Tempêtes à Fermont
Chapitre 10
Mario est toujours planté derrière le comptoir de prêt face à madame Beauchemin qui, je ne l’avais pas remarqué plus tôt, porte aussi un pantalon noir bien trop moulant pour son âge et ses jambes maigrichonnes. Avec ses pieds chaussés de bottillons à talons compensés et ses genoux cagneux, elle a l’air d’une sauterelle anorexique.
– Viens là, chérie, me lance-t-elle avec un geste impérieux de la main. Raconte-nous tout.
Chérie ? Pour qui elle se prend ? Dès que je les ai rejoints, Mario me questionne.
– Qu’est-ce qu’il t’a dit ?
Je m’efforce d’ignorer les brindilles qui tiennent lieu de jambes à madame Beauchemin et me concentre sur mon collègue en tâchant de conserver un ton professionnel.
– L’inspecteur Coon m’a interrogée à propos de madame Picotte. Je lui ai dit ce que je savais, c’est-à-dire pas grand-chose.
J’ouvre les bras en signe d’impuissance.
– Je lui ai suggéré de vous parler, madame Beauchemin, puisque vous la connaissiez depuis longtemps.
Cette dernière s’appuie contre le comptoir et me regarde en plissant les yeux. Elle éprouve peut-être des problèmes oculaires ? Sa main glisse lascivement sur la surface en direction de Mario, lequel se tient très droit, à bonne distance de l’abonnée.
– Je ne la connaissais pas si bien, rectifie l’interpellée d’une voix éraillée en se redressant.
Puis, une lueur d’inquiétude passe dans son regard.
– Vous pensez qu’il va venir chez moi ?
Je confirme d’un signe de tête.
– Sans doute.
Je l’examine avec attention, surprise par son expression. Ses petits yeux fardés clignent rapidement et elle se tient toute raide maintenant. Je jette un coup d’œil à Mario, dont l’expression du visage m’indique qu’il partage mon étonnement.
– Ben voyons, Jeannette ! Pourquoi vous dites ça ? Vous connaissiez Colette depuis au moins une quinzaine d’années. C’est vous-même qui me l’avez dit. Vous en savez plus sur elle que Jilliane et moi réunis.
Jeannette ? Je dévisage Mario qui reste imperturbable.
– Vous m’avez souvent parlé de son fils d’ailleurs.
– Je l’ai bien rencontré quelquefois, admet madame Beauchemin, mais je ne sais pas grand-chose sur lui. À part que c’est un bon à rien, d’après sa mère.
– C’est déjà ça, dis-je en souriant. Savez-vous s’il habite la région ?
– Aux dernières nouvelles, non. Je crois qu’ils n’avaient plus de contacts. C’est tout ce que je sais, s’empresse-t-elle de conclure, comme si elle en avait déjà trop dit. Nous étions beaucoup moins proches que vous semblez le croire. Surtout ces dernières années.
Elle serre autour d’elle les pans de son manteau et pose sur moi son regard charbonneux.
– Ce policier, me questionne-t-elle d’un air dégagé, il vous a donné des détails sur le meurtre ?
– Pas vraiment.
– Hum…
Puis sa voix reprend son intonation mielleuse.
– Tu as enregistré mes prêts, mon beau ? demande-t-elle en pointant une pile de livres sur le comptoir.
Mario secoue la tête et prend sa carte d’abonnée sur le dessus de la pile.
– Je le fais tout de suite.
Je ne peux pas m’empêcher de trouver l’attitude de madame Beauchemin étrange. Hésitant à les laisser à leur transaction, je demande nonchalamment :
– Et vous, quand avez-vous appris la nouvelle ?
– Ce matin. C’est l’un des préposés à l’entretien des chambres qui me l’a dit, répond-elle en évitant de me regarder.
– Ah. C’est lui qui a découvert le corps ?
Cette fois, elle me détaille sans aménité.
– Vous faites votre propre enquête ? lance-t-elle d’un ton aigre.
Je souris sans répondre. Je ne vais quand même pas lui dire que Fripon retient davantage mon attention que sa propriétaire elle-même. Mon interlocutrice balaie l’air de la main.
– Je ne sais pas trop. J’imagine que c’est son nouveau compagnon qui l’a trouvée, précise-t-elle.
Je réprime un hoquet de surprise.
– C’est vrai ? Je croyais qu’elle vivait seule.
– Pourquoi ? Elle n’avait pas la tête à vivre avec quelqu’un ?
Je me raidis devant le ton accusateur.
– Si elle vivait avec un homme, il y a de fortes chances que ce soit lui le coupable.
– Ils ne vivaient pas ensemble, tranche-t-elle. Il venait la visiter de temps à autre.
– Vous voyez ? Vous en savez quand même pas mal. Vous allez sûrement pouvoir aider ce pauvre policier.
Madame Beauchemin ignore sciemment ma dernière réplique et se tourne vers Mario, qui lui remet la pile de documents démagnétisés et maintenant enregistrés à son dossier. Elle glisse les livres un à un dans un gros sac de toile épaisse, puis remercie mon collègue avant de se diriger vers la sortie intérieure en flageolant sur ses talons. En passant devant moi, elle esquisse un bref salut de la tête et ses lèvres pincées s’étirent avec effort en un demi-sourire.
– Bonne journée, Jilliane.
– Bonne journée, madame Beauchemin.
Dès qu’elle passe la porte, je me précipite vers Mario.
– Qu’est-ce que tu en penses ?
– Que ce meurtre est horrible ? répond-il en se grattant le crâne.
Je le rejoins derrière le comptoir.
– Bien sûr ! Mais je parlais de madame Beauchemin. Tu ne trouves pas qu’elle a réagi de façon bizarre ?
– Madame Beauchemin est toujours bizarre, Jill, rétorque-t-il en croisant ses bras sur sa poitrine.
– Je sais bien, mais là… On aurait dit qu’elle voulait nous cacher quelque chose.
Mon collègue m’observe de ses yeux pétillants.
– À mon avis, tu lis trop de polars, dit-il sur un ton amusé.
– Peut-être bien…
Je me mordille les lèvres, songeuse, avant de secouer la tête avec conviction.
– Non. Il ne s’agit pas de mon imagination. Ton amie Jeannette a changé d’attitude dès l’instant où le policier est entré. Et je me demande bien pourquoi…
Mario lève les yeux au ciel, puis attrape le chariot de documents à reclasser derrière lui et le pousse en me frôlant au passage.
– Fais attention, Jill, me sermonne-t-il. On parle quand même d’un meurtre ici. Ne va pas te mêler de ça.
Je tourne les talons pour le suivre.
– Ne t’inquiète pas. Je n’en ai pas du tout l’intention. Mais peut-être que madame Beauchemin a quelque chose à voir là-dedans.
Mario secoue la tête, découragé.
– Je peux travailler, maintenant, boss ?
– Mais faites, mon cher, dis-je en esquissant une révérence. Je serai sur mon trône si vous me cherchez.
Mario s’esclaffe et je m’enfuis en riant. J’ai bien hâte de raconter tout ça à Amélie demain ! Elle va regretter de ne pas avoir été présente aujourd’hui.
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