Tempêtes à Fermont
Chapitre 37
Dès que j’ai vu Charles, j’ai compris qu’il n’allait pas bien. Il a débarqué de l’avion comme s’il l’avait porté sur ses épaules tout du long : le dos voûté, les traits tirés et le teint crayeux. Son visage arborait tous les signes d’un épuisement physique et mental. Ma mère avait raison de s’inquiéter.
Nous casons ses bagages dans le minuscule coffre de la Honda d’Amélie et je reprends le volant, ma mère sur le siège passager et Charles sur la banquette arrière. Pendant le trajet, mon beau-père ne dit pratiquement pas un mot et finit par s’endormir. En l’entendant ronfler, je lance un regard éloquent à ma mère, qui lève la main.
– Je sais. Ne dis rien, s’il te plaît.
Je soupire en reportant mon attention sur la route. J’espère que ces quelques jours de repos feront du bien à mon beau-père. Ce dernier se réveille alors que j’immobilise la voiture devant l’entrée principale du mur.
– On est arrivés ? me demande-t-il d’une voix ensommeillée.
– Oui.
Nous sortons du véhicule. Il grelotte.
Je savais qu’il ferait froid, mais là…
Je m’attarde à sa tête nue et à son mince manteau.
– Il va falloir t’acheter des vêtements plus chauds, dis-je gentiment. Il paraît que cette année, c’est plus froid que la normale. À la radio, ils ont dit que depuis le début du mois, nous battons des records !
– Quelle chance, marmonne ma mère en se rapprochant de Charles.
Nous sortons les valises du coffre et je vais stationner la voiture devant la bibliothèque puisque je n’ai pas besoin de la rapporter à Amélie tout de suite. Elle se rendra au travail par ses propres moyens, m’a-t-elle assuré alors que je m’en inquiétais. Je rejoins ma mère et Charles à leur chambre et nous discutons quelques minutes avant de convenir de nous retrouver pour le souper au P’tit bar. Je prends ensuite l’ascenseur pour descendre à la bibliothèque.
Dans la cabine feutrée qui sent le vieux tapis moisi, j’essaie de faire le ménage dans ma tête. Il y a tellement de dossiers en cours, je ne sais plus lequel est prioritaire. Je décide de me concentrer d’abord sur le travail. J’ai un rendez-vous avec Dominic cet après-midi. Je dois lui annoncer que je démissionne. Pas le choix. J’ai promis à Jasper qu’il aura son logement libre à la date prévue. Mon cœur se serre à cette idée. Il y a un peu plus de deux semaines, j’étais prête à tout quitter. Et là, c’est le contraire. Je ne veux plus partir. Même si David, lui, retournera inévitablement en Afrique, le fait que sa famille soit ici me laissait espérer qu’il reviendrait, peut-être plus souvent qu’il n’en avait l’habitude. À cause de moi. Mais tout a changé maintenant.
Au sortir de l’ascenseur, mon téléphone vibre. Je jette un coup d’œil à l’écran tout en me dirigeant vers la bibliothèque. Amélie m’écrit qu’elle aura un peu de retard. Elle me plonge dans l’expectative. Surtout après son message énigmatique d’hier !
J’ouvre la porte intérieure de la bibliothèque et je me fais attaquer par une boule de poils noirs qui se faufile entre mes jambes, avant de détaler à toute vitesse dans le vaste corridor.
– Fripon ! Reviens ici !
Je jure à voix basse et m’élance derrière lui, manquant renverser une femme qui proteste aussitôt.
– Désolée ! lancé-je dans mon dos, tout en m’efforçant de ne pas perdre Fripon des yeux.
Le matou poursuit sur sa lancée et j’accélère le rythme. Mais quelle mouche le pique ce matin ? C’est la première fois qu’il démontre un intérêt pour l’extérieur de la bibliothèque. Depuis son arrivée, nous ne laissons plus les portes intérieures ouvertes comme nous en avions l’habitude, afin d’éviter justement qu’il ne se sauve dans le mail, mais cela ne semblait pas faire partie de ses projets jusqu’ici.
Je crie son nom à quelques reprises, un peu gênée d’attirer l’attention des commerçants qui s’avancent au pas de leur porte sur mon passage pour observer ce qui se passe. Quelques mètres devant moi, je vois le petit filou bifurquer vers la pharmacie, ses pattes glissant sur le sol de céramique. Il se rattrape à temps pour s’engouffrer dans l’établissement juste au moment où j’arrive derrière lui. En moins de deux secondes, je l’ai perdu.
– Hé, merde ! Il ne manquait plus que ça !
Je reprends mon souffle en parcourant des yeux les allées quasi désertes et décide d’en arpenter quelques-unes, avant de revenir à l’avant du commerce, bredouille. Où a-t-il bien pu aller ? Près de moi, la caissière, que je connais de vue, termine une transaction avec un client.
– Vous cherchez quelqu’un ? demande-t-elle d’une voix traînante, lorsqu’elle a terminé.
