Tempêtes à Fermont

Jo Bessett · Chapitre 2 sur 49

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Tempêtes à Fermont

Chapitre 1

 

 

Jasper n’est pas revenu.

Je passe la journée du lendemain au lit, prétextant un fort rhume pour justifier mon absence de la bibliothèque où je travaille comme directrice. Mille fois, j’ai failli lui écrire. Mille fois j’ai renoncé.

Condenser en quelques phrases toutes les émotions qui m’assaillent est au-dessus de mes forces. Quant à l’appeler, c’était hors de question. J’allais certainement perdre mes moyens et dire des choses que je regretterais. Et puis, ma mère me l’a interdit.

– Ma pauvre fille ! Je ne peux pas croire qu’il t’ait plantée là alors que tu as tout laissé pour le suivre ! s’exclame-t-elle au bout du fil lorsque je l’appelle après ma troisième crise de larmes. Qu’est-ce qui lui arrive ? C’est la crise de la quarantaine ?

– Maman, il n’a que trente-deux ans.

– Oui, c’est vrai, mais il y en a qui s’y prennent tôt, tu sais.

Je soupire, m’enfonçant davantage dans les draps.

– Peut-être. Cela expliquerait son revirement. Franchement, je ne m’attendais pas à ça. Je sais bien que ce n’était pas facile pour lui ces derniers temps, mais de là à quitter le navire en pleine mer…

Je me remets à pleurer. Ma mère soupire à son tour.

– Je suis vraiment désolée, Jilliane.

Je pousse un hoquet.

– C’est de ma faute aussi ! Je suis trop intense…

– Pourquoi ce serait de ta faute ? Qu’est-ce que tu as fait encore ?

Horripilée par son ton suspicieux, je proteste :

– Comment ça, « encore » ?

Ma mère recule.

– Pardon. Je me suis mal exprimée. Je voulais dire : pourquoi dis-tu que tu es trop intense ?

Je prends le temps de me moucher un bon coup avant de répondre.

– J’aurais dû réaliser que Jasper était fatigué et que ce n’était pas le bon moment pour remettre le sujet sur le tapis.

– Ah ! Et de quel sujet tu parles au juste ?

Je dissimule (mal) mon agacement.

– Tu sais bien. De notre avenir.

– Hum… se contente de dire ma mère.

Je sais ce qu’elle pense. Nous avons eu cette discussion cent fois déjà. Elle voudrait me dire de cesser d’être aussi obnubilée par mon désir d’enfant et de mariage, surtout en ce moment, alors que je me retrouve isolée et que Jasper n’est visiblement pas prêt. Mais elle ne le fera pas. Si ma mère n’approuve pas mes projets, essentiellement parce qu’elle croit que ma relation avec Jasper n’est pas assez solide pour les supporter, elle a compris qu’elle devait les respecter.

Mais moi, j’ai le droit d’aborder le sujet. Et je lui donne raison.

– Je n’arrête pas de me dire que si je n’avais pas insisté autant pour que l’on se marie et… tout le reste… peut-être qu’il m’aimerait encore ?

J’ai un peu honte de mes propos dignes d’une ado de quatorze ans. Au fond de moi, je sais bien que la situation est plus complexe que cela, mais j’ai besoin de me faire rassurer.

Nouveau soupir de ma mère.

– Franchement, c’est un raisonnement un peu simpliste et tu le sais. Mais… si tu veux profiter de mon expérience de personne âgée…

Je m’insurge.

– Arrête de dire ça, tu n’es pas vieille !

– Si tu veux. Disons alors que d’après ma longue expérience, ce n’est pas un mariage, et encore moins un enfant qui sauve un couple chambranlant. Par contre, ça peut le briser, oui. Mais je ne crois pas que tout cela ait grand-chose à voir avec le fait que Jasper ne t’aime plus, comme tu dis. Ce sont juste…

Elle s’arrête et pousse un long soupir avant de conclure.

– … des choses qui arrivent. Malheureusement.

Cette constatation me frappe comme un coup de poignard. Et je me remets à renifler.

– Laisse-lui un peu d’air, conseille ma mère sur un ton adouci. Profites-en pour faire le point sur ce que tu ressens…

Je ne comprends pas ce qu’elle veut dire. Il me semble que je sais très bien ce que je ressens. Mais je n’ai plus la force d’argumenter.

– D’accord, dis-je platement.

– Et tu ne le contactes pas, hein ? S’il t’appelle, ne réponds pas tout de suite. Si ça se trouve, c’est lui qui va s’inquiéter en voyant que tu encaisses très bien le choc et son orgueil va en prendre un coup. Il a peut-être simplement besoin de courir un peu.

– Qu’est-ce que tu veux dire ?

– Ma fille, j’en ai connu des hommes dans ma vie et ils sont tous pareils. Enfin, presque. Ils ont besoin de challenge, tu sais ? Ils doivent sentir que ce sont eux qui te courent après et pas l’inverse. Je te l’ai déjà dit mille fois, non ? Tu dois apprendre à te faire désirer un peu.

Je résiste à l’envie de raccrocher. Seigneur ! Je ne peux pas croire que ma mère n’ait rien de mieux à me dire que ces banalités teintées d’insultes. Cela me coupe mon envie de pleurer.

