Tempêtes à Fermont
Chapitre 43
Je me présente au P’tit bar le lendemain matin, les yeux encore bouffis de sommeil. Le soleil est à peine levé et mes cinq minutes de marche dans le froid hivernal n’ont pas réussi à me réveiller totalement. J’ai besoin d’un café bien fort.
Je marche jusqu’au comptoir du bar en cherchant Janie. Je repense à cette soirée mémorable, il y a une semaine à peine, où tout a changé entre David et moi. Un frisson me parcourt l’échine. Tant de choses se sont passées en si peu de temps ! Janie surgit par la porte réservée aux employés et m’accueille tout sourire.
– Bon matin, Jilliane ! Un grand café, deux crèmes ?
J’acquiesce du menton, un peu éberluée de la voir si pimpante. En entendant mon nom, Michel passe la tête dans l’embrasure du large passe-plat qui se trouve juste derrière Janie et m’envoie un salut de la main avant de retourner, je suppose, faire cuire du bacon à la pelle, tant l’odeur est omniprésente. J’ai l’impression de rêver ! Tout a l’air si normal.
Tout en s’activant, Janie entreprend de m’éclairer. Je comprends que les policiers, qui ne souhaitaient au départ qu’interroger Michel, avaient dû l’embarquer lorsque ce dernier s’était mis à les abreuver d’insultes en apprenant que son père, Pierre, avait passé la nuit en prison alors que sa santé est précaire. L’homme avait été mis en examen après que la police a découvert qu’il entretenait une relation intime avec la victime, et qu’il était même chez elle le jour du meurtre. Il serait reparti à Val-d’Or après avoir, supposément, mis un terme à leur relation.
Je l’interromps.
– Quoi ? Alors… il serait venu ici pour la tuer ?
Elle acquiesce de la tête en me tendant l’appareil pour le paiement par carte bancaire.
– C’est ce que pense la police, en tout cas. Mais Pierre assure qu’il n’a rien fait de tel et Michel le croit. Le hic, c’est que les données de son téléphone confirment qu’il était dans le secteur.
J’effectue mon paiement tout en secouant la tête, éberluée.
– Mon Dieu ! Quelle histoire incroyable ! Mais… Je me penche en avant et j’ajoute à voix basse :
– Avez-vous envisagé l’idée qu’il pourrait vraiment l’avoir tuée ?
Elle me jette un regard troublé.
– Moi, oui, mais Michel dit que c’est impossible. Pour l’instant, la police n’a pas de preuves, alors son père a été relâché ce matin avec ordre de rester dans la région. Michel a donc décidé de l’héberger pour quelque temps. Il trouve qu’il ne va pas très bien. Il a toujours eu des problèmes de cœur, mais nous avons l’impression qu’il commence à avoir quelques pertes de mémoire également. C’est peut-être pourquoi ç’a été si compliqué avec les policiers. Son histoire n’était pas claire, ont-ils dit à Michel. Ce fut un dur moment pour mon mari !
– Et il a repris le travail pour se changer les idées. Je le comprends.
J’ai envie de lui raconter ce qu’Hugo a avoué au policier la veille, impliquant madame Beauchemin, mais je me retiens. Je ne veux pas lui nuire et de toute façon, cela ne me regarde pas, comme dirait l’inspecteur Coon.
– En tout cas, dis-je en saisissant mon café, ce n’est pas tous les jours qu’il y a autant d’action dans le coin. J’espère que tout s’arrangera pour vous.
Janie a une moue inquiète.
– Merci. Je l’espère aussi. C’est dur pour nous tous, mais on essaie de faire comme à l’habitude.
Je retourne à mon lieu de travail l’esprit préoccupé par tout ce qui arrive. En cette dernière journée avant les vacances, je tente de profiter du calme qui règne avant l’ouverture pour mettre en ordre mes dossiers. David m’a écrit qu’il passerait me voir autour de midi. Il a, paraît-il, quelque chose à me remettre. Ce matin, Mario aurait surpris son fils en l’invitant à faire du ski de fond dans l’après-midi et à prendre un verre ensuite. J’étais contente pour lui. Mon sentiment me dit qu’une bonne conversation entre les deux règlerait bien des choses.
