Tempêtes à Fermont

Jo Bessett · Chapitre 41 sur 49

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Tempêtes à Fermont

Chapitre 40

 

 

Alors que je me dirige d’un pas pressé vers les locaux de la Ville, je suis freinée dans mon élan par une main qui saisit mon épaule. Je fais demi-tour, prête à invectiver l’inconnu, mais la surprise me cloue sur place.

– David ? Mais qu’est-ce que tu…

Son sourire est toujours aussi craquant.

– Tu es passée devant moi sans me voir. Je t’ai fait signe, mais…

Il exécute un grand salut de la main en disant cela et je m’empourpre.

– Désolée. J’étais concentrée. J’ai une rencontre avec mon patron.

Les traits de son visage se détendent ; il semble soulagé.

– Tant mieux. J’ai cru que tu m’évitais. Tu n’as pas répondu à mon message de ce matin, alors je me suis dit que j’allais passer te dire bonjour.

Je suis perdue.

– Tu m’as envoyé un message ? Je ne l’ai pas vu. J’ai laissé mon téléphone dans mon sac au bureau et je crois bien que je ne l’ai pas regardé depuis mon réveil. La journée a été… complètement folle.

– Ne t’en fais pas. Je n’étais pas vraiment inquiet, tu sais. J’ai simplement saisi l’occasion pour venir te voir.

Il se tient à moins d’un mètre de moi, ses longues jambes légèrement écartées et les mains enfouies dans les poches de son large manteau. Même à cette distance, je peux voir les paillettes d’or au fond de ses iris gris. Son sourire s’élargit tandis qu’il m’examine attentivement et je sens une vague de chaleur poindre dans mon ventre.

Il fait un pas en avant et se penche vers moi.

– Quand est-ce qu’on se voit ? murmure-t-il à mon oreille.

Son haleine chaude semble traverser mon tympan pour se rendre directement au centre d’excitation sexuelle de mon cerveau. Il pose un furtif baiser sur ma tempe.

– Chez toi ce soir ?

Ah mon Dieu ! Comment résister à ce type ? Je secoue la tête dans l’espoir de m’éclaircir les idées.

– Euh, je ne peux pas… Mon beau-père vient d’arriver et…

Il prend un air déçu de petit garçon et j’éclate de rire.

– Tu n’as pas honte de me manipuler ainsi ? Ses yeux se plissent.

– J’aimerais bien te manipuler maintenant.

De nouveau, le rouge me monte aux joues. Je lui donne une petite tape sur l’épaule.

– Bon, ça suffit. Je suis en retard à mon rendez-vous. Je te fais signe ensuite, ça te va ?

Il approuve avec vigueur.

– Super ! À plus tard, Jill.

Il tourne les talons et je le regarde s’éloigner avant de me secouer. Dominic sera irrité. Il déteste quand les gens ne sont pas à l’heure. J’essaie de ne pas penser au fait que, tôt ou tard, je vais devoir avoir une conversation sérieuse avec David. Comme chaque fois qu’il se manifeste ou que nous sommes ensemble, je me demande comment tout cela va finir. En restant ici, en travaillant avec son père, j’avais l’impression de conserver un lien avec lui. Mais maintenant que je dois partir moi aussi, je m’inquiète. Que va-t-il nous arriver ? Est-ce que notre relation tiendra la distance ? Est-ce qu’il voudra même que l’on essaie ?

Devant la porte entrebâillée du bureau de Dominic, je m’arrête et prends une grande respiration en reléguant mes préoccupations dans un coin de ma tête. Puis, je frappe deux petits coups sur le battant et pousse la porte.

Une fois de plus, je m’étonne de la propreté du bureau de mon directeur. Rien à voir avec le bordel qui règne sur le mien. Je me demande ce que cela veut dire de nos personnalités respectives et sur notre efficacité au travail. À coup sûr, je suis perdante dans les deux cas.

– Bonjour, Jilliane, me salue courtoisement Dominic. Assieds-toi, s’il te plaît.

Il est vêtu d’un pantalon noir et d’un veston de laine couleur taupe sur une chemise blanche à fines rayures. La classe. Je me réjouis intérieurement d’avoir pensé à soigner ma tenue ce matin. Je croise mes jambes gainées d’un épais collant noir, par-dessus lequel j’ai enfilé une courte jupe de laine assortie à mon chandail. Je lui réponds tout en retirant le long manteau de duvet que j’ai mis pour affronter le froid matinal.

– Bonjour, Dominic. C’est presque un sauna dans ton bureau !

– Ce doit être à cause du soleil.

