Tempêtes à Fermont

Jo Bessett · Chapitre 10 sur 49

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Tempêtes à Fermont

Chapitre 9

 

Nous sommes en train de discuter avec animation au comptoir de prêt quand la cloche de la porte d’entrée tinte. Dans un ensemble parfait, nous levons tous les trois les yeux vers l’homme au teint foncé et aux traits autochtones qui s’avance. Vêtu d’un épais pantalon bleu et d’une parka noire au logo de la Sûreté du Québec, il est brun, grand, costaud et à peine plus âgé que moi. Le policier jette un bref regard autour de lui avant de se diriger vers nous d’un pas assuré. Je me redresse aussitôt en arborant un air sérieux.

– Bonjour, dit-il avec un léger signe de tête en notre direction.

Nous le saluons en chœur. Un bref silence s’ensuit.

– Je suis venu rencontrer, euh, attendez un instant…

Il plonge la main dans la poche de son manteau et en ressort un minuscule calepin qu’il ouvre d’une chiquenaude. L’espace d’un instant, je me crois dans un film.

– Madame Jilliane Henry, lit-il d’une voix grave.

Il referme son calepin et le replace dans sa poche. Je m’avance en levant une main, comme si j’étais en classe.

– C’est moi.

Il hoche la tête.

– Bonjour, madame Henry, je peux vous parler en privé quelques minutes ?

– Bien sûr… Vous voulez qu’on aille dans mon bureau ?

– S’il vous plaît.

Je l’invite à me suivre et nous poussons la porte de la section administrative sous les yeux attentifs de Mario et de Jeannette Beauchemin. Je désigne au jeune policier la chaise devant mon bureau de travail et je me glisse dans mon fauteuil.

L’homme se présente.

– Inspecteur Éric Coon.

Je le salue et me retiens de lui demander s’il est parent avec le représentant bien connu de la communauté crie.

– Que puis-je faire pour vous, inspecteur ?

– C’est au sujet de Colette Picotte. Vous a-t-on appris la nouvelle ?

Je hoche la tête.

– Tout juste. Madame Beauchemin que vous avez vue dans la bibliothèque vient de nous en informer. Elle a dit à mon collègue qu’on l’avait trouvée assassinée chez elle. C’est vrai ?

Je le regarde avec inquiétude. Il faut dire que je n’arrive toujours pas à y croire.

– C’est exact, acquiesce le policier, le visage impassible.

Je ne peux m’empêcher de le questionner.

– Qu’est-ce qui vous fait dire qu’elle a été assassinée ?

– Elle a reçu un violent coup sur la tête avec une poêle à frire, qu’on a retrouvée par terre, près du corps. Je doute qu’elle se soit assommée elle-même.

Un moment, j’ai l’impression qu’il blague.

– Le choc a été fatal, précise-t-il.

Bon. Il ne blague pas. Je porte la main à ma bouche, horrifiée.

– C’est vrai ? Mais c’est horrible !

– C’est tragique, en effet, admet le policier.

– Mais qui a bien pu faire ça ?

– C’est pour découvrir cela que je suis ici, madame Henry. Vous connaissiez bien madame Picotte ?

Je m’agite sur mon siège.

– Moi ? Pas vraiment, non. Comme vous le savez probablement, c’était l’ancienne directrice de la bibliothèque. Nous avons travaillé ensemble environ un mois, le temps qu’elle me forme avant son départ à la retraite.

– Et que savez-vous d’elle ?

Je réfléchis un peu, soucieuse de pouvoir lui être utile.

– Eh bien, qu’elle était divorcée et qu’elle vivait seule dans l’un des appartements du mur. Elle avait un fils, je crois.

– Savez-vous si elle était proche de cet enfant ?

– Selon mon impression, pas tellement. Mais j’ignore pourquoi. Il faut dire qu’elle ne parlait pas beaucoup d’elle en général.

– Que savez-vous d’autre ?

– Hum… qu’elle était toujours employée par la Ville. Elle faisait des remplacements à certains postes, mais j’ignore lesquels. Cela devait être temporaire, mais à cause de la pénurie de main-d’œuvre, elle ne s’est jamais arrêtée. Il faudrait vous adresser au directeur général.

Le policier pose son calepin sur ses genoux.

– Elle avait aussi un chat. Il s’appelle Fripon.

Je secoue la tête, subitement attristée.

– Pauvre chat ! Qu’est-ce qui va lui arriver ?

