Pan

Knut Hamsun · Chapitre 42 sur 43

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Pan

Chapitre IV

 

 

Nous recommençâmes à aller à la chasse, Glahn sentait qu’il avait eu des torts envers moi et m’en demanda pardon.

— Du reste tout cela m’ennuie lamentablement, dit-il, je souhaiterais qu’un jour vous manquiez votre coup et que vous me logiez une balle dans la gorge.

C’était peut-être de nouveau la lettre de la comtesse qui couvait à petit feu dans sa mémoire, et je répondis :

— Comme on fait son lit, on se couche.

Il devenait plus sombre et plus taciturne de jour en jour, il ne buvait plus et finit même par ne plus dire une parole, ses joues se creusaient.

Un jour j’entendis soudain jacasser et rire devant ma fe-nêtre, je regardai dehors ; Glahn avait retrouvé sa mine joyeuse et était en train de causer à haute voix avec Maggie. Il mettait en œuvre tous ses artifices de charmeur. Maggie venait sans doute d’arriver tout droit de chez elle et Glahn l’avait épiée. Ils n’hésitèrent même pas à se rejoindre droit devant mon carreau.

Je sentis un tremblement dans tous mes membres, et j’armai le chien de mon rifle, mais le rabattis. Je sortis sur la place, pris Maggie par le bras et nous partîmes sans rien dire vers la ville : Glahn disparut aussitôt dans la cabane.

— Pourquoi recommences-tu à causer avec lui ? deman-dai-je à Maggie.

 

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Elle ne répondit pas.

J’étais désespéré jusqu’à la mort, mon cœur battait si fort que je pouvais à peine respirer. Jamais encore je n’avais vu Maggie si belle, je n’avais jamais vu une fille de pure race blanche aussi belle, c’est pourquoi j’oubliai qu’elle était ta-moule et oubliai tout à cause d’elle.

— Réponds-moi, dis-je, pourquoi causes-tu avec lui ?

— Il me plaît mieux, répondit-elle.

— Il te plaît mieux que moi ?

— Oui.

Ah ! il lui plaisait mieux ! Et pourtant je pouvais bien me mesurer avec lui. N’avais-je pas toujours été bienveillant avec elle, ne lui avais-je pas donné de l’argent et des ca-deaux. Et lui, qu’avait-il fait ?

— Il se moque de toi, il dit que tu chiques, dis-je.

Elle ne comprenait pas cela et je le lui expliquai mieux : elle avait l’habitude de toujours fourrer tout dans sa bouche et de le mâcher et Glahn se moquait d’elle à cause de cela. Cela lui fit plus d’impression que tout ce que je dis d’autre.

— Écoute, Maggie, continuai-je, tu dois être à moi pour toujours ; ne le veux-tu pas ? J’y ai réfléchi, tu m’accompagneras quand je partirai d’ici, je me marierai avec toi, entends-tu, et nous partirons dans mon pays pour y de-meurer. Tu veux bien ?

Et ceci aussi lui fit impression, Maggie s’anima et causa beaucoup avec moi durant la promenade. Elle ne nomma Glahn qu’une seule fois, elle demanda :

 

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— Glahn sera-t-il avec nous, quand nous partirons ?

— Non, répondis-je, il ne viendra pas. En es-tu chagri-née ?

— Non, non, répondit-elle, j’en suis contente.

Elle n’en dit pas davantage au sujet de Glahn et je me sentis tranquillisé. Et quand je l’en priai, Maggie vint aussi avec moi à la maison.

Quand elle me quitta, quelques heures plus tard, je grimpai à l’échelle qui menait à la chambre de Glahn et frap-pai à la mince porte de roseaux. Il était chez lui. Je dis :

— Je viens pour vous dire que nous ne devrions peut-être pas aller à la chasse demain.

— Pourquoi pas ? demanda Glahn.

— Parce que je ne répondrais pas de moi : je pourrais manquer mon coup et vous envoyer une balle dans la gorge.

