquoi.
— Demain, nous devons avoir notre fête, dit-elle en riant. Je voulais seulement te faire une surprise, mais tu as
– 55 – pris un air si malheureux qu’il m’a fallu le dire tout de suite. J’aurais voulu t’inviter par écrit.
Et mon cœur fut indiciblement allégé.
Elle partit, avec un signe de tête pour l’adieu.
— Encore une question, dis-je, sans bouger de place. Combien y a-t-il de temps que tu as recueilli les éclats de verre et que tu les as cachés ?
— Combien il y a de temps ?
— Oui, peut-il y avoir une semaine, deux semaines ?
— Oui, il y a peut-être deux semaines. Mais pourquoi demandes-tu cela ? Non, je vais te dire la vérité, je l’ai fait hier.
Elle l’avait fait hier !
Elle l’avait fait hier, ce n’était pas plus tard qu’hier qu’elle avait pensé à moi ! Bon tout était bien.
– 56 –