Tempêtes à Fermont
Chapitre 5
Le P’tit bar est situé à l’autre extrémité du mur. Nous aurions pu passer par l’intérieur, mais, dans cette ville, il faut s’obliger à sortir de temps à temps si on ne veut pas oublier ce que c’est que de respirer de l’air pur.
À environ cent cinquante mètres devant nous, l’enseigne lumineuse de l’établissement déjà décorée de lumières de Noël nous attire comme un aimant dans ce froid. Je relève ma capuche pour me protéger du vent. Son bonnet bien enfoncé sur sa crinière rousse, Amélie se tourne soudain vers moi.
– La dernière arrivée paie la tournée !
Sans attendre, elle bondit sur la neige épaisse. Après un moment de surprise, je me prends au jeu et me mets à courir à mon tour, manquant de trébucher sur une plaque de glace. Je me rattrape de justesse, mais l’incident m’a ralentie. Une main tenant ma capuche pour l’empêcher de glisser, je sprinte vers la porte d’entrée maintenant à quelques mètres seulement. Amélie et moi poussons la porte ensemble, essoufflées et rieuses. Profitant de mon relâchement, elle me surprend à nouveau en se précipitant vers une banquette vide près d’une fenêtre.
– J’ai gagné ! s’exclame-t-elle en se laissant tomber sur le banc rembourré.
Je la rejoins avec une demi-seconde de retard.
– Tu as triché, fais-je remarquer en m’assoyant face à elle. Tu es partie avant moi.
– Je me suis inspirée de toi, réplique-t-elle en retirant son manteau de duvet rose bonbon. La dernière fois que nous avons fait la course, tu es partie avant que je donne le signal.
Je lui fais ma plus belle grimace.
– C’était une simple erreur. Tu bouges tellement quand tu parles que j’ai confondu l’un de tes gestes avec le signal de départ.
– Oh ! s’exclame Amélie en levant les yeux au ciel. Tu n’as pas honte de mentir ainsi ?
Elle arrache son bonnet d’un geste et l’envoie sur le banc. Puis, elle secoue vigoureusement sa tête pour redonner un peu de bouffant à ses cheveux bouclés. Avec le doux ovale de son visage, son teint de pêche et ses profonds yeux clairs, elle a l’air d’une poupée. J’enlève à mon tour ma parka North Face achetée en solde l’hiver dernier et censée me protéger de toutes les intempéries. Je retire ensuite mes cache-oreilles. Je ne porte pas de tuque, car je déteste ça. Lorsqu’il le faut, je mets mon chapeau aviateur doublé de fausse fourrure acheté aussi en solde au même endroit.
La propriétaire du bar, Janie, qui officie ce jour-là en tant que serveuse, s’approche de nous avec sa démarche de danseuse. Ce qu’elle est d’ailleurs. En plus de tenir le restaurant avec son mari, Michel, elle enseigne aux petits et aux grands la danse classique et des trucs plus modernes comme le hip-hop.
– Salut, les filles ! Quoi de neuf à la biblio ?
Je secoue la tête en regardant Amélie.
– Pas grand-chose, dis-je. La routine.
– On va recevoir le père Noël bientôt, ajoute Amélie. Dommage que ton fils soit trop grand maintenant ! Et toi, ça va ?
– Occupée depuis que Marie-Pier est partie sur un coup de tête il y a deux semaines ! Mais je gère.
J’affiche une mine désolée.
– Tu n’as pas trouvé quelqu’un pour la remplacer ?
Son visage se tord.
– Non. Mais Alexandra a accepté de faire plus d’heures, heureusement. Alors, je vous sers la même chose que d’habitude ?
Nous hochons la tête en chœur. Toutes les deux, nous commandons systématiquement une pinte de bière blonde lorsque nous nous rencontrons ici. Et visiblement, ce n’est pas aujourd’hui que nous allons changer nos habitudes !
– Parfait ! Je reviens tout de suite, lance notre serveuse du jour en tournant les talons.
Je l’observe tandis qu’elle se glisse derrière le bar et commence à préparer nos boissons. J’aime bien Janie. Contrairement à Alexandra, sur qui je tombe habituellement, Janie est toujours souriante et serviable. C’est une fille simple et naturelle, qui ne ressent pas le besoin d’en faire plus pour se faire remarquer et c’est ce que j’apprécie chez elle.
