Tempêtes à Fermont
Chapitre 31
Je n’ai pas fait de crise cardiaque. Janie a surgi à point nommé pour ramasser nos assiettes, m’empêchant de me répandre en émotions. Depuis, j’essaie de contenir la joie qui me submerge. Entendre David me dire qu’il est en train de tomber amoureux de moi me rend… euphorique ! Et me trouble. La moitié rationnelle de mon cerveau ne cesse de me marteler qu’une relation durable entre nous est hautement improbable. Les raisons sont multiples : ma récente rupture, son prochain départ, la distance, le fait que nous nous connaissons si peu lui et moi et enfin, cet abus dont il vient de me faire part et dont j’ignore toutes les conséquences.
– Je vous apporte du café ? Un dessert peut-être ? demande Janie.
Nous commandons tous deux un café. J’hésite à prendre un dessert, mais je finis par refuser de la tête.
À la place, je termine ma bière à mon tour. Malgré ma joie, je me sens inquiète. Peut-on réellement mettre une telle expérience derrière soi ? David porte probablement en lui une part d’ombre qui l’a changé à jamais et qui ne pourra pas le quitter. Est-ce que je vais pouvoir affronter ça ? En même temps, qui ne porte pas son lot de noirceur ?
La voix grave de David interrompt le ballet de mes réflexions.
– Excuse-moi. Je ne voulais pas te mettre mal à l’aise.
– Mais non… Ça va.
Je fouille ses prunelles assombries dans la lumière tamisée, et ce que j’y lis me trouble. Il semble si vulnérable. Alors, je me dis que je n’ai plus grand-chose à perdre de toute façon. Je choisis d’utiliser les mêmes mots que lui.
– Moi aussi, je suis en train de tomber amoureuse de toi, David.
Je l’ai dit dans un souffle, comme si je me lançais à l’eau. Son visage s’éclaire. Comme il est beau ! Une beauté qui n’est pas uniquement physique, mais qui tient de sa personnalité et de son âme.
– Je dois quand même avouer que j’ai peur aussi, dis-je avec honnêteté. On se connaît depuis peu, tu vis au loin, je viens de me séparer… Je ne sais pas si ça peut fonctionner.
David soulève les mains d’un geste fataliste.
– Mais on peut essayer, non ? Qui sait ce que l’avenir nous réserve.
Il m’offre l’un de ses sourires qui me font craquer et je sens fondre mes appréhensions. Nous échangeons un regard intense où se mélangent l’incertitude, l’espoir et le désir. À son tour, il prend ma main.
– Tu as quelque chose de prévu après ? demande-t-il en jouant avec mes doigts.
– Non.
– Au diable les cafés, alors. On y va.
Pendant qu’il se rend au bar pour régler la facture, je vais chercher mon manteau à l’entrée et le rejoins à la caisse. Je veux payer ma part du repas, mais il refuse.
– Laisse. C’est moi qui t’invite.
Encore ! Pour faire taire mes protestations, il passe son bras autour de mes épaules et me serre contre lui.
– Laisse-moi faire, souffle-t-il à mon oreille.
Oh mon Dieu, oui !
Il neige lorsque nous sortons du restaurant. De légers flocons vaporeux. David laisse la voiture de sa mère sur place et nous marchons lentement jusque chez moi. Les lampadaires du vaste stationnement sont ornés d’anges brillants et de cannes enrubannées. À une extrémité, les employés de la Ville ont entrepris l’installation du gigantesque arbre de Noël qui servira de point d’arrivée pour le défilé qui aura lieu dans quelques jours. Cette année, le père Noël marchera jusqu’à la bibliothèque, suivi par les enfants qui l’auront attendu à l’extérieur et ceux qui auront parcouru la route avec lui. Puis il présidera une heure du conte spéciale animée par Amélie.
Nous faisons un détour pour observer l’énorme sapin artificiel en nous émerveillant comme des gamins. Puis, transis, nous piquons un sprint jusque chez moi en nous chamaillant.