Fripon vient me rejoindre dès que je m’installe à mon poste de travail et se couche sur les papiers qui traînent sur mon bureau. Pendant qu’il fait sa toilette, je révise nos procédures pour faciliter le suivi de la personne qui prendra ma succession. Le souvenir de mon arrivée est encore très frais dans ma mémoire. L’absence de procédures écrites m’avait alors causé bien des maux de tête. L’ancienne directrice était en poste depuis si longtemps qu’elle connaissait par cœur le fonctionnement de la bibliothèque et j’avais dû me résigner à la contacter à quelques reprises après ma formation pour qu’elle m’éclaire.
Je suis totalement concentrée sur nos règles pour le traitement des documents lorsque j’entends la voix d’Amélie fredonner une chanson de Noël. Aussitôt, Fripon saute en bas du bureau et trottine jusqu’à la porte, la queue en l’air. Je me lève à mon tour, profitant de cette occasion pour me dégourdir les jambes.
Je regarde Amélie retirer son manteau, sa tuque et son foulard avec des gestes énergiques. Elle a les joues rougies par le froid, à moins que ce ne soit à cause de l’excitation.
– C’est la grande forme ce matin ! C’est la perspective des vacances ou un beau policier fringant qui te fait cet effet ?
– Qu’est-ce que tu en penses ?
Je fais mine de réfléchir.
Amélie a un large sourire.
– Laisse tomber. Tu sais ce que je viens de trouver pour Lucas ? demande-t-elle à brûle-pourpoint.
Elle s’assoit sur le banc pour retirer ses bottes. Je secoue la tête en guise de réponse.
– Un petit chien ! assène-t-elle d’une voix triomphante. Un petit chien mignon tout plein ! Je suis tellement contente ! Ça fait des mois que mon gars me harcèle avec ça.
– C’est vrai ? dis-je en m’adossant contre le mur. C’est super ! Tu vas l’emballer dans une boîte comme dans les films ?
Elle rit.
– Je ne sais pas. Pauvre animal ! Il risquerait d’aboyer et de vendre la mèche.
Je m’esclaffe à mon tour.
Puis, elle tire son téléphone de son sac à dos.
– Je te montre des photos ?
Nous contemplons, béates, un mignon petit bâtard au poil caramel avec des oreilles pointues et une tache blanche sur la truffe.
– Qu’est-ce qu’il est mignon !
– N’est-ce pas ? réplique Amélie, rayonnante de fierté.
C’est à croire qu’elle l’a elle-même porté tellement son visage est transi d’amour. Je suis contente pour eux. Car même si Lucas était très jeune lorsque l’accident a eu lieu, mon amie m’avait confié qu’il avait commencé à poser des questions sur l’absence de son père. C’est un enfant calme et sérieux. Bien trop sérieux. Un petit chien mettra de la joie dans leur foyer. Ainsi qu’un certain policier du secteur, peut-être ? C’est en tout cas ce que je leur souhaite de tout mon cœur !
– Et tu vas le chercher quand ?
– Demain matin ! Je vais devoir tricoter une histoire pour expliquer à Lucas que le père Noël est passé plus tôt cette année ! Habituellement, il a ses cadeaux le 25 au matin, alors que là, ce chien arrivera deux jours d’avance.
Je réfléchis avant de claquer des doigts.
– Je sais ! Tu n’as qu’à dire que le père Noël ne pouvait pas amener le chiot sur son traîneau pour faire sa tournée, car il est trop petit. Il aurait pu tomber !
Les yeux d’Amélie s’illuminent.
– Super idée !
Elle enfile ses chaussures et nous nous dirigeons ensemble vers la cuisine. Pendant qu’elle range son lunch dans le frigo, je démarre la cafetière. Fripon vient se frotter contre mes jambes, me signifiant ainsi que son bol de croquettes est vide.
Je l’observe d’un œil suspicieux.
– Tu ne trouves pas que tu es assez gros comme ça ? Franchement, il va falloir qu’on s’organise pour le ravitaillement. J’ai l’impression qu’il a pris quelques livres depuis qu’il est ici, à force d’être nourri par tout le monde.
Amélie hausse les épaules.
– Bah, ça lui va bien, non ? Il a l’air d’un gros toutou. L’important, c’est qu’il soit heureux.
J’approuve tout en versant des croquettes dans le bol.
