Pan

Knut Hamsun · Chapitre 38 sur 43

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Pan

Chapitre XXXVIII

 

 

J’ai écrit ceci pour abréger le temps. Cela m’a amusé de me reporter en mémoire à cet été dans le Nordland, alors que maintes fois je comptais les heures mais que le temps s’envolait néanmoins. Tout est changé, les jours ne veulent plus passer.

J’ai encore maint joyeux moment, mais le temps ne bouge pas, et je ne peux pas comprendre qu’il reste si immo-bile. J’ai pris mon congé de l’armée et je suis libre comme un prince, tout est bien, je vois du monde, je fais des prome-nades en voiture ; de temps à autre je ferme un œil et j’écris sur le ciel avec mon index, je chatouille la lune sous le men-ton et il me semble qu’elle rit, qu’elle rit aux éclats, de joie burlesque d’être chatouillée sous le menton. Tout me sourit. Je fais sauter un bouchon et convoque quelques joyeux mor-tels.

En ce qui concerne Edvarda, je ne pense pas à elle.

Pourquoi ne l’aurais-je pas complètement oubliée durant ce long temps ? J’ai de l’honneur dans ma vie. Quelqu’un me demande-t-il si j’ai des chagrins, alors je réponds carrément : Non, je n’ai pas de chagrins…

Cora est couchée à mes pieds et me regarde. Autrefois c’était Ésope, mais maintenant c’est Cora qui est couchée là et me regarde. La pendule tictaque sur la cheminée, devant mes fenêtres ouvertes gronde le bruit de la ville. On frappe à la porte et le facteur me tend une lettre. La lettre porte une couronne. Je sais de qui elle vient, je le comprends aussitôt,

 

– 168 – ou bien peut-être l’ai-je rêvé dans une nuit d’insomnie. Mais, dans la lettre, il n’y a rien d’écrit, elle ne renferme que deux plumes vertes d’oiseau sauvage.

Une terreur glaciale me traverse, j’ai froid. Deux plumes vertes ! me dis-je à moi-même. Bah ! qu’y puis-je faire ? Mais pourquoi ai-je froid ? Tiens, c’est ce maudit courant d’air qui vient de ces fenêtres-là.

Et je ferme les fenêtres.

Voici deux plumes d’oiseau sauvage ! continué-je à pen-ser, il me semble que je devrais les reconnaître, elles me rappellent une petite plaisanterie là-haut dans le Nordland, tel petit événement parmi maints autres événements ; c’est amusant de revoir ces deux plumes. Et il me semble tout à coup voir un visage et entendre une voix, et la voix dit : « S’il plaît à Monsieur le lieutenant, voici ses plumes d’oiseau sau-vage ! »

« Ses » plumes…

Cora, il faut rester tranquille, tu entends, si tu bouges, je t’assomme ! Le temps est chaud, il fait une chaleur insuppor-table ; à quoi pensais-je en fermant les fenêtres ! Rouvrez les fenêtres, ouvrez la porte toute grande, par ici, joyeux mor-tels, entrez ! Hé, commissionnaire ! Va faire des courses pour moi et me chercher beaucoup de monde…

Et le jour passe, mais le temps ne bouge pas.

Voilà, j’ai écrit ceci pour mon seul plaisir et je me suis amusé du mieux que j’ai pu. Aucun souci ne me presse, je me languis seulement vers ailleurs ; où, je ne le sais pas, mais très loin, peut-être en Afrique, aux Indes. Car j’appartiens aux forêts et à la solitude.

 

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