Pan
Chapitre XVI
Comment cela aurait-il pu aller plus mal ? Je résolus de conserver mon calme quoi qu’il advînt, Dieu m’en est té-moin. Était-ce moi qui dès le début m’étais imposé à elle ? Non, non jamais ; je m’étais seulement trouvé sur son che-min un jour qu’elle passait.
Quel été c’était, ici dans le Nord ! Déjà les hannetons avaient cessé de voler, et les humains me devenaient de plus en plus inexplicables, bien que le soleil les éclairât jour et nuit. Que regardaient leurs yeux bleus et que pensaient-ils derrière leurs fronts singuliers ? Du reste ils m’étaient tous indifférents. Je pris mes lignes et pêchai deux jours, quatre jours ; mais les nuits, dans ma hutte, je restais étendu, les yeux ouverts.
— Je ne vous ai pas vue pendant quatre jours, Edvarda ?
— Quatre jours, cela concorde. Écoutez, j’ai eu beau-coup à faire. Venez voir.
Elle m’introduisit dans le grand salon. On en avait enle-vé les tables, rangé les chaises le long des cloisons, déplacé chaque objet ; le lustre, le poêle et les parois étaient décorés fantastiquement avec de la bruyère et des étoffes noires de la boutique. Le piano était dans un coin.
C’étaient là ses préparatifs pour le « Bal ».
— Comment trouvez-vous cela ? demanda-t-elle.
— Étrange, répondis-je.
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Nous sortîmes du salon.
Je dis :
— Mais, écoutez, Edvarda, m’avez-vous complètement oublié ?
— Je ne vous comprends pas, répondit-elle, étonnée. N’avez-vous pas vu tout ce que j’ai fait ? Alors, pouvais-je al-ler vous trouver ?
— Non, dis-je aussi, alors vous ne pouviez peut-être pas venir à moi… J’étais insomnieux et abattu, mes paroles de-vinrent insignifiantes et inconsidérées, j’avais été malheu-reux toute la journée… Évidemment vous ne pouviez pas venir à moi. Que voulais-je dire : en un mot, il est survenu un changement, quelque chose est venu à la traverse. Oui. Mais je ne puis lire sur votre visage ce que c’est. Comme votre front est singulier, Edvarda ! Je le vois maintenant.
— Mais je ne vous ai pas oublié ! cria-t-elle, en rougis-sant, et tout à coup, elle passa son bras sous le mien.
— Non, non. Vous ne m’avez peut-être pas oublié non plus. Mais alors je ne sais pas ce que je dis. De deux choses l’une.
— Demain vous recevrez une invitation. Il faudra que vous dansiez avec moi. Comme nous danserons !
— Voulez-vous m’accompagner un bout de chemin ? demandai-je.
— Maintenant ? Non, je ne le peux pas, répondit-elle. D’ici peu le docteur viendra, il doit m’aider à quelque chose, il y a encore un peu à faire. Alors vous trouvez que le salon peut aller comme cela ? Mais ne croyez-vous pas…
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Une voiture s’arrête dehors.
— Le docteur vient-il en voiture aujourd’hui ? demandé-je.
— J’ai envoyé un cheval pour le chercher, je voulais…
— Épargner son pied malade, oui. Non, laissez-moi m’en aller… Bonjour, bonjour, docteur. Je suis heureux de vous revoir. Toujours frais et dispos ? J’espère que vous m’excuserez de disparaître.
Au bas du perron, je me retournai une fois, Edvarda se tenait à la fenêtre et me suivait des yeux, elle écartait les ri-deaux des deux mains pour voir, elle avait une expression pensive. Une joie ridicule me parcourt, je m’éloigne rapide-ment de la maison, d’un pied léger et le regard obscurci, mon fusil ne pesait pas plus dans ma main qu’une simple canne. Si je pouvais l’avoir pour femme, je deviendrais un brave homme, pensai-je. J’atteignis la forêt et continuai à penser. S’il m’était donné de l’avoir pour femme je la servirais plus inlassablement qu’aucun autre ne pourrait le faire, et même si elle se montrait indigne de moi, si elle imaginait d’exiger de moi l’impossible, je ferais tout ce que je pourrais et même plus que je ne pourrais et je me réjouirais de ce qu’elle fût mienne… Je m’arrêtai, m’agenouillai, et dans mon humilité et mon espoir, je léchai quelques brins d’herbe sur le talus de la route, sur quoi je me relevai.
Finalement je me sentais presque assuré. Son change-ment de conduite dans les derniers temps, ce n’était pas autre chose que sa manière propre, elle était restée à me re-garder quand j’étais parti, elle s’était tenue à la fenêtre et m’avait suivi des yeux, jusqu’à ce que j’eusse disparu, que
– 68 – pouvait-elle faire de plus ? Mon ravissement me bouleversait complètement, j’étais affamé et je ne le sentais plus.
Ésope courait en avant, un instant après il se mit à aboyer. Je levai les yeux, une femme avec un fichu blanc sur la tête se tenait au coin de la hutte ; c’était Eva, la fille du forgeron.
— Bonjour, Eva ! criai-je.
Elle se tenait près de la haute pierre grise, rouge de tout son visage, et tétait un de ses doigts.
— Est-ce toi, Eva ? Qu’est-ce que tu as ? demandai-je.
— Ésope m’a mordue, répondit-elle, et elle baissa les yeux avec embarras.
Je regardai son doigt. Elle s’était mordue elle-même. Un pressentiment me traverse la tête et je demande :
— Es-tu restée longtemps là à attendre ?
— Non, pas longtemps, répondit-elle.
Et sans qu’aucun de nous en dit davantage, je la pris par la main et la fis entrer dans la hutte.
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