Tempêtes à Fermont
Chapitre 20
Je me pends à son cou telle une noyée que l’on vient d’extirper des mers. Il n’y a plus d’hésitation, plus de question, rien que ce baiser qui me rappelle que je suis faite de chair et de sang. Lorsque nos lèvres se séparent, j’ai la tête qui tourne et je me sens affaiblie.
Je colle mon front dans le chandail de David. J’entends son cœur battre, toujours un peu trop vite, mais exactement sur le même rythme que le mien.
– Wow ! souffle-t-il dans mes cheveux. C’était intense. Qu’est-ce que tu me fais, Jilliane ?
Je me demande la même chose pendant que ses doigts caressent ma joue, repoussant quelques mèches de cheveux derrière mon oreille. Je relève la tête pour le regarder et lui lance un petit sourire coquin.
– C’est de ta faute tout ça. T’avais juste à rester en Afrique.
J’attrape sa main et dépose un baiser dans sa paume large et carrée. Nos doigts s’enlacent.
– On va dans ma chambre ?
C’est bien moi qui ai dit ça ? David penche la tête et embrasse mon cou.
– J’attendais que tu le demandes.
Je l’entraîne à ma suite, tirant sur sa main que je tiens toujours. Sur le seuil de la pièce, je m’arrête un instant. Je ne peux m’empêcher de penser à Jasper. Mais son image est rapidement chassée par les paroles que David a prononcées un peu plus tôt : je suis totalement libre. Soudain, je prends pleinement conscience de ce que cela veut dire. Et c’est grisant.
J’allume ma lampe de chevet et sa lumière tamisée enveloppe l’espace d’une agréable chaleur. Au pied du lit, nous nous embrassons à nouveau. David est si grand que je dois me tenir sur la pointe des pieds pour rejoindre ses lèvres. Je me presse contre lui avec impudeur. Il sent bon. Sa peau est chaude et douce. Ses mains parcourent mon dos, puis glissent sous mes fesses pour me soulever sans effort, m’arrachant un petit cri de surprise. Mes jambes s’enroulent instinctivement autour de sa taille pendant qu’il fait le tour du lit en tâtonnant. Lorsqu’il se laisse tomber sur le matelas, nous roulons sur le côté sans cesser de nous embrasser et je me cogne contre le bois de la tête de lit.
– Aïe !
David s’écarte aussitôt, inquiet.
– Ça va ?
Je ris en me frottant le crâne.
– Je devrais survivre.
Je m’éloigne du mur de quelques centimètres et m’allonge sur le dos. David se colle à moi. En appui sur un coude, il glisse sa main sous mon chandail pour effleurer mon ventre offert. J’ai un bref gémissement lorsque ses doigts remontent le long de mes côtes jusqu’à ma poitrine. Doucement, il caresse la peau à découvert au-dessus des balconnets soyeux de mon soutien-gorge et je tends mon visage vers lui pour qu’il m’embrasse encore. Je commence à avoir chaud. Bien trop chaud.
– Attends, dis-je d’une voix légèrement essoufflée, en écartant mon visage.
Je m’assois dans le lit et David m’aide à retirer le col roulé sous lequel je me consume. Je suis contente d’avoir mis de jolis dessous et non pas les trucs usés que je porte quand je suis toute seule. Ses yeux se posent sur mes seins dissimulés en partie par la lingerie bleu ciel et il penche la tête pour embrasser la peau délicate qui recouvre mes clavicules. Une main dans ses cheveux soyeux, je lui offre mon cou et retiens mon souffle lorsque ses doigts glissent le long de mon dos pour défaire d’une main experte l’attache du vêtement qu’il retire avec précaution.
– Tu es aussi belle que je l’imaginais, dit-il en me regardant.
La pâle lumière de ma lampe de chevet éclaire son visage. Je rougis. Sa voix grave fait battre le sang dans mes tempes et cela ne s’arrange pas lorsqu’il caresse lentement ma poitrine. Ses doigts suivent un chemin invisible autour de mes mamelons qui se raidissent aussitôt. Avec une légère pression, il fait jouer son pouce sur l’un d’eux et penche la tête pour embrasser l’autre. Sa bouche chaude et sa langue habile me tirent un gémissement de plaisir qui semble le satisfaire. Il relève la tête, un sourire taquin sur les lèvres.
– Tu veux que je continue ? chuchote-t-il.