Il fait presque aussi froid à l’intérieur qu’à l’extérieur lorsque nous entrons dans mon petit logement. Je me débarrasse de mes bottes et de mon manteau en quatrième vitesse et je me précipite vers le thermostat pour monter le chauffage. Je propose ensuite à David de faire du chocolat chaud pour nous réchauffer. Quelques minutes plus tard, nous nous installons tout habillés sous la couette de mon lit, le dos calé dans les oreillers appuyés au mur et nous buvons notre boisson en causant de choses et d’autres. J’essaie d’ignorer le fait que nous sommes dans mon lit.
– Tu n’as pas encore de sapin ? me questionne soudainement David.
– Pas eu le temps.
– Tu préfères un sapin naturel ou artificiel ?
– Naturel. Je pensais justement aller en choisir un demain, puisque ma mère est venue jusqu’ici.
– J’y vais avec toi, décrète David.
Je suis agréablement surprise.
– Si tu veux.
Nous nous débarrassons de nos tasses vides en les ajoutant au fouillis de mon unique table de chevet. Puisque mes mains ne sont plus occupées, je ne sais pas quoi en faire et je les glisse sous mes cuisses. Est-ce qu’il va se décider à m’embrasser ? À cette évocation, les papillons dans mon estomac se réveillent.
– Je devrais y aller, murmure David à mes côtés. À moins que…
Je tourne la tête vers lui et demande le souffle court :
– À moins que quoi ?
– À moins que tu ne m’invites à rester.
Ses yeux rivés aux miens, David penche la tête vers moi. Son baiser est doux, léger, et sa bouche a le goût sucré du chocolat.
– Alors ? chuchote-t-il en se reculant.
Mon cœur fait un bond.
– Reste, dis-je à voix basse. Mais je te préviens. Il se peut que je ronfle.
Il rit et nous nous allongeons, ramenant les oreillers sous nos têtes pour plus de confort. David m’incite d’un geste à me coller à lui et, la tête contre son torse, je respire son odeur qui déjà m’est familière. Je me sens bien. En sécurité. Nos souffles s’élèvent au même rythme et j’écoute son cœur battre avec des sons irréguliers. Le nez dans sa clavicule, je chuchote :
– Ton cœur bat bizarrement.
– Je sais. J’ai un souffle au cœur.
Je relève la tête.
– C’est vrai ? C’est dangereux ?
Il rit devant mon air effaré.
– Non. Ce n’est pas pathologique. J’ai passé plusieurs tests et je n’ai pas à m’inquiéter, à ce qu’on m’a dit.
– Hum…
Je repose ma tête contre sa poitrine, attentive aux petits sursauts irréguliers. La main de David caresse mon dos en de lents effleurements qui me font frissonner et je m’enhardis à glisser la main sous son chandail pour la poser sur la peau chaude de son ventre. Je sens sous mes doigts les légers poils de son bas-ventre. Je remonte sur son torse et Remarque l’accélération de la respiration de David. Son bras libre vient encercler ma taille et il se tourne vers moi. Je me sens soudain étourdie.
– Ça va ? murmure David dans mes cheveux. On peut juste dormir si tu préfères.
– Excuse-moi, je ne sais plus trop ce que je veux, dis-je en retirant ma main de sous son chandail et en me blottissant plus près de lui.
Je n’ai pas envie de lui expliquer l’enchevêtrement confus de mes émotions. J’essaie plutôt de plaisanter.
– C’est juste que je n’ai pas l’habitude de coucher avec des inconnus… Ça me gêne un peu.
Il émet un petit rire et cale son menton sur ma tête.
– Tu sais, je suis aussi gêné que toi.
Cet aveu m’étonne.
– C’est vrai ?
Sa main a repris ses doux mouvements dans mon dos.