Une image surgit dans mon esprit. Je vois le corps de madame Picotte allongé par terre face contre le sol et un gros chat noir qui tourne autour en poussant de lugubres miaulements parce qu’elle ne lui a pas donné ses croquettes du matin. Je me sermonne mentalement de penser à un animal alors qu’une pauvre femme s’est fait assassiner.

Ma question semble surprendre le policier, qui me fixe.

– Euh… je ne sais pas. Quelqu’un s’en occupera, j’imagine.

Je repense au beau Fripon que l’ancienne directrice avait l’habitude d’amener à la bibliothèque et qui en était devenu un peu la mascotte, à

l’image de Dewey le chat 1. Pour ma part, je trouve Fripon encore plus adorable ! Son épaisse fourrure noire aux reflets chocolat est si douce qu’on a envie d’y enfouir son visage et la couronne de longs poils autour de son cou lui donne l’allure d’un petit lion. Ses yeux verts, ronds comme des billes, affichent généralement un air étonné, sauf quand il les plisse en une mince fente pour vous observer comme une potentielle proie.

J’ai soudain une folle envie de récupérer Fripon.

– Il est encore à l’appartement ? Je peux m’en occuper si personne ne le veut.

Visiblement déstabilisé par mon intérêt pour ce chat, l’inspecteur ouvre la bouche et la referme sans répondre. Puis, il baisse les yeux sur son calepin. Je me permets d’insister.

– Quelqu’un l’a peut-être déjà apporté au poste ? Ou chez le vétérinaire ?

– Euh, au poste, je crois. Ma collègue, peut-être.

– Vous lui direz que je peux prendre le chat ?

– Euh… D’accord. Bien sûr… Si personne ne le réclame.

Satisfaite, je croise les mains sur mes genoux en attendant que mon invité poursuive. L’inspecteur Coon toussote et fouille à nouveau ses poches, probablement à la recherche d’un stylo. Je lui en donne un.

– Merci, dit-il en tendant le bras. Je dois avoir laissé le mien dans le véhicule. Alors, est-ce que…, savez-vous si madame Picotte avait des ennemis ? Quelles étaient ses fréquentations ?

– Je n’en sais rien. Franchement, nous n’avons pas tellement sympathisé. C’était une femme sévère et les employés m’ont laissé entendre qu’elle pouvait être très contrôlante. Mais elle avait aussi ses qualités, bien sûr. À ce sujet…

Je fais un geste de la main en pointant le mur derrière moi.

– Vous devriez interroger madame Beauchemin, la dame qui était avec nous quand vous êtes entré. Elles se connaissaient depuis des années.

L’inspecteur approuve.

– Je le ferai. Mais d’abord vous, que pensez-vous de madame Picotte plus précisément ?

– Eh bien… que c’était une femme dure, à l’esprit étroit, dis-je franchement. Je l’ai entendue émettre quelques commentaires racistes pendant les semaines où j’ai travaillé avec elle.

– Quel genre de commentaires ? interroge le policier en prenant des notes.

Je reste muette.

– Sur les Autochtones ? suggère l’inspecteur, en relevant la tête.

Face à mon trouble, une lueur amusée flotte dans le regard du policier, ce qui le rend tout de suite plus sympathique. J’acquiesce lentement, consciente que, vu ses traits, sans compter son patronyme, l’inspecteur Coon a du sang indien dans les veines.

– Continuez, s’il vous plaît, lance-t-il imperturbable. Avez-vous des exemples de commentaires ?

– Euh… que les Indiens sont tous des alcooliques ? Et qu’ils sont paresseux. Je tiens à préciser que ce n’est pas du tout mon opinion.

Le policier m’observe avec un sourire.

– Ne vous inquiétez pas, ce n’est pas la première fois que j’entends ce genre de propos.

– Ah, euh… Tant mieux. Je veux dire…

Je rougis d’embarras avant de rectifier :

– Je veux dire qu’en effet, vous avez probablement entendu cela souvent.

– Autre chose ? demande l’inspecteur sans réagir.

Je tente de me rappeler d’autres informations, mais mon cerveau me paraît vide.

– Je ne sais pas… Elle avait une vie rangée à ce qu’il me semble. Elle ne buvait pas, ne fumait pas… Elle n’avait pas de conjoint non plus, je crois…

Je suis distraite par la jambe droite de l’inspecteur qui s’est mise à tressauter.

– Quand l’avez-vous vue pour la dernière fois ? Je réfléchis.

– Il y a deux ou trois semaines environ. Mais, elle est peut-être venue à la bibliothèque en mon absence. Je peux consulter son dossier d’abonnée, si vous voulez. Nous saurons la date à laquelle elle a fait sa dernière transaction.