– Pas tout de suite…
Je l’aide à mon tour à retirer son chandail et son jeans, et contemple son corps à la musculature bien dessinée, ses épaules juste assez larges, ses jambes fortes. Lui aussi, il est exactement comme je l’imaginais.
– Tu es beau.
Il sourit tandis que j’explore sa peau ferme. Il a un léger duvet de poils tout doux qui recouvre le haut de sa poitrine et son ventre, avant de descendre en une mince ligne sous son caleçon, jusqu’à un endroit que j’évite de regarder pour l’instant. Il me laisse faire un moment avant d’attraper ma main pour me repousser sur le dos. Il roule ensuite sur moi et pendant une seconde, le poids de son corps me coupe le souffle. Son visage tout près du mien, il lève mes bras de chaque côté de ma tête. Ses mains pressent avec force les miennes contre le matelas, si bien que je ne suis plus libre de mes mouvements. Cela semble lui plaire de me maintenir prisonnière. Ses yeux sont rivés aux miens et je fouille son regard, subitement inquiète. Cet homme fait le double de mon poids et, après tout, je ne le connais pas vraiment. Il a peut-être des fantasmes tordus et une poupée gonflable dans son placard.
Mais ses iris assombris n’expriment rien d’autre qu’un désir qui fait écho au mien et mon cœur s’allège lorsqu’il libère mes poignets pour enserrer mon visage. Il prononce mon prénom avec une tendresse toute nouvelle qui calme immédiatement mon angoisse.
– Jilliane…
Je savoure la sensation de nos peaux nues pressées l’une contre l’autre. Mes mains errent dans son dos, sur ses bras, sur ses épaules. Je sens sur mon bas-ventre son érection évidente et en réaction, mon corps s’arque contre le sien. Son baiser se fait passionné, presque affamé, et j’ai une envie folle de ne faire plus qu’un avec lui.
Car, il est parfait.
Tout est parfait.
Jusqu’à ce que…
… je glisse une main sous la ceinture de son jeans et que mes doigts explorent la peau lisse de ses fesses. C’est un raidissement presque imperceptible. Un subtil recul. Mais nous sommes si intimement liés que je m’en rends compte aussitôt. Je suspends mon geste et demande à voix basse :
– Ça ne va pas ?
David émet un grognement, la tête dans mon cou. Puis il se remet à m’embrasser. Mais quelque chose a changé.
J’essaie de le repousser gentiment. Je chuchote :
– Dis-moi ce qui se passe.
Il s’immobilise. Plusieurs secondes s’écoulent pendant lesquelles nous n’entendons que nos souffles. Puis, il pousse un profond soupir avant de rouler sur le dos, les mains croisées derrière la tête. D’un seul coup, comme dans la cabane du relais, l’ambiance vient de basculer. Je pivote sur le côté pour mieux l’observer. Ses yeux sont fermés. Je ne comprends pas ce qui se passe. Qu’est-ce que j’ai fait ? Comme s’il m’avait entendue, David ouvre les yeux et fixe le plafond.
– Je suis désolé.
Je me mords les lèvres.
– Ça va, finis-je par dire.
Cette fois, il tourne la tête vers moi.
– Ce n’est pas de ta faute.
Je n’en suis pas si sûre. Quoi qu’il en dise, de toute évidence, j’ai fait quelque chose.
– Je suis allée trop vite ?
J’aimerais bien que ma voix ne soit pas si suppliante. Il roule sur lui-même pour me regarder avec tendresse et cela me bouleverse. Ses doigts effleurent mon bras, remontent jusqu’à mon épaule. Comme je l’ai fait un peu plus tôt dans la cuisine, j’attrape sa main et dépose un baiser dans sa paume. Un enchaînement de gestes maintenant devenu nôtre, preuve de cette intimité qui se crée entre nous. Mon visage doit refléter la peine que je ressens.
– Jill… Je t’assure que tu n’as rien à te reprocher. Lui aussi semble triste. Sa main se pose sur ma taille et son regard glisse sur ma poitrine dénudée que je m’empresse de recouvrir d’un drap.
– Tu es si belle, dit-il d’un ton adouci.
– Toi aussi, tu es beau. Magnifique, même !