Je jette un œil à la fenêtre à ma droite par laquelle entre effectivement une profusion de lumière. Tout le contraire de la pièce que je partage avec Amélie. Il faut dire que la bibliothèque est située sur le versant nord du mur. Je pose mon blouson sur mes genoux.

– Oui. Il fait beau aujourd’hui.

Dominic fait rouler sa chaise pour appuyer ses avant-bras sur la surface de son bureau dépourvu du moindre grain de poussière. Il croise les mains.

– Quelque chose de prévu pour les vacances ? me questionne-t-il aimablement.

J’explique que ma mère et mon beau-père sont venus me rejoindre pour fêter Noël.

– C’est bien. C’est leur première visite à Fermont ?

– Oui. Mon beau-père trouve le froid un peu intense, je crois !

– Cette année, c’est particulièrement difficile.

Puisqu’il souhaite visiblement débuter cette rencontre par un kitchen talk, je lui demande à mon tour si tout va bien pour lui. Il me répond avec enthousiasme.

– Ça va très bien. Julie et moi avons eu une bonne nouvelle !

Je devine tout de suite.

– Votre demande d’adoption ?

Il m’offre un large sourire.

– Oui. Une petite fille en Colombie. Julie est folle de joie.

Il y a un peu plus de trois ans, Dominic et sa femme ont appris que cette dernière était infertile. Après avoir encaissé le choc, ils ont envisagé de devenir famille d’accueil avant de se tourner vers l’adoption internationale. Les démarches ont été longues et ardues, mais lorsque leur dossier a finalement été approuvé pour la Colombie, ils ont fêté au champagne. Quand je suis entrée en poste, cela faisait déjà un an et demi qu’ils patientaient, mais on les avait prévenus que les délais seraient longs. Certains couples avaient dû attendre presque cinq ans avant de pouvoir accueillir un enfant. Mais là, pour Dominic et Julie, ça y était, et même plus tôt que prévu. J’étais sincèrement heureuse pour eux.

– Toutes mes félicitations ! Tu as une photo ?

L’enfant qu’il me montre sur son téléphone est adorable. Un visage rond, des yeux presque noirs, légèrement en amande, une petite bouche aux lèvres charnues et des cheveux bruns bouclés.

– Qu’est-ce qu’elle est mignonne !

Il s’anime.

– N’est-ce pas ? Elle vient d’avoir trois ans. Ils nous ont dit qu’elle avait peut-être un léger retard, car elle parle peu et est très timide, mais ça m’apparaît normal quand on connaît son histoire.

Son visage s’assombrit.

– Je ne te raconte même pas. Bref, nous, on l’aime déjà. On est en train de planifier le voyage pour aller la chercher.

Dominic a toujours un large sourire. Mes yeux s’attardent sur la photo encadrée qui trône à côté de son ordinateur. J’ai déjà rencontré sa femme à quelques reprises et je l’ai trouvée très sympathique. Sur la photo, elle est debout devant un plan d’eau et sourit à l’objectif, ses longs cheveux bruns fouettés par le vent. À ses côtés, Dominic est pratiquement méconnaissable en short et t-shirt gris, une barbe de plusieurs jours couvrant le bas de son visage. Ses traits sont détendus et ses yeux pétillent de joie. C’est ce qui m’obsède dans cette photo. Je ne reconnais pas mon patron.

– Julie est aux anges, commente-t-il. C’est le plus beau cadeau de Noël que nous aurions pu avoir !

– En tout cas, je vous trouve bien courageux. Je ne sais pas si j’aurais eu la patience et l’énergie pour entreprendre un tel processus !

– Bah, l’important c’est que nous ayons cette belle petite fille qui nous attend. Mais j’ignore si allons réussir à dormir d’ici notre départ !

À ces mots, mon patron s’agite sur sa chaise.

– À ce sujet, reprend-il, tout s’est précipité et nous prenons l’avion après-demain pour aller chercher Mia. Ensuite, je vais prendre un congé de paternité de trois semaines à compter de janvier.

Je me tortille à mon tour sur mon siège, mal à l’aise. En janvier, aussi invraisemblable que cela m’apparaisse maintenant, je serai à Montréal.

– Évidemment, dis-je néanmoins.

Il faut que je lui dise. Je n’ai pas le choix. Sans endroit où habiter, je ne vois pas d’autre solution que de retourner chez moi. Ma mère sera heureuse et je pourrai poser ma candidature pour le poste que j’ai vu il y a quelques jours. Le descriptif était intéressant et je possède les qualifications demandées.

– Euh, Dominic, je voulais te dire…

Je m’arrête et tire ma lettre de démission de ma poche arrière où je l’ai glissée plus tôt. Je la lui tends.

– Je démissionne, soufflé-je en baissant les yeux.