– Est-ce qu’elle a teint ses cheveux ? Il me semble qu’ils sont plus foncés.
Mon amie jette un coup d’œil derrière elle.
– Peut-être.
Je lui fais part de mon envie d’éclaircir ma chevelure et elle m’examine avec attention.
– Des mèches blondes, peut-être ?
J’acquiesce d’un signe de tête avant de pousser un long soupir.
– J’ai besoin de changement, je crois.
– Pourquoi pas ? Je crois que cela t’irait bien.
Elle fouille dans son immense sac à main, à la recherche de son téléphone, et pousse un petit cri triomphant lorsqu’elle met la main dessus.
– Au cas où ma mère appellerait, m’explique-t-elle en déposant l’objet sur la table.
Je hoche la tête.
– C’est bon, enchaîne-t-elle. Raconte-moi.
Je comprends qu’elle veut que je lui parle de Jasper. Avec effort, je lui relate les derniers événements en tâchant de ne rien omettre. La fatigue de mon amoureux ces dernières semaines, nos disputes plus fréquentes, mon irritation face à ces longues heures de travail, jusqu’à cette scène fatidique qui a mené à son départ.
– Ouche ! commente Amélie.
– Ouais. Je ne l’ai pas vu venir…
Je vais craquer. J’enfouis ma tête dans mes mains, coudes sur la table, avant de la relever aussitôt, gênée à l’idée de me donner en spectacle. Je prends une grande respiration.
– Il n’y a vraiment plus d’espoir, tu crois ? me questionne mon amie avec un air compatissant.
Je lui parle alors du courriel reçu ce matin.
– Comme tu vois, finis-je par dire plus calmement, il ne semble pas regretter sa décision.
– Eh bien ! Il a quand même du culot de te balancer ça sans prévenir. Il aurait pu commencer par parler de ses doutes face à votre relation. Il n’a jamais mentionné quelque chose de ce genre ?
Je ne réponds pas. Mes yeux viennent de buter sur un magnifique spécimen d’homme assis seul à une table à quelques mètres de nous. Grand, bien bâti, cheveux clairs, il sirote une bière et son expression est… indéchiffrable. Je suis certaine de ne l’avoir jamais vu ici, mais quelque chose chez lui me semble familier.
– Hou, hou, fait Amélie en s’agitant. Il y a quelqu’un là-dedans ?
Je sursaute.
– Excuse-moi. Tu disais ?
Amélie a un geste vague de la main.
– Peu importe. Ah ! Voilà Janie avec nos verres.
Je m’adosse à la banquette pour laisser la place libre à la propriétaire qui dépose devant nous deux pintes de liquide ambré ornées d’une belle mousse blanche d’une parfaite épaisseur. Alors qu’elle s’apprête à tourner les talons, je ne peux m’empêcher de lui demander ce qu’elle a fait à ses cheveux. Elle hoche la tête, ravie que j’aie remarqué.
– C’est une idée de ma coiffeuse, explique-t-elle. Elle m’a proposé de les foncer et de les raccourcir un peu.
– Je trouve que ça te va super bien, dis-je en examinant son carré flou aux épaules. Ça me donne envie de changer, moi aussi.
– Oh ! Mais tes cheveux sont si beaux ! Moi, je n’y toucherais pas !
– Tu crois ?
Je passe une main hésitante dans ma longue chevelure châtain adoucie par un dégradé.
– Sûr ! Si je pouvais avoir ta tête, je serais bien heureuse. Les miens frisottent dès qu’il y a un peu d’humidité.
Je rougis, embarrassée, mais incapable de révéler que la nature n’a rien à voir avec l’absence de frisottis de mes cheveux que je passe au fer quasiment chaque matin pour les lisser ou créer les ondulations légères que je porte en ce moment. Sans cet outil magique, ma crinière ressemble à un portrait abstrait.
– Euh, merci.
– Avec plaisir, chantonne Janie. Appelez-moi si vous avez besoin d’autre chose, les filles.
Elle fait demi-tour pour rejoindre un petit groupe d’habitués qui vient de faire irruption dans l’entrée. Je l’entends les saluer avec son enthousiasme habituel.
