Tempêtes à Fermont

Jo Bessett · Chapitre 25 sur 49

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Tempêtes à Fermont

Chapitre 24

 

 

L’Authentique resto est un peu plus grand et un peu plus chic que le P’tit bar, bien que les plantes en plastique disséminées le long des murs accumulent une poussière douteuse. Situé également dans le mur, tout près de l’hôtel, le restaurant a pour attraits des chaises rembourrées ultra-confortables et un menu qui propose autre chose que des hamburgers et de la pizza. Pour plus de variété, il faut se rendre à Labrador City, où on trouve quelques bons restos et plusieurs magasins.

Située près d’une fenêtre, notre table est décorée d’une bougie nichée dans une corolle de feuilles de gui. À cette heure, l’endroit est calme. Les autres clients sont un jeune couple assis à une table au fond de la salle et un homme âgé qui lit un journal en buvant un café à quelques mètres de nous.

Je retire mon manteau et l’accroche au dossier de mon siège en frissonnant. Je regrette de ne pas avoir mis quelque chose de plus chaud que cette blouse de coton crème à rayures roses, mais sa taille cintrée m’avantage et la couleur rehausse mon teint un peu pâle. Ma mère a été plus avisée. Son chandail bleu clair me semble beaucoup plus douillet.

La serveuse, une dame dans la cinquantaine dont le sourire se fait rare, nous apporte les menus et ma mère commande sans attendre une bouteille de son meilleur vin rouge.

– Pour fêter mon premier voyage dans le nord du Québec !

– Tu ne préfères pas que nous prenions juste un verre ? Je travaille demain.

– Tu es tellement sage et responsable ! Est-ce que tu t’amuses parfois, au moins ? Ne t’inquiète pas, j’apporterai la bouteille dans ma chambre s’il en reste. Ça me désennuiera !

Mon dos se raidit imperceptiblement, mais j’évite de répondre. Je n’ai pas envie de me disputer. La serveuse revient avec le vin et nous passons notre commande. Je choisis un fish and chips et ma mère, le plat de poulet. Le vin servi, nous entrechoquons nos verres pour un toast. Le liquide me réchauffe tout de suite l’estomac. J’avale une seconde gorgée en regardant ma mère s’adosser à son siège, d’un air détendu. Ses cheveux sont parfaitement coiffés et, comme toujours, elle est peu maquillée. C’est à peine si ses yeux bruns sont soulignés d’un trait de crayon et ses lèvres rosies par un gloss.

– Comment trouves-tu la ville jusqu’ici ?

Eh bien, entre toi et moi…

Elle se penche en avant pour ajouter à voix basse :

– Je dois dire que c’est différent de ce que je m’imaginais.

Je suis amusée par son ton de conspiratrice.

– C’est vrai ? En mieux ou en pire ?

– Je ne saurais dire… Il fait plus froid que je le pensais, mais il y a moins de neige. Heureusement qu’il y a quelques habitations colorées, car le mur n’est pas très gai ! Et les espèces de blocs de maisons alignées où tu vis sont un peu ternes. On dirait des bunkers !

Sa remarque me fait sourire.

– Il faudrait que tu en touches un mot à l’architecte d’Arctic Nord. Plus de quatre-vingt-dix pour cent des habitations sont la propriété de la compagnie.

– Vraiment ? C’est comme si la ville leur appartenait alors ?

Je lui explique que cela correspond à peu près au pourcentage d’habitants qui travaillent pour la compagnie. Le reste est constitué de quelques professionnels de la santé, d’employés municipaux et du secteur privé. Je précise :

– À Fermont, ce sont les entreprises qui offrent le logement en location à leurs travailleurs. On ne vient pas s’établir ici si on n’y travaille pas !

– Je comprends pourquoi j’ai eu l’impression d’être dans une ville fantôme ! J’imagine que la plupart des gens travaillent ou dorment.

– Exactement ! La mine fonctionne vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Plusieurs employés font des horaires de douze heures sur quatre jours et ont congé les trois jours suivants. Ceux qui viennent de l’extérieur travaillent souvent sur quatorze jours avant de retourner chez eux pour une semaine. On appelle ça du fly-in, fly-out.

– Quelle drôle d’idée !