Lorsque je les relève, il me dévisage, les yeux ronds. Il n’a pas pris ma lettre, alors je la dépose sur le bureau et commence à lui expliquer que Marie n’a pas pu me trouver un logement et que j’ai donc décidé de repartir à Montréal.

– Jasper récupère la maison au début de janvier. Et puis, il y a un poste d’affiché à la BAnQ qui me plaît pas mal, alors…

On dirait que Dominic a perdu la fonction du langage. Il me fixe toujours avec une expression stupéfaite.

– Est-ce que… tout va bien ?

Il sort de sa torpeur.

– Excuse-moi, je suis surpris. Je croyais…

Il passe la main devant ses yeux, puis se masse le front.

– Je suis désolé, Jilliane. Je croyais qu’on pourrait te trouver quelque chose. Je n’ai pas pensé que…

Il pousse un profond soupir.

– Ça tombe mal. J’aurais aimé compter sur toi pendant mon absence, et puis… j’aurais voulu que ce soit toi qui t’occupes de nos nouveaux projets pour la bibliothèque. Je sais que tu aurais fait du bon travail.

Malgré moi, je suis touchée par cette dernière affirmation qui m’étonne un peu.

– Merci pour ta confiance. J’aurais aimé rester… Mais je suis encore plus désolée de te laisser en plan comme ça, à la dernière minute, en sachant que tu prends ce congé de paternité.

J’ai une brusque inspiration.

– Je peux peut-être demander à Jasper de m’accorder une semaine ou deux de plus ? Le temps que tu reviennes de ton voyage ?

Il mordille sa lèvre inférieure.

– C’est sûr que ça m’aiderait. Je vais faire afficher le poste aujourd’hui même et avec un peu de chance, les ressources humaines pourront passer quelques entrevues téléphoniques dès le retour du congé des fêtes.

– D’accord. Je vais l’appeler.

J’ignore si Jasper va accepter. Mais puisque nous sommes restés en bons termes, je me sens moins gênée de solliciter cette faveur. J’ajoute en me levant :

– Je te tiens au courant.

Je m’apprête à quitter la pièce quand Dominic me retient.

– Attends. Il faut quand même qu’on parle de ton plan.

Je me fige, puis me rassois lentement. J’avais complètement oublié l’objet de ma visite.

– Bien sûr, dis-je prudemment.

Je ne sais pas pourquoi je m’attends toujours au pire, comme c’est le cas en ce moment.

– Alors, écoute, il y a de bons éléments, poursuit Dominic en saisissant une pile de feuilles bien rangées près de son ordinateur. Plusieurs de tes propositions sont intéressantes et je suis prêt à les mettre en place. C’est pourquoi je suis déçu que… bref, passons. J’en ai discuté avec le directeur général, ainsi qu’avec la mairesse, et nous nous sommes entendus sur certaines des orientations à inclure dans le prochain plan quinquennal. Elles seront d’ailleurs entérinées par le conseil municipal à la prochaine réunion.

J’ai l’impression de ne pas bien comprendre. Est-ce qu’il a vraiment dit que j’avais fait plusieurs propositions intéressantes ?

– Entre autres, poursuit mon patron, nous avons décidé de créer un nouveau poste permanent, comme tu le proposes.

Quoi ? Je me retiens de battre des mains. Enfin ! C’est pratiquement inespéré. Je suis contente pour mes collègues et pour la personne qui me remplacera.

– C’est… Euh… C’est bien. Super !

– J’imagine que tu sais qu’une nouvelle ressource est toujours accompagnée de nouveaux projets.

Ah ! C’était trop beau pour être vrai. Au final, nous ne serons pas mieux lotis. Puis, je réalise que cela ne me concerne plus. J’ai tout de même un petit pincement au cœur. Dominic devient volubile.

– Le premier projet consiste, comme tu t’en doutes, à élargir nos heures d’ouverture. Il y a des discussions à prévoir avec le syndicat, mais à notre avis, ce serait envisageable de le faire dès l’automne prochain. Ainsi, nous pourrions ouvrir plus tôt le samedi, par exemple à neuf ou dix heures, et augmenter de quelques heures aussi en semaine. Il faudra évaluer l’achalandage avant de se décider. À ce sujet, j’attends toujours ton évaluation.

J’établis déjà mentalement des horaires.

– Hum… Je vais voir ce que je peux faire.

– Ensuite, je dois te dire que la direction aime ta proposition de moderniser le site Web de la bibliothèque.

– Génial !