– Est-ce que tu insinues que je suis du genre pot de colle ? Je te rappelle que je viens de me faire larguer comme une vieille plante desséchée ! Ce n’est pas le moment de me faire la morale.

Il y a un silence, puis ma mère se racle la gorge.

– Excuse-moi. J’ai oublié mon rôle de mère l’espace d’un instant.

L’espace d’un instant, mon œil, oui.

– Ce ne serait pas la première fois, ne puis-je m’empêcher de marmonner.

– Qu’est-ce que tu as dit ? Je n’ai pas bien entendu.

J’opte pour un demi-mensonge.

– Je dis que ce n’est pas la première fois que je me fais larguer ! Je vais m’en remettre.

– Excellente attitude ! De toute façon, Jasper n’était pas vraiment le bon gars pour toi. Il te faut quelqu’un de plus solide. De plus viril. Le pauvre. Déjà, s’appeler Jasper, ce n’est pas la meilleure façon de commencer dans la vie. Je me suis toujours demandé ce que ses parents avaient bien pu penser pour l’appeler ainsi !

Elle émet un petit rire moqueur et je soupire encore avant de répondre, d’un ton las.

– C’est le prénom du héros d’un film que sa mère adorait. Tu le sais très bien.

Ma mère enchaîne pendant que je cherche un moyen d’abréger la discussion.

– Ce n’est pas une raison. Elle aurait dû penser à l’effet que ça lui ferait, à ce pauvre enfant, de se balader avec un tel prénom. Surtout accroché à un nom de famille pareil. Jasper Lachance ! On se demande si ce n’est pas une blague !

J’utilise la méthode directe.

– Bon. Il faut que je te laisse, là.

– Tu vas revenir à la maison ?

– Quoi ? Mais pourquoi ?

– Mais… tu ne peux pas rester là-bas toute seule ! C’est pour lui que tu es allée vivre à l’autre bout du monde dans un congélateur. Alors, maintenant qu’il a ramassé ses pantoufles…

Je râle, à nouveau au bord des larmes.

– D’ailleurs, il les a posées où, ses pantoufles ? Il te l’a dit ?

– Chez Francis, son meilleur ami.

– Hum… Il doit souhaiter que tu partes afin de pouvoir récupérer le logement ! Il t’en a parlé ?

– Il m’a dit que je pouvais rester jusqu’après les fêtes. Francis part dans quelques jours pour rejoindre sa blonde à Val-d’Or et les deux vont revenir après leur congé. Elle s’installe avec lui. Jasper aura donc la maison pour lui tout seul quelques semaines. Cela me laisse un peu de temps pour voir venir…

Je ne sens plus le sang dans mon bras et je transfère le téléphone dans mon autre main. Ma mère insiste :

– Prends des vacances. Reviens à la maison.

– Je ne peux pas. C’est une période occupée en ce moment. De toute façon, je ne vais pas prendre une décision si importante sur un coup de tête. Et puis… on ne sait jamais…

Ma mère fait comme si elle n’avait pas entendu mes derniers mots.

– Tu es une femme forte et très intelligente, Jilliane. Ce que tu vis est difficile et c’est normal que tu aies de la peine, mais je sais que tu vas t’en sortir. Tu vas rebondir et trouver quelqu’un de bien mieux que Jasper, c’est moi qui te le garantis !

J’oscille entre l’exaspération et l’espoir qu’elle ait raison. Ce dernier sentiment l’emporte malgré moi, et j’esquisse un frêle sourire devant l’optimisme indécrottable de ma mère qui en rajoute.

– Il y a quelqu’un de merveilleux sur cette terre qui est parfait pour toi. Et si tu étais demeurée avec Jasper, tu ne l’aurais jamais rencontré !

Je ne trouve rien à répliquer devant cette logique maternelle.

– Bon. Je vais raccrocher, maintenant. Merci pour tes encouragements.

– Appelle-moi demain, OK ?

– OK.

Même si j’ai encore le cœur lourd, je me sens un peu mieux après lui avoir parlé. Mais je dois prendre garde à ne pas dépasser quinze minutes de conversation, car passé ce délai, il y a de fortes chances que je m’emporte.

Je sais bien qu’elle n’a jamais vraiment aimé Jasper.

Je mets mon téléphone en mode hors-ligne avant de me rouler en boule sur le côté. J’ai un instant d’hésitation en pensant que mon numéro est sur la liste des personnes à contacter en cas d’urgence au travail, puis je décide que je m’en fous. Quand bien même le feu prendrait à la bibliothèque, ils s’arrangeront sans moi. L’envie de chialer et de m’apitoyer sur moi-même pour le reste de mon existence me reprend. J’attire à moi l’oreiller de Jasper. Le pauvre a un peu souffert de mon déluge de larmes de la veille, mais je l’enlace néanmoins et le presse contre mon cœur. Comme s’il était possible que ce tas de plumes inertes puisse me réchauffer autant que le corps chaud de mon amoureux. Je respire les relents des effluves boisés de sa lotion après-rasage et mon estomac se noue. Il me manque.

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