– Faites, s’il vous plaît.

J’ouvre un logiciel et j’effectue une recherche au nom de Colette Picotte pour retracer son numéro d’abonnée. Puis, je consulte son dossier. Je constate qu’elle a emprunté des livres le vendredi précédent. Je tourne l’écran vers le policier.

– Elle est venue le vendredi 1er décembre. Elle a emprunté trois livres. Il était dix-neuf heures trente-deux minutes exactement.

– Qui travaillait à ce moment-là ? demande encore l’inspecteur Coon en se penchant pour examiner les écritures.

– Hugo. Notre employé étudiant.

– Son nom complet ?

– Hugo Roy-Desjardins.

– Merci.

Il note l’information pendant que je fais une recherche avec le code à barres de l’un des documents qu’elle a empruntés pour en retrouver le titre. Je ne peux retenir une exclamation de surprise. L’inspecteur lève vers moi un regard interrogateur.

– Qu’y a-t-il ?

– C’est bizarre, dis-je, perplexe.

– Qu’est-ce qui est bizarre ?

– Un des livres qu’elle a empruntés lors de cette visite. Ce n’est pas son genre de lecture.

– Pourquoi dites-vous ça ?

– C’est un documentaire sur les nazis.

– Et cela vous étonne ?

– Beaucoup. Elle ne lisait que des romans sentimentaux. À moins qu’elle n’ait fait cet emprunt pour quelqu’un d’autre…

Le policier s’arrête, songeur.

– Vous pouvez me donner le titre exact des derniers livres qu’elle a empruntés ? Nous allons vérifier s’ils se trouvent dans son appartement.

Je m’exécute. Les deux autres titres sont, comme je le prévoyais, de banals romans à l’eau de rose.

– Et votre employé étudiant, quand pourrais-je venir le voir ?

Je consulte le fichier Excel que j’utilise pour inscrire les horaires de travail et l’informe de la prochaine présence d’Hugo.

L’inspecteur Coon se lève et range son calepin dans la poche intérieure de sa parka.

– Parfait. Merci pour ces informations, madame Henry. Il est possible que je doive vous interroger à nouveau pour les besoins de l’enquête.

J’acquiesce.

– Sans problème.

Je me lève à mon tour pour le raccompagner.

– Dites-moi, inspecteur…

– Oui ?

– Il me semble qu’il y a rarement des meurtres ici, je me trompe ?

Pour la première fois, il me fait un vrai sourire.

– Non, vous avez raison. Il est vrai que, statistiquement, le taux de criminalité a un peu augmenté ces dernières années, mais la population aussi. En comparaison avec d’autres villes de taille similaire, le nombre de meurtres demeure peu élevé. Vous n’avez pas à vous inquiéter.

– Je ne m’inquiète pas, dis-je en secouant la tête.

Puis, j’ajoute plus franchement :

– Enfin, peut-être un peu.

– Voici ma carte. Appelez-moi si vous vous rappelez quoi que ce soit.

Je prends la carte qu’il me tend après l’avoir extirpée de son portefeuille.

– Merci, dis-je en glissant celle-ci dans le tiroir de mon bureau.

Nous traversons la bibliothèque en direction de la sortie, puis il me salue et pousse la porte pour se rendre dans un véhicule de police stationné à quelques mètres de là, dans un endroit interdit. Je suis convaincue que la présence d’une voiture à gyrophares a attisé la curiosité des habitants du mur et qu’ils sont quelques-uns à le regarder démarrer le moteur par leur fenêtre. L’espace d’un instant, la pensée m’effleure que nous allons peut-être augmenter notre taux d’abonnement. Ils vont tous se ruer chez nous à la première occasion pour tenter de nous soutirer des informations.

Je secoue la tête pour chasser ces pensées indignes d’une directrice respectable et me détourne de la vitre en frissonnant. L’unité de chauffage archaïque placée dans l’entrée fonctionne à plein régime, mais l’air glacial s’engouffre tout de même par tous les interstices de la porte désuète. J’ai très froid tout à coup.

 

1. En 1986, dans la ville de Spencer, en Iowa, une bibliothécaire a trouvé un matin d’hiver un

chaton abandonné dans la chute à livres de la bibliothèque. Ses collègues et elle ont recueilli le

chaton transi et Dewey, nom donné en référence au système de classement décimal des livres en

bibliothèque, est rapidement devenu la mascotte de l’institution, puis la vedette de la ville. Sa

propriétaire, Vicky Miron, a écrit son histoire dans un livre qui porte son nom.

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