Là, je suis sincère. J’avais proposé dès mon arrivée d’utiliser les habiletés informatiques d’Hugo pour effectuer quelques changements sur notre site Web. À cette époque, Dominic avait préféré attendre, arguant que la Ville envisageait une refonte de son site, ce qui inclurait celui de la bibliothèque. J’ai tout de même réitéré cette recommandation dans mon plan et je suis ravie de savoir que cette fois-ci, elle a été acceptée.

– L’idée d’y créer un cercle littéraire virtuel pour les adultes, avec des suggestions de lecture, a beaucoup plu. Tu proposais d’ajouter une page sur le site de la bibliothèque qui serait consacrée aux plus jeunes avec des idées de bricolages et des propositions de lecture, et on a aimé aussi. Qu’est-ce que tu en dis ?

Je me retiens une fois de plus de battre des mains. Ce sera beaucoup de travail, mais je sais qu’Amélie saura porter ce projet.

– Je suis contente.

– Finalement, nous aimerions positionner la bibliothèque comme un pôle touristique et communautaire. Les nouveaux arrivants qui débarquent ici, que ce soit pour le travail ou pour visiter des proches, n’ont souvent aucune information sur la Ville et ses services, à l’exception de ce qui se trouve sur le site Internet. Alors on voudrait en faire un peu plus.

Je dresse l’oreille.

– De quelle façon ?

– On a pensé ajouter un volet, disons, patrimonial à la bibliothèque. La Ville dispose de documents historiques sur sa création et ses industries, mais personne ne s’en occupe. À l’hôtel de ville, le personnel se fait demander de plus en plus souvent des renseignements de ce genre et la section archives des documents administratifs est un vrai fouillis. On aimerait que la ressource supplémentaire s’occupe de démêler tout ça. Les documents les plus intéressants pourraient être offerts en consultation sur place à la bibliothèque.

Je suis ébahie. Cette nouvelle mairesse a du coffre. J’ai toujours admiré les femmes qui ont de l’audace, d’autant plus que je n’en ai pas vraiment.

– Eh bien, ce sont des projets ambitieux. Tu es sûr que ce ne serait pas deux nouvelles ressources qui nous ont été accordées ?

Dominic a un sourire pincé.

– On verra. Ces mesures seront implantées graduellement. La personne qui te remplacera pourra évaluer tout cela.

Je réalise que j’appartiens déjà au passé de la bibliothèque. Et ça me fait mal. Dominic a peut-être senti mon désarroi, car il ajoute :

– J’espère que nous pourrons trouver quelqu’un d’aussi compétent que toi.

Je me mords les lèvres, émue par ce qu’il vient de me dire. Et moi qui croyais que je le décevais. Ma mère dit souvent qu’il se passe beaucoup de choses dans ma tête qui n’existent pas en réalité et là, je suis prête à la croire. Je dois avoir plus confiance en moi.

– J’aurais aimé mettre tout ça en œuvre.

Dominic se lève et me tend la main.

– Il ne me reste plus qu’à te remercier et à te souhaiter bonne chance.

Je me lève à mon tour.

– Merci, Dominic, dis-je en serrant la main tendue. J’ai beaucoup aimé travailler avec toi. Nous étions parfois en désaccord, mais j’ai toujours apprécié ton honnêteté et ton professionnalisme. Tu es un bon directeur.

Pour une fois, l’ambiance qui règne entre nous est agréable.

– Moi aussi, j’ai été heureux de travailler avec toi. Tu es à l’occasion trop émotive, du moins pour moi qui suis assez cartésien, mais tu as du cœur, de bonnes initiatives et tu es une excellente gestionnaire. Tes employés et les gens qui fréquentent la bibliothèque ne disent que du bien de toi.

J’essaie de contenir les émotions qui montent brusquement en moi. C’est officiel. Je vais bientôt quitter cette ville et mes collègues de travail, qui sont devenus mes amis. Il n’y a plus de retour en arrière possible. Je cligne des yeux rapidement pour chasser les larmes qui se pointent. Je dois partir avant que la situation ne devienne trop inconfortable.

– Je te souhaite de joyeuses fêtes et un bon congé. Tous mes vœux de bonheur avec Mia.

– Merci. Tu m’avises dès que tu as la confirmation que tu peux rester quelques semaines de plus ?

– Je crois que deux semaines, ce sera le maximum que Jasper m’accordera. Je te tiens au courant, oui.

Il contourne son bureau et on se fait une accolade. La première et peut-être la dernière. Après un dernier signe de la main, je franchis la pièce, la gorge serrée. Je ne pensais pas me sentir aussi bouleversée et je ne veux pas qu’Amélie me voie ainsi, car je n’aurai pas la force de répondre à ses questions. Après une brève hésitation, je me dirige vers le P’tit bar.

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