Pan
Chapitre XXXI
L’incendie était l’œuvre de M. Mack, je pénétrai ce mys-tère dès le premier moment. Je perdis mes peaux de bêtes et mes ailes d’oiseaux, je perdis mon aigle empaillé ; tout brûla. Et puis après ? Je couchai deux nuits à la belle étoile sans al-ler à Sirilund demander abri, finalement je louai une cabane de pêcheur abandonnée sur les quais et la calfeutrai avec de la mousse séchée. Je dormis sur une brassée de parisette ap-portée de la montagne. De nouveau j’étais à l’abri.
Edvarda m’envoya un messager et me fit dire qu’elle avait appris mon sinistre et m’offrait au nom de son père une chambre à Sirilund. Edvarda touchée ? Edvarda magna-nime ? Je n’envoyai pas de réponse. Dieu merci, je n’étais plus sans abri, et cela me procura une joie orgueilleuse de ne pas répondre à l’offre d’Edvarda. Je la rencontrai sur la route avec le baron, ils marchaient bras dessus, bras dessous, je les regardai tous deux en plein visage et saluai en passant. Ed-varda s’arrêta et demanda :
— Vous ne voulez pas demeurer chez nous, Monsieur le lieutenant ?
— J’ai déjà ma nouvelle habitation toute prête, répon-dis-je, et je m’arrêtai, moi aussi.
Elle me regarda, sa poitrine palpitait fortement.
— Vous n’auriez pas subi de mauvais traitements chez nous non plus, dit-elle.
– 147 –
Un merci remua mon cœur, mais je n’étais en état de rien dire.
Le baron s’éloigna à petits pas.
— Vous ne voulez peut-être plus jamais me voir ? de-mande-t-elle.
— Je vous remercie, Demoiselle Edvarda, de m’avoir of-fert un abri, quand ma hutte a brûlé, dis-je. C’était d’autant plus noble que cela n’a pas dû se faire avec le consentement de votre père… Et je la remerciai, la tête découverte, de sa proposition.
— Au nom de Dieu, ne voulez-vous plus jamais me voir, Glahn ? dit-elle tout à coup.
Le baron appela.
— Le baron appelle, dis-je, et de nouveau j’ôtai ma cas-quette et fis un profond salut.
Et j’allai dans la montagne à ma mine. Rien, rien ne me ferait plus perdre contenance. Je rencontrai Eva : « Tiens, tu peux voir, criai-je, M. Mack ne peut pas me chasser. Il a in-cendié ma hutte et j’ai déjà une autre hutte… » Elle portait un pinceau et un seau de goudron, « Eh ! quoi, Eva ? »
M. Mack avait fait renverser un bateau dans le hangar au pied de la montagne et avait commandé à Eva de le gou-dronner. Il surveillait tous ses pas, il fallait obéir.
— Mais pourquoi justement dans le hangar ? Pourquoi pas au quai ?
M. Mack en avait ordonné ainsi…
– 148 –
Eva, Eva, mon aimée, on a fait de toi une esclave, et tu ne te plains pas. Voici que tu souris de nouveau et la vie pé-tille à travers ton sourire, toute esclave que tu es.
Quand j’arrivai à ma mine, une surprise m’y accueillit. Je vis que quelqu’un était venu sur les lieux, j’examinai les traces dans le gravier et reconnus les empreintes des longs souliers pointus de M. Mack. Que vient-il flairer par ici ? pensai-je, et je regardai autour de moi, il n’y avait personne en vue. Aucun soupçon ne s’éveilla en moi.
Et je me mis à taper sur ma tarière sans pressentir quel mal je faisais.
– 149 –