Pan

Knut Hamsun · Chapitre 39 sur 43

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La mort de Glahn Un document de 1861

La mort de Glahn

 

 

Un document de 1861

 

– 170 –

I

 

La famille Glahn peut bien continuer à insérer des an-nonces dans les journaux au sujet de la disparition du lieute-nant Thomas Glahn, mais il ne reviendra jamais. Il est mort, et même je sais comment il est mort.

 

S’il me faut l’avouer, cela ne m’étonne pas non plus que sa famille persévère dans ses investigations ; car Thomas Glahn était, de bien des manières, un homme extraordinaire et même un homme très aimé. Je l’avoue pour faire preuve d’équité, et ce, bien que Glahn soit encore pour mon âme un ennemi et que son souvenir éveille ma haine. Il avait un air magnifique, il était plein de jeunesse et séduisant dans toute sa manière d’être. Quand il vous regardait avec son ardent regard de bête sauvage, on sentait bien son pouvoir, même moi je le sentais. Une dame, paraît-il, aurait dit de lui : « Quand il me regarde, je suis perdue ; sous son regard j’éprouve une émotion comme s’il me touchait. »

Mais Thomas Glahn avait ses défauts et je n’ai pas l’intention de les dissimuler, puisque je le hais. Il pouvait, à certains moments, être puéril comme un enfant, tant il avait de bonhomie, et peut-être était-ce pour cela qu’il enchantait à tel point les femmes, Dieu seul le sait. Il pouvait bavarder avec les femmes et rire de leur babil insignifiant, c’est par là qu’il faisait impression sur elles. D’un homme de la ville, très corpulent, il dit un jour qu’il avait l’air de marcher avec de la graisse dans le fond de son pantalon et il riait lui-même de cette plaisanterie, alors que moi j’en aurais eu honte. Une fois par la suite, après que nous en fûmes venus à habiter en-

– 171 – semble, il montra aussi sa puérilité d’une manière manifeste : mon hôtesse entra chez moi un matin et demanda ce que je désirais pour mon déjeuner, et dans ma précipitation j’en vins à répondre : « Une œuf et un tranche de pain. » Thomas Glahn était justement dans ma chambre – il demeurait dans la mansarde au-dessus, juste sous le toit – et il se mit à rire enfantinement de mon innocent lapsus et à s’en gausser. « Une œuf et un tranche de pain ! » répétait-il sans cesse jusqu’au moment où je lui jetai un regard étonné pour le faire cesser.

Peut-être me rappellerai-je encore de lui plusieurs traits ridicules par la suite, et dans ce cas, je veux les mettre aussi par écrit et ne pas l’épargner, puisqu’il est encore mon en-nemi. Pourquoi serais-je magnanime ? Mais je concéderai qu’il ne disait de bêtises que lorsqu’il était ivre et, dans les deux cas rapportés plus haut, il était extrêmement ivre. Mais n’est-ce pas en soi une grande faute d’être ivre ?

Quand je le rencontrai dans l’automne de 1859, c’était un homme de trente-deux ans, nous étions tous deux du même âge. Il avait alors toute sa barbe. Il portait des che-mises de chasse en laine qui étaient décolletées à l’excès et même il lui arrivait d’omettre de boutonner le dernier bouton du haut. Son cou me parut, pour commencer, être extraordi-nairement beau, mais, petit à petit, il se fit de moi un ennemi mortel et alors je ne trouvai pas que son cou fût plus beau que le mien, et pourtant je ne l’exhibais pas aussi largement. Je le rencontrai pour la première fois sur un bateau fluvial : je me rendais à la chasse au même endroit que lui, et nous décidâmes aussitôt de voyager de compagnie dans l’intérieur du pays, en char à bœufs, quand le chemin de fer ne pourrait plus nous mener plus loin. J’évite avec soin de nommer l’endroit où nous nous rendions pour ne mettre personne sur

– 172 – la piste ; mais la famille Glahn peut, en toute tranquillité, cesser de publier des annonces au sujet de son parent ; car il est mort, dans cet endroit où nous nous rendions et que je ne veux pas nommer.

J’avais d’ailleurs entendu parler de Thomas Glahn avant de le rencontrer, son nom ne m’était pas inconnu. J’avais en-tendu dire qu’il avait été en relations avec une jeune Nor-dlandaise de bonne famille et qu’il l’avait compromise d’une manière ou de l’autre, sur quoi elle avait rompu avec lui. Il avait juré, dans son sot orgueil, de s’en venger sur lui-même, ce en quoi la dame l’avait tranquillement laissé faire à sa guise, cela ne la concernant pas. Ce n’est qu’à dater de ce moment que le nom de Thomas Glahn devint réellement connu, il perdit toute retenue, se mit à boire follement, fit scandale sur scandale et quitta l’armée. C’était aussi une sin-gulière manière de se venger d’un refus !

Il circulait aussi une autre version de ses relations avec la jeune dame ; il ne l’aurait pas le moindrement compro-mise, mais la famille de la jeune personne l’aurait jeté à la porte, et elle-même y aurait contribué, après qu’un comte suédois, dont je ne veux pas nommer le nom, eut demandé sa main. Mais j’attache une moindre créance à cette version et tiens la première pour plus véridique, parce que je hais Thomas Glahn et le crois capable du pire. Mais, quoi qu’il en pût être, lui-même ne parlait jamais de cette liaison avec la dame haut placée et je ne l’interrogeai pas non plus à ce su-jet. En quoi cela me regardait-il ?

Pendant que nous étions sur le bateau fluvial, je ne me rappelle pas que nous ayons causé de grand-chose d’autre que du petit village où nous nous rendions et où aucun de nous n’avait été auparavant.

 

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— Il doit y avoir là une sorte d’hôtel, dit Glahn, en re-gardant la carte. Si nous avons de la chance, nous pourrons arriver à y habiter ; l’hôtesse est une vieille halfbreed an-glaise, à ce qu’on m’a raconté. Le chef indigène demeure à la villa voisine, il aurait de nombreuses femmes, certaines n’ont que dix ans.

Or, je ne savais pas si le chef avait de nombreuses femmes et s’il y avait un hôtel dans la ville, aussi ne dis-je rien ; mais Glahn sourit et je trouvai que son sourire était beau.

J’oubliais du reste de noter qu’on ne pouvait aucune-ment qualifier Glahn d’homme parfait, bien qu’il eût un air si magnifique. Il racontait lui-même qu’il avait au pied gauche une ancienne blessure, un coup de fusil, et que cette blessure était pleine de rhumatisme à n’importe quel changement de temps.

 

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