– J’imagine qu’ils n’ont pas trop le choix de fonctionner ainsi. La plupart des gens ne veulent pas venir s’enterrer ici pour le travail. Remarque, il y a quand même beaucoup de familles.

– La plupart des gens, sauf Jasper et toi, commente ma mère.

Je reste silencieuse, revivant en pensée la journée de notre arrivée dans la ville. Mais je chasse ces images et m’efforce de prendre un ton léger.

– Tu vas voir, la ville a aussi ses charmes. Il y a beaucoup d’enfants ! Cela met de la vie.

Je prends une gorgée de vin.

– Et c’est vrai qu’il n’y a pas trop de neige jusqu’à maintenant, mais ne t’y fie pas ! L’an dernier, les bancs de neige ont recouvert la plupart des fenêtres. Chez moi, on ne voyait plus dehors !

– Seigneur ! J’espère que je vais survivre ! commente Millie en plaisantant.

Je la regarde avec affection.

– Tu survis à tout, maman.

– C’est ce que tu crois, réplique-t-elle. Mais parle-moi de toi. Tu as l’air un peu fatiguée.

Ses yeux m’observent avec tendresse et je me sens ramollir. Depuis deux semaines, j’essaie de ne pas me projeter dans l’avenir. Chaque jour, je me persuade que tout ira bien et que je saurai faire face, quoi qu’il arrive. Mais à ma mère, je ne peux mentir. Je lui raconte les jours qui ont suivi le départ de Jasper et ma difficulté à accepter la permanence de cette séparation. Lorsque j’aborde la question du logement, elle saute sur l’occasion.

– Désolée de te dire ça, mais… tu ne ferais pas mieux de revenir à Montréal ?

Je sais que cela lui ferait plaisir. Depuis que j’ai quitté la ville, ma mère s’inquiète de me savoir si loin. Elle me l’a dit à plusieurs reprises.

D’un geste machinal, j’essuie des doigts la buée qui s’est formée sur mon verre d’eau. Même si l’idée m’angoisse pour l’instant, je sais que toute cette histoire va probablement se terminer par un retour à la case départ.

– Peut-être…

La serveuse revient avec nos plats. Elle marche à petits pas et semble essoufflée, malgré le peu de clients à servir. C’est peut-être dû à son embonpoint.

– Bon appétit, dit-elle en s’inclinant.

Son visage est las et je me sens soudain une forme de familiarité avec elle. Les épreuves de la vie nous brisent tous à un moment ou à un autre. Je mange tout de même avec un appétit surprenant et le vin aidant, je commence à me détendre. Au cours de notre discussion, Millie m’apprend que Charles a confirmé qu’il arriverait d’ici quelques jours.

– Nous pourrions fêter Noël ici ! Ce serait fantastique, non ?

Fantastique ? Je tourne la proposition dans ma tête. Je n’en suis pas si sûre.

– Tu n’as pas à t’inquiéter, on fera ça chez toi, mais je m’occuperai de tout, enchaîne ma mère. Je vais même décorer ta maison, si tu n’as rien fait encore. Et n’essaie pas de m’en empêcher ! De toute façon, ton frère s’en va en vacances et je ne supporterais pas de te voir toute seule ici à cette période de l’année.

L’idée fait son chemin. Moi non plus, je ne souhaite pas être seule. Je me montre enfin reconnaissante.

– Merci, maman.

Nous discutons en long et en large de l’état de santé de Charles, puis du projet de ma mère de devenir agente d’artistes, puisque la fille de l’une de ses proches amies chante presque aussi bien que Céline Dion à ses débuts. Ma mère ayant été professeure de chant dans un collège privé avant de prendre sa retraite l’an dernier, ce nouveau projet me semble tout indiqué pour elle. La question de ma vie amoureuse refait surface à la fin du repas.

– En passant, avec qui étais-tu lorsque je t’ai téléphoné l’autre soir ?

Je laisse mes yeux parcourir les tables qui nous entourent, avant de m’arrêter sur une petite famille qui s’est ajoutée à la maigre clientèle. L’homme et la femme dans la trentaine sont accompagnés d’un garçon de six ou sept ans et d’une petite fille un peu plus jeune. Le parfait cliché. Exactement ce dont je rêvais.

– Alors ? insiste ma mère.

Alors, je capitule. Je lui parle de ma rencontre avec David et du tsunami d’émotions qui m’habite depuis.

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