Prise d’une impulsion, j’étire le cou et embrasse sa joue avant de me blottir contre lui. Il ne me repousse pas, bien au contraire. Son bras m’enlace plus fortement et sa jambe vient encercler la mienne. Nous sommes parfaitement emboîtés. Je remonte la couverture sur nos corps. Il dépose un léger baiser sur le dessus de ma tête, puis colle sa joue contre mon front. J’aime quand il fait cela. Je l’enlace de mon bras libre et nous restons là un long moment, à écouter les battements de nos cœurs réunis. Progressivement, nos muscles se détendent, nos souffles se font plus lents. Le désir fait place à la quiétude. Je suis presque endormie lorsque je le sens bouger contre moi.
– Jill ?
– Hum…
– Il vaut peut-être mieux que je te laisse seule. Mon bras l’enserre comme un étau.
– Non. Reste, s’il te plaît.
Je ne me reconnais plus. Où est la fille en larmes au cœur brisé ? La jeune femme rationnelle et prudente qui analyse tout ? L’anxieuse qui croit toujours que tout va mal finir ? Où suis-je, bordel ?
J’ai peur que ce nouveau moi, cette fille libre et vivante – si vivante ! – disparaisse en même temps que lui. Non, je ne veux pas qu’il s’en aille, même si je ne comprends pas ce qui vient de se passer.
Je tente de faire taire la petite voix qui s’élève dans ma tête, m’indiquant que l’ancien moi n’est pas si loin. « Tu ne vois pas que ce type a des problèmes ? siffle-t-elle, impitoyable. De vrais problèmes ! Pires que les tiens ! Pousse-toi donc de là, ça presse. »
Mais je ne l’écoute pas. Je me bats pour rester libre. Je me redresse pour regarder cet homme qui était encore un inconnu il y a quelques jours à peine. Son visage est las et… je crains le pire. Mais c’est plutôt l’inverse qui se produit.
– Je n’en suis pas très fier, mais je suis plutôt du genre à filer avant le lever du soleil si tu vois ce que je veux dire…
Je vois très bien. Des aventures sans lendemain. Je me soulève sur un coude.
– Mais là, ajoute David, je ne me souviens pas d’avoir ressenti ça auparavant. Je sais qu’on ne se connaît pas depuis longtemps, mais…
Je l’interromps.
– Je n’ai jamais ressenti ça non plus. Mais je ne suis pas une de ces filles qui…
Je me trouble et j’ouvre la bouche pour préciser, mais il me prend de vitesse.
– Une de ces filles qui… ? Jill, je sais que tu es une fille sérieuse. Je le devine.
Je ne me lasse pas de regarder son visage. Ses traits sévères, si semblables à ceux de son père, cette mâchoire sexy qui me donne chaud au ventre. Cette petite fossette lorsqu’il sourit. Mais ce sont ses yeux que je préfère. Ses yeux posés sur moi. Ses yeux d’un gris cristallin, si clairs que j’ai parfois l’impression d’y apercevoir les profondeurs de son âme.
Je suis immensément consciente de la précarité de cette potentielle relation. Et le mélange d’émotions qui m’habite devient insoutenable. Ma bouche se met à trembler.
David m’attire de nouveau à lui.
– Hé, ne t’en fais pas. Ça va aller.
Il n’en faut pas plus pour que je me blottisse davantage dans ses bras. Je cligne des paupières pour refouler les larmes qui montent. David gratte mon dos, de lents mouvements de bas en haut.
– Je dois démêler quelque chose dans ma tête. Donne-moi un peu de temps.
Je voudrais dire que, justement, du temps, nous n’en avons pas. Mais je ravale mes larmes et j’inspire un bon coup.
– Désolée. Je ne suis pas si sensible d’ordinaire.
Il sourit.
– Je ne te crois pas.
– Tu fais bien.
Lorsqu’il sort du lit, un frisson me parcourt. Je rabats les couvertures sur moi et l’observe se rhabiller en silence. Dès qu’il a terminé, il se penche et dépose un baiser sur mes lèvres.
– Je t’aime bien, Jill. Vraiment bien. Et j’ai passé une super journée.
Mon cœur tressaute.
– Moi aussi. Pareil.
Je me force à me lever pour le raccompagner à la porte, enroulée dans ma douillette. La main sur la poignée, il promet de m’appeler le lendemain. Des mots simples, mais importants. Des mots qui me réconfortent.
– Fais attention à toi sur la route.
Lorsque le battant se referme dans un grincement, je ne peux retenir une larme. Je m’étire pour regarder dans l’œil magique, mais cette fois, ce n’est pas Jasper que je cherche. C’est un bel inconnu qui est en train de voler mon cœur.
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