Glahn ne répondit pas et je redescendis. Après cet aver-tissement il n’oserait sans doute pas aller à la chasse le len-demain ; mais pourquoi aussi avait-il attiré Maggie sous ma fenêtre et badiné avec elle à haute voix ? Pourquoi ne re-tournait-il pas dans son pays, si vraiment la lettre le rappe-lait ? Au lieu de cela, il allait souvent, les dents serrées, et criait à tous les vents : « Jamais ! Jamais ! Je me ferais plutôt couper en morceaux ! »

Mais, le matin après le soir où je lui avais donné cet avertissement, Glahn se présenta néanmoins devant mon lit et cria :

 

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— Debout, debout, camarade ! Il fait un temps délicieux, il faut que nous tirions quelque chose. Du reste, c’était idiot, ce que vous avez dit hier soir.

Il n’était pas même plus de quatre heures, mais je me le-vai aussitôt et me préparai à aller avec lui, puisqu’il mépri-sait mon avertissement. Je chargeai mon fusil avant de sortir en m’arrangeant pour laisser Glahn me regarder faire. Au surplus, le temps n’était pas délicieux, comme il l’avait dit, il pleuvait et, par là, il me narguait encore davantage. Mais je ne fis semblant de rien et l’accompagnai en silence.

Toute la journée nous errâmes par les bois, chacun avec nos propres pensées. Nous ne tuâmes rien, nous manquâmes un gibier après l’autre, parce que nous pensions à autre chose qu’à la chasse. Vers midi, Glahn se mit à marcher un peu en avant de moi, comme s’il voulait me donner une meil-leure occasion de faire de lui ce que je voudrais. Il marchait juste devant la bouche de mon fusil, mais je supportai aussi cette nargue. Nous revînmes à la maison le soir sans qu’il se fût rien passé. Je pensai : Peut-être que maintenant il pren-dra garde et laissera Maggie tranquille.

« Cela a été le jour le plus long de ma vie », dit Glahn, le soir, comme nous étions debout près de la cabane.

Il ne fut rien dit de plus entre nous.

Les jours suivants, il fut de l’humeur la plus noire, sans doute toujours à cause de la même lettre. « Je n’y tiens abso-lument plus, non, je n’y tiens plus ! » disait-il par moments la nuit : nous l’entendions à travers toute la cabane. Sa mau-vaise humeur alla même si loin qu’il ne répondait même pas aux plus affables questions de notre hôtesse et il gémissait même en dormant. « Il en a lourd sur la conscience ! pensai-

 

– 187 – je, mais pourquoi, au nom du ciel, ne retourne-t-il pas dans son pays ? » Son orgueil le lui défendait sans doute, il ne voulait pas être celui qui revient, du moment qu’il avait été éconduit une fois.

Je rencontrais Maggie chaque soir, et Glahn ne causait plus avec elle. Je remarquai qu’elle avait cessé de chiquer, elle ne chiquait plus du tout, je m’en réjouis et pensai : « Elle ne chique plus, c’est un défaut de moins, et je l’aime encore deux fois plus ! » Un jour elle demanda après Glahn, elle questionna avec grande circonspection. N’était-il pas bien portant ? Était-il parti ?

— S’il n’est pas mort ou parti, répondis-je, il est sans doute couché à la maison. Cela m’est indifférent. Il n’y a plus moyen de le supporter.

Mais comme, au même moment, nous arrivions à la ca-bane, nous pûmes voir Glahn qui était couché par terre sur une natte, les mains sous la nuque et les yeux fixés au ciel.

— Le voilà du reste couché là, dis-je.

Maggie alla droit à lui, avant que je pusse l’en empêcher, et lui dit d’une voix joyeuse :

— Je ne chique plus, voyez vous-même ! Pas de plume, pas de pièce de monnaie, pas de bout de papier, je ne chique plus.

Glahn la regarda à peine et resta couché tranquillement, mais Maggie et moi nous partîmes. Quand je lui reprochai d’avoir rompu sa promesse et parlé de nouveau à Glahn, elle répondit qu’elle avait voulu le remettre à sa place.

— Oui, c’est bien, remets-le à sa place, dis-je, mais est-ce donc à cause de lui que tu as cessé de chiquer ?

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Elle ne répondit pas. Quoi ? Ne voulait-elle pas ré-pondre ?

— Dis, entends-tu, est-ce à cause de lui ?

— Non, non, répondit-elle alors, c’était pour toi.

Et je ne pouvais pas non plus croire autre chose. Pour-quoi aurait-elle fait quelque chose pour Glahn ?

Le soir, Maggie promit de venir chez moi et elle vint aussi.

 

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