– C’est vrai. Et nous sommes chanceux, car jusqu’à maintenant personne ne s’est plaint de sa présence. Et Dominic n’a rien remarqué encore !
Amélie ouvre de grands yeux.
– Tu ne lui as pas dit ?
– Je n’ai pas osé.
Je me balance d’un pied sur l’autre, mal à l’aise. Je dois lui dire que je démissionne.
– Écoute, il faut que je te parle de quelque chose… Je suis interrompue par une notification de mon téléphone. Je tire l’appareil de ma poche arrière.
– Excuse-moi, c’est David. Il avait dit qu’il passerait et il vient d’arriver. Je vais lui ouvrir.
Je quitte avec empressement la cuisine tandis qu’Amélie s’écrie dans mon dos :
– Tu vas me laisser lui parler ?
Je marche d’un pas rapide vers la porte extérieure, le cœur battant, et je suis un peu essoufflée lorsque je lui ouvre. Je me prends une bourrasque en plein visage.
– Salut, Jill !
J’ai l’impression qu’il y a une éternité que je ne l’ai vu. N’est-il pas plus grand que dans mon souvenir ? Plus beau ? Plus blond ? Il sourit et de fines lignes se dessinent au coin de ses yeux.
– Salut ! Vite, entre. On gèle.
Je ferme derrière lui en frissonnant. Le vent est froid – à quoi s’attendre d’autre ici ! –, et les nuages qui s’amoncellent à l’horizon laissent présager une nouvelle bordée de neige.
Lorsque je me retourne pour lui faire face, je remarque tout de suite qu’il a les mains cachées derrière son dos.
– Qu’est-ce que tu mijotes ?
– Tu dois ouvrir ceci, dit-il en me remettant une enveloppe.
Intriguée, je passe mes doigts dans l’ouverture en triangle pour en retirer le rabat et je retire la carte qui se trouve à l’intérieur. C’est une vraie carte de Noël, avec un paysage enneigé, un peu montagneux, où se glissent ici et là des maisonnettes colorées et une église. À l’avant-plan, un sapin aux branches lourdes de neige, une étoile dorée à son sommet, jette les feux de ses lumières sur le sol.
Je l’ouvre. C’est une invitation à partager le réveillon de Noël de la famille Charlebois, signée par Marie-Andrée, Mario et David. Je ne sais pas pourquoi je suis si émue.
– Comme ça, c’est officiel. Tes parents sont invités aussi, bien sûr.
Je lève les yeux vers lui.
– Merci. C’est gentil.
Puis, il ramène en avant son autre bras et me donne un petit bouquet de fleurs, probablement acheté au supermarché. Qu’importe. C’est le geste qui compte.
– J’ai oublié de t’en offr ir à notre premier rendez-vous officiel, alors… voilà.
Il esquisse un geste d’excuse en me tendant le bouquet avec en son centre une superbe rose blanche.
Je fonds.
– Merci. C’est très gentil.
Je prends le bouquet. J’aimerais bien enlacer David et me serrer contre lui, mais j’ai les deux mains occupées. Il se penche vers moi et m’embrasse. Ses lèvres sont froides.
– De rien.
Une voix pimpante vient casser l’ambiance.
– Hé, tu en as de la chance, Jilliane ! Des fleurs ! Il y a une éternité que je n’en ai pas reçu.
Nous nous tournons dans un ensemble parfait vers Amélie qui nous rejoint d’un pas décidé, les talons de ses hautes bottes claquant sur le sol. Elle est particulièrement jolie ce matin et je ne peux m’empêcher de me demander si David ne la trouvera pas plus attirante que moi. Ses longs cheveux roux sont tressés en une natte lâche qui balaie son dos à chacun de ses mouvements. Son chemisier crème et sa veste en jeans bleu font ressortir son teint ivoire et le vert de ses yeux, tandis que le pantalon noir qui la moule met en valeur ses formes voluptueuses. Pour la première fois depuis que je la connais, je ressens de la jalousie envers elle. J’essaie d’étouffer ce sentiment indigne.
– Salut, Amélie, dis-je en m’efforçant de sourire. Tu as déjà rencontré David.
Amélie s’arrête à deux pas de nous et tend la main à David qui la serre avec cordialité.
– Salut David ! lance-t-elle avec large sourire. Contente de te revoir !