Elle a une vingtaine d’années et des cheveux blonds qui forment une sorte de casque autour de sa tête. Son visage est agréable, mais son front un peu trop large et ses yeux en amande me font penser qu’elle est peut-être trisomique.
– Oui, dis-je en m’efforçant de sourire. Mon chat s’est sauvé et je l’ai vu entrer ici.
Ma voix est encore essoufflée à cause de ma course forcée. Vraiment, je dois faire plus d’exercice.
– Oh ! s’exclame la jeune fille, ses petits yeux bruns s’illuminant de joie. J’adore les chats ! Il est comment ?
Je lui décris Fripon et elle pouffe de rire en entendant son nom.
– Fripon ! répète-t-elle. C’est drôle, non ?
J’acquiesce en doutant de plus en plus de pouvoir le récupérer.
Zoé, selon ce qu’indique l’épinglette sur son chemisier, tend alors la main vers son micro.
– Bonjour et bienvenue à la pharmacie Jetté, dit-elle d’un ton chantant.
Son débit est exagérément lent et elle articule soigneusement chaque syllabe.
– Ce matin, poursuit-elle en me faisant un clin d’œil comme si nous étions les complices d’une opération secrète, nous avons besoin de votre aide pour récupérer un chat qui s’est sauvé. Il s’appelle Fripon.
Elle s’interrompt pour émettre un petit rire et je pince les lèvres avec force, me contraignant à la patience. Je tends mon téléphone pour lui montrer une photo de Fripon. Devant mon silence, Zoé poursuit :
– Euh, oui… Hum… Fripon est tout noir, il a beaucoup de poils et ses yeux sont verts !
Je commence à me balancer d’une jambe sur l’autre, fouillant des yeux l’espace autour de moi, convaincue que je ne retrouverai jamais mon chat.
– Si vous le voyez, continue Zoé, venez me voir à la caisse. Merci, tout le monde !
« Tout le monde », c’est un peu exagéré dans les circonstances. À part moi, un commis, Zoé et la technicienne de labo, je n’ai vu qu’un gros bonhomme au teint rougeaud qui avait l’air de faire une crise d’apoplexie devant les analgésiques.
– On va le trouver, madame, me rassure gentiment la caissière comme si j’étais une vieille dame apeurée.
Mes doigts tambourinent sur le comptoir. Encore cinq minutes et je m’en vais. Fripon finira bien par revenir à un moment ou à un autre, ne serait-ce que pour manger ! Je décide de sillonner quelques allées une dernière fois. Alors que je reviens près de Zoé, j’aperçois mon beau-père qui entre d’un pas décidé dans la pharmacie.
– Charles ! Mais qu’est-ce que tu…
Je m’arrête. Je m’apprêtais à lui demander ce qu’il venait faire ici, mais cela ne me regarde pas. Il vient peut-être simplement s’acheter du shampoing.
Mon beau-père s’est immobilisé, aussi surpris que moi.
– Jilliane… Ça va ?
Je lui explique rapidement que le chat de la bibliothèque s’est sauvé et semble s’être réfugié dans la pharmacie. Sondant les yeux ambrés de mon beau-père, je l’interroge à mon tour.
– Est-ce que tu vas bien ?
Il sursaute devant mon ton abrupt. Un air soucieux passe sur son visage et nous échangeons un long regard.
– Je pourrais te répondre que ce ne sont pas tes affaires, commence-t-il, mais ça ne servirait qu’à attiser ta curiosité, n’est-ce pas ?
Il me connaît bien.
– Je ne vais pas nier l’évidence, poursuit Charles. Mais j’ai prévu de vous en parler plus tard à toi et à ta mère. Tu crois que tu pourras patienter jusque-là ?
Je me raidis, inquiète, et mon cerveau élabore mille scénarios tous plus déplaisants les uns que les autres : il n’aime plus ma mère, il a un cancer en phase terminale, il a perdu tout son argent à la bourse…
– Bien sûr. Je…
Nous sommes interrompus par la caissière qui tire sur la manche de mon manteau.
– Madame…
Encore ce « madame » ! Ça y est, je suis officiellement passée de l’autre côté du miroir. À même pas trente ans. C’est pathétique. La caissière n’a pas remarqué ma contrariété et poursuit sur sa lancée.
– On a retrouvé Fripon !
Elle bat des mains, visiblement très heureuse de m’annoncer cette bonne nouvelle. Le soulagement m’envahit quand j’entends ces mots.
– Vraiment ? Où est-il ?
– Il est entré dans le labo, il a sauté sur le comptoir et s’est sauvé dans la réserve. Mais Caroline l’a enfermé dedans !
Je m’apprête à lui emboîter le pas, mais en même temps, j’hésite à quitter Charles.
– Vas-y, Jilliane. On se voit ce soir de toute façon.
Je l’observe en silence. J’ai l’intuition que ce qu’il va nous apprendre est sérieux et j’ai peur. Chaque fois que je me dis que ça ne peut pas aller plus mal, quelque chose de terrible survient. Je me résigne à suivre la caissière.
– Et où se trouve-t-elle, cette réserve ?
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