Pan

Knut Hamsun · Chapitre 24 sur 43

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Pan

Chapitre XXIV

 

 

Le matin suivant Edvarda se tient devant la hutte au moment où je sors.

Au cours de la nuit, j’avais bien tout pesé et pris ma ré-solution. Non, pourquoi me laisserais-je éblouir plus long-temps par cette créature capricieuse, une pêcheuse, une tête illettrée ; son nom n’avait-il pas été assez longtemps dans mon cœur et ne l’avait-il pas sucé à blanc ? En voilà assez ! D’ailleurs l’idée me vint que j’étais peut-être parvenu plus près d’elle justement en lui montrant de l’indifférence et en la raillant. Ah ! comme je l’avais honnie de charmante façon : après qu’elle a tenu un discours plusieurs minutes durant, je dis tranquillement « C’est vrai, vous vouliez me dire quelque chose… »

Elle était près de la pierre. Elle était surexcitée au plus haut degré et voulait courir à ma rencontre, elle écartait déjà les bras, mais elle resta immobile et se tordit les mains. J’ôtai ma casquette et saluai sans mot dire.

— Aujourd’hui, il y a une seule chose que je vous veux, Glahn, dit-elle, instamment… Et je ne bougeai pas, unique-ment pour pouvoir entendre ce qu’elle voulait dire… J’ai ap-pris que vous êtes allé chez le forgeron. C’était un soir qu’Eva était seule à la maison.

Je tressaillis et répondis :

— De qui avez-vous reçu cette information ?

 

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— Je n’espionne pas, cria-t-elle, je l’ai appris hier soir, c’est mon père qui me l’a raconté. Quand je suis rentrée hier soir, toute trempée, mon père dit : « Tu as outragé le baron aujourd’hui. – Non, répondis-je. – Où as-tu été mainte-nant ? », demanda-t-il encore. Je répondis : « Chez Glahn. » Alors mon père me raconta cela.

Je lutte contre mon désespoir et dis :

— Eva est même venue ici.

— Elle est venue ici aussi ? Dans la hutte ?

— Plusieurs fois. Je l’ai forcée à entrer. Nous avons cau-sé ensemble.

— Ici aussi !

Pause. « Tiens-toi ferme ! » pensé-je, et je dis :

— Puisque vous êtes si aimable de vous mêler de mes affaires, je ne veux pas être en reste avec vous. Hier, je vous ai proposé le docteur ; y avez-vous réfléchi ? Car, vraiment, le prince est par trop impossible.

Une fureur s’allume dans ses yeux.

— Savez-vous bien, il n’est pas impossible ! dit-elle avec véhémence. Non, il est meilleur que vous, il sait se tenir dans une maison sans casser les tasses et les verres ; avec lui, mes souliers peuvent avoir la paix. Oui, il sait fréquenter le monde, mais vous, vous êtes ridicule, j’ai honte de vous, vous êtes insupportable, comprenez-vous.

Ses paroles m’atteignirent profondément, je baissai la tête et répondis :

 

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— Vous avez raison, je ne sais guère fréquenter le monde. Soyez pitoyable ; vous ne me comprenez pas, je de-meure de préférence dans la forêt, c’est là ma joie. Ici, dans ma solitude, cela ne fait tort à personne que je sois comme je suis ; mais, quand je me trouve avec d’autres personnes, il me faut employer tout mon soin pour être comme je dois. Deux années durant j’ai si peu été dans la société des hommes…

— Avec vous on peut, à tout instant, s’attendre au pis, continua-t-elle. À la longue, cela devient fatigant de vous surveiller.

Comme elle dit cela impitoyablement ! Une souffrance particulièrement amère me traverse, je titube quasiment en arrière sous sa véhémence. Edvarda ne cessa pas encore, elle ajouta :

— Vous pourrez peut-être obtenir d’Eva qu’elle vous surveille. C’est seulement dommage qu’elle soit mariée.

— Eva ? Dites-vous qu’Eva est mariée ? demandai-je.

— Oui, mariée.

— Avec qui est-elle mariée ?

— Vous devez bien le savoir. Eva est mariée avec le for-geron.

— N’est-elle pas la fille du forgeron ?

— Non, elle est sa femme. Croyez-vous que je m’amuse à vous dire des mensonges ?

 

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Je ne croyais rien de semblable, seulement mon éton-nement était grand. Je restai là à penser : Eva est-elle ma-riée ?

— Ainsi, vous avez fait un heureux choix, dit Edvarda.

Ah ! cela n’en finirait donc pas ! Je me mis à trembler d’exaspération et je dis :

— Mais vous, prenez le docteur, comme je vous le dis. Suivez un conseil d’ami : le prince est un vieux fou… Et, dans ma surexcitation, je mentis sur son compte, exagérai son âge, dis qu’il était chauve, qu’il était presque complète-ment aveugle ; je prétendis aussi qu’il portait cette couronne sur ses boutons de chemise purement et simplement pour fanfaronner avec sa noblesse… Je n’ai du reste pas daigné faire sa connaissance, dis-je. Il n’y a rien de marquant chez lui, il lui manque les lignes principales, il n’est rien.

— Mais si, il est quelque chose, il est quelque chose ! cria-t-elle, et, de fureur, sa voix avait des ratés. Il est beau-coup plus que tu ne crois, toi, homme des bois ! Mais attends seulement. Oh ! il te dira deux mots, je vais l’en prier. Tu ne crois pas que je t’aime, mais tu verras que tu te trompes. Je me marierai avec lui, je penserai à lui nuit et jour. Rappelle-toi ce que je dis : Je l’aime. Fais donc venir Eva, hoho ! Dieu du ciel ! Fais-la donc venir, cela m’est indifférent au-delà de toute expression. Ah ! il faut que je voie à m’éloigner d’ici… Elle commença à descendre le sentier de la hutte, elle fit quelques petits pas empressés, se retourna, le visage encore blême comme la mort, et gémit : « Et ne reparais jamais de-vant mes yeux. »

 

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