– Qu’est-ce que c’est que cette histoire de cheveux ? me questionne Amélie d’un ton curieux en attrapant son verre. On dirait que tu en fais une obsession. C’est à cause de Jasper ?
– Je ne sais pas.
Du coin de l’œil, je vois le bel inconnu porter une bouteille de bière à ses lèvres et j’en profite pour l’examiner discrètement. Il a les cheveux blond foncé coupés court et dressés sur sa tête dans un séduisant désordre, comme s’il y passait constamment la main. Son front est haut et ses sourcils sont épais et bien dessinés. Je ne peux pas voir la couleur de ses yeux d’où je me trouve, mais je parierais qu’ils sont clairs. Bleus ou gris, peut-être. Je m’attarde sur les traits de son visage à demi recouvert par une barbe de plusieurs jours qui souligne le carré de sa mâchoire. Lorsqu’il redépose sa boisson sur la table, je suis prise en flagrant délit. Ses yeux me transpercent et je m’empresse de détourner le regard.
Face à moi, Amélie affiche un air songeur. Elle semble réfléchir à quelque chose et finit par secouer la tête.
– Tu sais, j’ai du mal à croire que tu n’aies pas remarqué de changement d’attitude de la part de Jasper. Il me semble que cela a dû transparaître s’il ne t’aimait plus, comme il le dit.
Elle a mis le doigt dans le mille. Jusqu’ici, j’ai refusé de l’admettre, mais je dois me rendre à l’évidence : indirectement, Jasper m’a signifié de plusieurs façons son désamour, sans toutefois prononcer ces mots. J’aurais pu m’en rendre compte avant si j’avais été plus attentive. C’est aussi simple que ça.
Je hoche la tête, dépitée.
– Tu as raison, dis-je en fixant la table. Ça faisait un petit moment qu’il ne m’avait pas dit qu’il m’aimait. Et il m’est arrivé d’avoir l’impression qu’il endurait tout juste ma présence ! Mais…
Je prends une grande respiration avant de poursuivre.
– … j’ai mis tout cela sur le dos de son travail. Il fait beaucoup d’heures supplémentaires depuis quelques mois et j’ai supposé que ses changements de comportement étaient dus au stress et à la fatigue, mais aujourd’hui…
J’ai un petit rire désabusé.
– Je crois plutôt qu’il m’évitait. Qu’il ne voulait pas rentrer à la maison parce que j’y étais.
Ma voix craque un peu sur les derniers mots et mon amie me prend la main.
– Je suis désolée. Si je peux faire quoi que ce soit…
Je renifle.
– Merci, dis-je. T’es gentille.
L’inconnu se lève soudain. Il est vêtu d’un jeans et d’un chandail noirs sous une épaisse veste doublée de couleur olive. Je le vois attraper son portefeuille et son téléphone sur la table et les fourrer dans ses poches, puis se saisir de sa paire de gants. Il lève alors la tête dans ma direction. Je me fige, brusquement intimidée. Nous nous fixons une fraction de seconde avant que je ne capitule. Lorsque je relève les yeux, il m’observe toujours et me fait un léger signe de tête. J’étire les lèvres en un demi-sourire et je sens la gêne m’envahir en songeant à mes yeux humides et à mes joues rougies par l’émotion.
Je me détourne, mais trop tard. J’ai attiré l’attention d’Amélie, qui risque le torticolis en voulant regarder ce qui m’obsède tant derrière elle.
– Hum… chuchote-t-elle en revenant vers moi. Tu le connais ?
Je secoue la tête, puis j’ose regarder l’inconnu à nouveau. Il se dirige maintenant vers le comptoir du bar, où se trouve la caisse. Je m’attarde à ses larges épaules en essayant de comprendre pourquoi je suis si troublée. Il ne m’a pas souri, ne m’a rien dit, mais l’intensité de son regard m’a embarrassée. Cela et cette connexion immédiate, cette familiarité difficile à expliquer et rarement ressentie auparavant. Je me tourne vers Amélie.
– Tu l’as déjà vu dans le coin, toi ?
– Hum… Si je l’avais déjà vu, je m’en souviendrais, observe-t-elle sur un ton coquin.
Je lui souris.
– Oui… Moi aussi, je crois.
On s’esclaffe.
– Il t’a regardée, non ? me questionne Amélie.