– Quoi que tu puisses t’imaginer, je n’ai pas, moi non plus, l’habitude de coucher avec des inconnues, même si cela m’est déjà arrivé. Mais c’était beaucoup moins stressant que maintenant.
– Ah bon ? Pourquoi ?
– Parce que… parce que je veux être à la hauteur de tes attentes.
Je m’enflamme brusquement sous le flot d’images qui me viennent à l’esprit. Au creux de mon ventre, je sens le désir monter.
– Tu es déjà à la hauteur.
J’ai envie qu’il m’embrasse. Sa bouche se pose d’abord sur mon front avec tant de délicatesse que je me sens fondre. Elle effleure ensuite l’arête de mon nez, puis ma joue, avant de s’emparer de mes lèvres offertes. Cette fois, notre baiser est plus appuyé et les poils courts de sa barbe naissante irritent ma peau, mais cela m’est égal.
– Tu n’as pas un peu chaud ? me questionne David lorsque nous reprenons enfin notre souffle.
Mon cœur bat comme si je venais de courir un cent mètres.
– Maintenant, oui.
Nous nous débattons avec nos vêtements. Nos gestes sont maladroits, mais nous en rions. Je garde ma petite culotte, un sursaut de pudeur que je ne peux réprimer. Je m’enfouis ensuite sous les couvertures en jetant un œil discret sur David qui est en train de retirer son jeans et… son caleçon. Comme la dernière fois, j’évite de regarder vers son intimité, mais pour le reste, je ne me gêne pas. Et c’est bizarre, il est encore mieux que dans mon souvenir.
Je ne peux m’empêcher de penser à cette première fois ratée. Et à cet aveu qui me rend anxieuse. Va-t-il de nouveau reculer ? Je chasse ces pensées distrayantes pour me concentrer sur ce que je ressens. David, appuyé sur un coude, m’embrasse et mon corps se tend vers lui. Ses doigts glissent derrière mon cou pour venir masser d’un geste lent les muscles tendus de ma nuque. Je sens mon corps se liquéfier sous la charge de désir qu’il suscite en moi. Sa main délaisse mon cou et poursuit son massage sur mon épaule, puis sur mon bras avant de venir atterrir sur mon sein qu’il presse légèrement. Je frémis. Son pouce glisse sur mon mamelon raidi en effectuant des mouvements de rotation qui me mettent au supplice et il marmonne quelques mots incompréhensibles contre ma bouche avant de s’écarter.
– Si on continue comme ça, dit-il d’une voix rauque, je ne sais pas si je vais pouvoir m’arrêter.
Cette fois, c’est différent, je le sens. Il est totalement présent et je m’abandonne, incapable de cacher mon plaisir.
– Ne t’arrête pas, alors.
Un sourire satisfait sur le visage, David souffle tranquillement sur mon sein avant de poser ses lèvres sur mon mamelon qu’il suce avidement. Je manque défaillir.
– S’il te plaît…
C’est bien moi qui ai dit ça ?
Après plusieurs minutes de caresses mutuelles, il est évident que nous sommes prêts à passer à l’étape supérieure.
– Tu as des condoms ? finit-il par articuler. Sinon, j’en ai un dans mon manteau.
Je ne peux m’empêcher de le taquiner.
– Tu avais prévu ce qui arrive ? Et moi qui pensais que nous improvisions !
– Hum, grogne-t-il, je suis désolé, ma belle, mais je ne pense qu’à ça depuis la première fois que je t’ai vue dans ce bar.
Malgré moi, je suis flattée.
– Il y a une boîte dans le tiroir de ma table de chevet.
J’étire le bras vers le meuble. Mes doigts farfouillent dans le tiroir sans trouver ce qu’ils cherchent. Enfin, j’attrape la boîte et en tire un préservatif que je lui tends. Il se redresse sur les genoux et j’ai tout le loisir de l’admirer pendant qu’il déchire l’enveloppe.
– Laisse-moi faire, dis-je.