– Moi aussi, renchérit-il avec un léger mouvement de tête. Mon père m’a parlé de toi, il y a quelques jours. Il t’aime bien.
Amélie prend un air sérieux.
– Oui, bon. Il a plutôt intérêt ! Malheureusement, on ne peut pas en dire autant de notre côté. C’est tout juste si on l’endure.
Voyant qu’un doute passe dans les yeux gris de David, Amélie secoue la tête.
– Je plaisante !
David rigole.
– Tu lui ressembles un peu, poursuit Amélie. Surtout tes yeux.
David étire les lèvres en un mince sourire, ce qui fait ressortir les étoiles au coin de ses yeux.
– Il paraît que je suis un bon mélange de mes deux parents, commente-t-il.
– Un excellent mélange, même ! renchér it Amélie avec un clin d’œil en ma direction. Ils ont plutôt bien réussi !
Je relève la tête, un peu irritée.
– Arrête ton numéro de charme, s’il te plaît.
Mais suis-je donc vraiment jalouse ? Une part de moi souhaiterait qu’elle nous laisse. Peut-être pas juste une part, en fait.
– Je ne lui fais pas du charme, proteste Amélie. Je dis ce qu’il en est, c’est tout.
Je lève les yeux au ciel, avant de lui tendre la carte et les fleurs.
– Tiens. Tu peux aller porter ça à mon bureau ?
Elle attrape machinalement les objets, mais ne disparaît pas pour autant.
– Tu es ici jusqu’à quand ? demande-t-elle à David.
– À Fermont ? Hum… en principe, je repars le 5 janvier.
Il a dit ça avec une trace de regret dans la voix, en m’envoyant un rapide sourire d’excuse. J’ai un coup au cœur. Jusqu’à maintenant, il n’était pas certain de sa date de départ, mais là il semble que si.
Je sens le regard d’Amélie qui me brûle le côté de la tête, mais je l’ignore.
– Ton père t’attend pour quelle heure ?
Visiblement heureux d’échapper aux questions indiscrètes de mon amie, David se tourne vers moi avec empressement.
– Dès que possible. Je vais y aller tout de suite si ça ne te dérange pas.
Je fais un bref signe à Amélie qui saisit tout de suite mon message.
– Bon, bien, je vais aller mettre ces fleurs dans l’eau. Contente de t’avoir revu, David.
– Pareil pour moi. Joyeux Noël si on ne se revoit pas.
Amélie tourne les talons et j’attends qu’elle soit assez loin pour parler de nouveau.
– Merci encore pour les fleurs. Et pour l’invitation. On y sera.
Son sourire est tendre et je sens mes jambes se ramollir lorsqu’il me couve d’un regard fiévreux.
– Pas de quoi. J’espère qu’on pourra se voir seuls avant. Tu fais quelque chose ce soir ? J’ai envie d’essayer différentes choses sur toi…
Il m’offre un baiser coquin et, en guise de protestation, je tends le bras en avant et pose le bout de mes doigts sur son torse, heureusement camouflé par son manteau, pour le repousser doucement.
– Qui te dit que, moi, j’en ai envie ? lui soufflé-je.
Il attrape ma main et m’attire à lui.
– Tout ton corps.
Une vague de chaleur m’envahit alors qu’il m’embrasse avec fougue. Seigneur ! Pourquoi me fait-il tant d’effet ? C’est d’un ridicule. J’ai l’impression de perdre toute volonté propre dès qu’il pose les yeux sur moi. Il se détache à regret.
– Malheureusement, je ne peux pas rester. Et pour être honnête, je ne sais pas comment ça va tourner avec mon père, alors je ne te promets rien pour ce soir. On se parle plus tard ?
Je tente de reprendre mes esprits.
– D’accord… Je comprends… Dis bonjour à Mario et ne t’inquiète pas pour moi.
Amélie est presque extatique quand j’entre enfin dans notre bureau.
– Wow ! s’exclame-t-elle. Il est…
Elle cherche le terme exact. Je suggère :
– Beau ?
– Je dirais plutôt sexy. Encore plus que dans mon souvenir. Et il semble très épris de toi.
– Tu crois ?
Elle hoche gravement la tête.
– Je crois, oui.
Malgré l’avenir incertain qui m’attend, malgré la peur qui m’étreint le cœur, je ne peux m’empêcher, à ce moment précis, de ressentir de la joie.
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