J’attrape mon verre nonchalamment.
– Tu crois ? Peut-être un peu.
J’avale une longue gorgée et le liquide pétillant me chatouille le palais avant de réchauffer mon ventre. Amélie me sourit.
– On peut faire enquête auprès de Janie ?
Je n’ai pas le temps de la dissuader qu’elle a déjà le bras levé. Au bar, Janie, qui est en train de conclure la transaction bancaire avec le bel inconnu, pose brièvement les yeux sur nous en hochant la tête. Amélie m’adresse un sourire triomphant et je plisse les yeux, contrariée.
– Pourquoi tu fais ça ?
– Je me renseigne, c’est tout.
L’objet de notre curiosité marche vers la sortie tandis que la propriétaire se dirige vers nous avec empressement.
– Vous voulez autre chose ?
– Ce gars qui s’apprête à partir, c’est la première fois qu’il vient ici ?
Janie tourne la tête vers la porte avant de reporter son regard sur nous.
– C’est la première fois que je le vois, confirme notre serveuse. Il débarque à peine de l’avion, à ce qu’il m’a dit.
– Il est là pour le travail ? demandé-je à mon tour.
– Aucune idée ! Il n’est pas très bavard.
– Ah !
Je cherche ce que je pourrais lui demander d’autre. Amélie me prend de vitesse.
– Il va rester longtemps ? Il t’a dit comment il s’appelle ?
Janie se met à rire.
– Je vois qu’il a attiré votre attention, se moque-t-elle gentiment. J’avoue que si j’étais célibataire…
Elle louche un peu avant de lancer :
– Non, il ne m’a pas dit comment il s’appelle ni quoi que ce soit d’autre, mais je lui demanderai la prochaine fois.
– Pas la peine, dis-je.
– Bonne idée, lance Amélie en même temps.
Je la fusille du regard.
– Vous êtes drôles toutes les deux, rigole Janie.
Amélie lève une main.
– C’est Jill qui a commencé. Elle n’arrêtait pas de le regarder.
Janie me dévisage, visiblement surprise. Elle n’est pas au courant de ma rupture avec Jasper. En fait, personne ne le sait à part Amélie, Mario… et ma mère. Je me racle la gorge.
– Amélie plaisante. C’est que…
J’hésite un moment. Si je le dis ici, l’information se répandra dans toute la ville en moins de deux. Mon amie me prend de court.
– Jilliane et Jasper ne sont plus ensemble.
Janie a un hoquet.
– Quoi ? s’exclame-t-elle, interloquée. Mais depuis quand ?
Je réponds rapidement :
– Deux jours. C’est… très récent, comme tu vois. À nouveau, mes yeux foudroient Amélie qui baisse la tête, contrite. Janie m’adresse un sourire compatissant.
– Je suis vraiment désolée. Tu tiens le coup ?
Cette fois, je hoche la tête sans répondre.
– Eh bien, si je m’attendais à ça ! J’aurais parié que vous alliez vous marier !
Elle se redresse et serre son plateau contre elle, inconsciente de la peine que cette dernière phrase me cause. Cette fois, Amélie semble vraiment regretter son indiscrétion. Janie déclare :
– Ne t’inquiète pas, Jilliane, je vais garder ça pour moi.
Je pince les lèvres. Il m’est impossible de la croire. Depuis que je suis ici, c’est elle qui m’alimente en potins ! Elle poursuit sans rien remarquer.
– Pour revenir à ce joli monsieur, il a tout de même précisé qu’il avait aimé notre cuisine et qu’il allait revenir.
– Donc, on va le revoir, s’enthousiasme Amélie. C’est super !
Malgré moi, j’ai un sursaut d’excitation qui s’éteint dès que la réalité de ma situation se rappelle à moi. Je viens de me faire larguer comme une vieille poche de linge sale et mon cœur est en miettes. Cet homme n’est rien d’autre qu’un bel inconnu.
Je lève les yeux vers Janie.
– J’espère que tu ne t’imagines pas que je…
– Oh, mais non ! Ne t’en fais pas. C’est un nouveau visage et qui plus est, très agréable à regarder, alors… c’est normal qu’il suscite la curiosité.
Elle a raison. L’espace d’un instant, cet homme intrigant a réussi à me faire oublier le désastre dans lequel je me trouve.
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