Pan
Chapitre XXVI
La première nuit de fer.
À neuf heures le soleil se couche. Une obscurité lasse s’étend sur la terre, une couple d’étoiles sont visibles ; deux heures après, on voit un reflet de lune. Je vais dans la forêt avec mon fusil et mon chien, je fais une flambée et la lueur de mon brasier brille entre les troncs des pins. Il n’y a pas de gelée.
La première nuit de fer ! dis-je ? Et une joie boulever-sante et véhémente – joie de la saison et joie de l’endroit – me secoue étrangement…
Un toast, ô hommes et bêtes et oiseaux, en l’honneur de la nuit solitaire dans les bois, dans les bois. Un toast pour les ténèbres et le murmure de Dieu parmi les arbres, pour la douce et simple harmonie du silence dans mes oreilles, pour les feuilles vertes et les feuilles jaunes ! Un toast pour le bruit de la vie que j’entends, un museau reniflant l’herbe, un chien qui flaire à ras de terre ! Un toast impétueux pour le chat sauvage ramassé sur sa gorge, qui vise et se prépare à bondir sur un moineau dans les ténèbres, dans les ténèbres ! Un toast pour le calme miséricordieux sur le royaume de la terre, pour les étoiles et pour le croissant de la lune, oui, pour elles et pour lui !…
Je me lève et prête l’oreille. Personne ne m’a entendu. Je me rassieds.
Un merci, pour la nuit solitaire, pour les montagnes, les ténèbres et le mugissement de la mer qui rugit à travers mon
– 125 – cœur ! Un merci, pour ma vie, pour mon souffle, pour la fa-veur de vivre cette nuit ; de tout cela je remercie du fond de mon cœur ! Écoute à l’est et écoute à l’ouest, oh ! écoute. C’est le Dieu éternel ! Ce silence qui murmure contre mon oreille, c’est le sang de la Toute-Nature qui bouillonne, c’est Dieu qui tisse une trame entre le monde et moi. Je vois une toile d’araignée étincelante à la lueur de ma flambée ; j’entends un bateau ramer dans le port, au nord une aurore boréale monte en glissant dans le ciel. Oh ! par mon âme immortelle, je rends toutes grâces aussi de ce que c’est moi qui suis ici !…
Silence. Une pomme de pin tombe à terre avec un bruit sourd. Une pomme de pin est tombée ! pensé-je. La lune est très haut, le feu vacille sur les tisons à demi consumés et va s’éteindre. Et dans la nuit tardive je rentre à la maison.
La seconde nuit de fer, le même calme et le même temps doux. Mon âme rêvasse. Je vais machinalement à un arbre, enfonce profondément ma casquette sur mon front et m’appuie le dos contre cet arbre, les mains croisées derrière ma nuque. Je regarde fixement et pense ; la flamme de ma flambée m’éblouit les yeux et je ne le sens pas. Je reste dans cette position absurde un bon moment à regarder le feu ; mes jambes me trahissent les premières et se fatiguent, complètement ankylosé, je m’assieds. Seulement alors je ré-fléchis à ce que j’ai fait. Pourquoi donc fixer le feu si long-temps.
Ésope lève la tête et tend l’oreille, il entend des pas, Eva se montre à travers les arbres.
— Je suis extrêmement pensif et chagrin ce soir, dis-je.
Et, par sympathie, elle ne répond rien.
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— J’aime trois choses, dis-je alors. J’aime un rêve d’amour que j’ai fait une fois, je t’aime, toi, et j’aime ce coin de la terre.
— Et qu’aimes-tu le plus ?
— Le rêve.
Le silence retombe. Ésope reconnaît Eva, il met la tête de côté et la regarde. Je murmure :
— J’ai vu une jeune fille sur la route aujourd’hui, elle al-lait bras dessus, bras dessous avec son amoureux. La jeune fille m’indiqua des yeux et eut grand difficulté à s’empêcher de rire, quand je passai devant eux.
— De quoi riait-elle ?
— Je ne sais pas. Elle riait sans doute de moi. Pourquoi demandes-tu cela ?
— La connaissais-tu ?
— Oui. Je l’ai saluée.
— Et ne t’a-t-elle pas reconnu ?
— Non, elle a fait comme si elle ne me connaissait pas… Mais pourquoi es-tu là à me questionner ? C’est vilain de ta part. Tu n’arriveras pas à me faire dire son nom.
Pause.
De nouveau je murmure :
— De quoi riait-elle ? C’est une coquette ; mais de quoi riait-elle ? Au nom du Christ Jésus, que lui ai-je donc fait ?
Eva répond :
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— C’était vilain de sa part de rire de toi.
— Non, ce n’était pas vilain de sa part ! crié-je. Il ne faut pas que tu la blâmes, elle ne fait rien de vilain, c’était parfait de sa part de rire de moi. Tais-toi, par le diable, et laisse-moi en paix, entends-tu !
Et, terrifiée. Eva me laisse en paix. Je la regarde et, au même moment, je regrette mes paroles dures, je tombe à ses genoux et me tords les mains.
— Rentre chez toi, Eva. C’est toi que j’aime le plus ; comment pourrais-je aimer un rêve ? Ce n’était qu’une plai-santerie, c’est toi que j’aime. Mais retourne chez toi mainte-nant, j’irai te voir demain ; rappelle-toi, je suis tien, ne va pas l’oublier. Bonne nuit.
Et Eva retourne chez elle.