Je lui prends le condom d’une main et l’enfile avec délicatesse sur son membre. Il rejette la tête en arrière, les traits tendus. Je m’inquiète.
– Ça va ?
– Oui.
Puis, il ajoute à voix basse :
– Cela me facilite les choses que tu saches.
Nos mains s’enlacent et nous ne disons plus rien. Nous faisons l’amour dans la traditionnelle position du missionnaire, d’abord timidement puis avec plus d’intensité. Il me fait ensuite basculer sur lui en grognant et ses mains empoignent mes fesses tandis que j’ondule sur lui. Je me sens si connectée à lui, que j’ai l’impression de le connaître depuis des années. Je jouis avant lui. Lorsque je redresse la tête, un peu perdue, le visage de mon amant est tendu par le désir et son souffle est saccadé. Il me sourit avant de m’empoigner par la taille pour me faire basculer à nouveau sur le dos. Après quelques coups de reins rapides, il explose à son tour dans un long râle.
– Wow, lâche-t-il, exténué, en s’affalant sur moi.
Nous reprenons à nouveau notre souffle, collés l’un à l’autre, tous les deux étourdis par l’intensité de ce qui vient de se produire. Puis, il se retire en retenant le condom d’une main, avant de se laisser tomber sur le dos. J’ai froid maintenant et je me couvre d’un drap, tentant d’ignorer la boule qui se forme dans mon ventre.
– Tu es bien ? me demande David.
– C’est moi qui devrais te demander ça.
Pour toute réponse, il m’attire plus près. Je n’en dis pas plus. Je ne lui dis pas que j’ai l’impression d’être à la croisée des chemins. Que j’ai peur que notre relation ne tienne pas le coup bien longtemps vu la distance qui nous séparera bientôt. Que je redoute que Marie ne me trouve pas de logement et que je doive retourner vivre à Montréal. Franchement, je me demande si nous ne ferions pas mieux de mettre un terme à tout cela maintenant, après ces moments incroyables, puisque je ne crois pas avoir la force d’affronter son départ. Ça y est, je pleure.
– Désolée, finis-je par dire d’une voix hachée. Je ne sais pas ce qui me prend.
– Hum…
Il se tourne vers moi et approche une main de mon visage. Ses doigts relèvent mon menton et je n’ai d’autre choix que de le regarder. Ses yeux clairs comme un ciel sans nuages plongent dans les miens.
– Ça va aller. On va trouver une solution.
Je fais la moue et il dépose un rapide baiser sur mes lèvres.
– Dès que j’aurai été à la salle de bain retirer ce foutu condom ! précise-t-il d’un air taquin.
Je tente de sourire.
– Rapporte-moi des mouchoirs, alors.
Il se glisse hors du lit et revient une minute plus tard avec la boîte de Kleenex.
– Brrr, fait-il en plongeant sous la couette. On gèle chez toi.
– Je sais.
David se colle à moi pour se réchauffer. J’ose lui demander :
– Cette fois, tu restes ?
– Si tu veux.
– Je le veux.
Après quelques minutes de silence, il me relance :
– C’était bien pour toi, hein ?
Encore une fois, je sens la chaleur se répandre sur mon visage. Mais je comprends qu’il a simplement besoin d’être rassuré.
– Ç’a été fantastique. Et pour toi ?
– C’était incroyable ! La meilleure baise de toute ma vie !
Je l’apostrophe, sceptique.
– Tu te moques de moi ?
– Même pas !
Je me sens soudain plus légère. J’adore quand il est détendu comme en ce moment.
– J’ai encore le nez bouché, dis-je en roulant sur le côté. Je t’ai prévenu, je vais sûrement ronfler.
– Je te réveillerai, me souffle David en plaquant son ventre contre mon dos.
Son bras m’enlace, juste sous mes seins, et je pose la main sur son avant-bras avant de fermer les yeux. Une fois encore, j’accorde mon souffle au sien.
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