La troisième nuit de fer, une nuit dans la plus extrême tension. Si seulement il y avait un peu de gelée ! Au lieu de gelée, une chaleur stagnante après le soleil de la journée, la nuit était comme un marais tiède. J’allumai ma flambée…
— Eva, il peut y avoir parfois une certaine jouissance à être traîné par les cheveux. Tant l’esprit d’un homme peut être gâté. On peut être traîné par les cheveux à la descente des vallées et à la grimpée des montagnes et si quelqu’un demande : « Que se passe-t-il donc ? » on peut alors ré-pondre, tout à fait ravi : « Je suis traîné par les cheveux ! » Et si l’on demande : « Mais ne dois-je pas te secourir, te déli-vrer ? » alors on répond : « Non ». Et si l’on demande : « Mais peux-tu le supporter ? » alors on répond : « Oui, je le supporte, car j’aime la main qui me traîne… » Sais-tu, Eva, ce que c’est que d’espérer.
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— Oui, je le crois.
— Vois-tu, Eva, espérer, c’est quelque chose d’étrange, oui, quelque chose de très singulier. On peut marcher un ma-tin par un chemin et espérer rencontrer sur ce chemin une personne qui vous est chère. Et rencontre-t-on cette per-sonne ? Non. Pourquoi non ? Parce que la personne est oc-cupée ce matin-là et qu’elle est tout autre part… J’ai fait connaissance dans la montagne d’un vieux Lapon aveugle. Durant cinquante-huit ans il n’avait rien vu et il avait main-tenant plus de soixante-dix ans. Il lui semblait qu’il voyait de mieux en mieux, de jour en jour, cela faisait des progrès ré-guliers, lui semblait-il. Si rien ne survenait, il pourrait de nouveau apercevoir le soleil d’ici quelques années. Il avait des cheveux encore noirs, mais ses yeux étaient tout blancs. Quand nous étions assis ensemble à fumer dans sa tente de peau de renne, il racontait tout ce qu’il avait vu, avant d’être aveugle. Il était rude et sain, dénué de sentiment, inusable, et il gardait son espoir. Quand je dus partir, il m’accompagna dehors et commença à indiquer du doigt plusieurs directions différentes. « Voici le sud, dit-il, et voilà le nord. Tu vas d’abord dans cette direction et quand tu es arrivé un bout de chemin plus bas dans la montagne, tu tournes dans cette di-rection, dit-il. – Parfaitement ! » répondis-je. Alors le Lapon eut un rire satisfait et dit : « Tu vois, je ne savais pas cela il y a une pièce de cinquante-quatre ans, je vois donc mieux maintenant qu’alors, cela fait constamment des progrès. » Alors, il se baissa et rentra en rampant dans sa tente, la sem-piternelle tente de peau de renne, son foyer sur cette terre. Et de nouveau il s’assit devant son feu comme auparavant, plein de l’espoir que d’ici quelques années il pourrait au moins apercevoir le soleil… Eva, c’est extrêmement curieux, l’espoir. Moi, par exemple, en ce moment, je nourris l’espoir
– 129 – d’oublier la personne que je n’ai pas rencontrée ce matin sur la route.
— Tu parles d’une manière si étrange.
— C’est la troisième nuit de fer. Je te promets, Eva, de devenir un autre homme demain. Laisse-moi seul mainte-nant. Tu ne me reconnaîtras pas demain quand je viendrai, je rirai et t’embrasserai, ma charmante amie. Pense, il ne me reste plus que cette nuit et je deviendrai un autre homme, dans quelques heures, je serai un autre homme. Bonne nuit, Eva.
— Bonne nuit.
Je m’étends plus près de mon feu et considère les flammes. Une pomme de sapin tombe de la branche, une branche sèche ou une autre tombe aussi, la nuit est comme un abîme illimité. Je ferme les yeux.
Après une heure, mes sens commencent à se balancer suivant un rythme déterminé, je résonne à l’unisson dans le grand silence, à l’unisson. Je regarde le croissant de la lune, il se tient dans le ciel comme une coquille blanche et j’éprouve pour lui un sentiment de tendresse. Je sens que je rougis. C’est la lune ! dis-je, silencieusement et passionné-ment, c’est la lune ! Et mon cœur bat vers elle, dans une lé-gère palpitation. Cela dure quelques minutes. Il vente un peu, un vent étranger me parvient, une pression d’air singu-lière. Qu’est-ce ? Je regarde autour de moi et ne vois per-sonne. Le vent m’appelle et mon âme s’incline, consentante, vers cet appel, et je me sens enlevé, arraché de ma cohésion, attiré sur une poitrine invisible, mes yeux s’embuent, je fris-sonne… Dieu est quelque part dans le voisinage et me re-garde. Cela dure encore quelques minutes. Je tourne la tête,
– 130 – l’étrange pression d’air disparaît et je vois quelque chose, comme le dos d’un esprit, qui chemine sans bruit à travers la forêt…
Je lutte un court moment contre un lourd étourdisse-ment, ces émotions m’avaient harassé. Je me sens mortelle-ment las, et je m’endors.
Quand je m’éveillai, la nuit était passée. Ah ! j’avais été durant un long temps dans un état lamentable, plein de fièvre, m’attendant à succomber à une maladie ou à une autre. Souvent les choses étaient pour moi sens dessus des-sous, je voyais tout avec des yeux rouges d’inflammation, une profonde mélancolie me dominait.
Maintenant c’était passé.
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