Tempêtes à Fermont
Chapitre 29
Quand j’entre au P’tit bar, je suis accueillie par une bouffée de chaleur et de la musique de Noël. Je repère tout de suite celui que je cherche, même si je ne le vois que de dos. Il est installé au comptoir et sirote une pinte de bière blonde en discutant avec le mari de Janie, qui essuie des verres. Je m’empresse vers lui.
– Salut !
Il fait pivoter son tabouret vers moi. Ses traits sont détendus et ses yeux rieurs.
– Jilliane ! Content de te voir !
Il déplie son grand corps pour venir m’étreindre brièvement avant de se rasseoir. J’ai tout juste le temps de respirer son odeur, un mélange de linge frais lavé et de musc boisé. Le cœur battant, je retire mes mitaines et déroule mon foulard avant d’enlever mon manteau. Moi aussi, je suis heureuse de le voir.
– Donne-le-moi, propose David. Je vais le suspendre dans l’entrée.
– Merci, c’est gentil.
Pendant qu’il s’exécute, je salue Michel et replace ma robe de laine qui me colle aux cuisses. Je passe les doigts dans mes cheveux nerveusement. J’espère que le vent ne m’a pas trop décoiffée. J’essaie d’apercevoir mon reflet dans le miroir qui orne le mur derrière le comptoir encombré de bouteilles d’alcool. Peine perdue.
– Tu es belle, lance David en revenant vers moi.
Je rougis instantanément et me hisse timidement sur le tabouret libre près du sien. En prévision de notre rendez-vous de ce soir, j’ai revêtu ce matin cette courte robe de laine assez moulante, mais très confortable, couleur chocolat. Je la porte avec d’épais collants noirs et des bottes cavalières. Je sais que la couleur foncée de la laine réchauffe mon teint et fait ressortir mes yeux verts.
– Toi aussi, tu es très bien, dis-je en croisant les jambes.
Je trouve effectivement qu’il est beau, encore plus que dans mon souvenir, et je me demande un instant si je rêve. Comment se fait-il qu’il soit encore célibataire ? J’observe de nouveau discrètement le dessin carré de sa mâchoire, son nez droit, ses lèvres si bien dessinées, avant de m’attarder sur les fines rides qui se forment au coin de ses yeux quand il sourit comme il le fait maintenant. Tout en lui me fait craquer. D’autant plus que je sais désormais que ses épaules musclées m’enveloppent parfaitement et que son torse est suffisamment large pour que je puisse m’y blottir en toute sécurité.
– Alors, me demande-t-il, comment a été ta journée ?
Je réfléchis avant de répondre.
– Assez mouvementée, je dirais.
Il lève un sourcil.
– Encore ? Raconte-moi.
En quelques mots, je lui relate la visite surprise de Jasper, l’annonce de l’inspecteur à propos de l’arrestation d’Hugo et ma longue marche dans les rues enneigées, qui s’est conclue par une crise de larmes dans la chambre de ma mère.
David pousse un sifflement.
– Wow ! Tu as certainement besoin d’un verre !
– Je dirais même deux.
Il fait signe à Michel. Une minute plus tard, une pinte de bière blonde avec un collet de mousse parfait d’un demi-pouce surgit devant moi. David lève son verre pour un toast.
– À l’avenir, fait-il en cognant le mien.
Je ne dis rien. L’avenir m’apparaît plutôt incertain. J’avale une longue gorgée.
– Alors, poursuit-il, parle-moi de cette arrestation. C’est Hugo qui a tué l’ancienne directrice ?
Il a dit ça d’un ton tout à fait normal.
– Mais non, voyons ! Hugo ne ferait jamais ça !
Il s’esclaffe.
– Je sais. Désolé… C’était une mauvaise blague. J’ai croisé mon père avant de venir et il nous a raconté ce qui s’est passé, à ma mère et moi.
Je suis soulagée.
– C’est fou, hein ? Pauvre Hugo. J’espère qu’ils vont le relâcher.
– Tu l’as appelé ?
– Je lui ai envoyé un message. Mais il ne m’a pas répondu.
Je bois encore un peu de bière.
– Hum… Et toi ? Que se passe-t-il de ton côté ?
– J’ai fait du ski de fond aujourd’hui et mes jambes en tremblent encore ! J’avais oublié à quel point c’est exigeant ! Mais sinon, pas grand-chose. Je dors un max.
Nous discutons de tout et de rien, et j’apprends qu’il joue au soccer en Afrique et qu’il a même formé une équipe locale avec des collègues de travail.
– Mais honnêtement, les journées de travail sont si longues et la chaleur est si écrasante que la plupart du temps, je suis épuisé. Je ne pense qu’à me traîner au lit.
– Vous avez accès à un gym ?
Il acquiesce et nous repartons pour un tour. Ni l’un ni l’autre n’ose aborder la question qui flotte entre nous : celle de la date de son départ. Je voudrais lui demander, prendre un ton désinvolte comme si sa réponse m’importait peu, mais la vérité, c’est que je n’ai pas envie de savoir.
J’avale une nouvelle gorgée du liquide ambrée.
– Ta mère va bien ? finit par demander David.
– Très bien. Nous avons soupé ensemble hier. Par contre, elle s’inquiète pour mon beau-père. Elle dit qu’il travaille trop.
Il me questionne ensuite sur mon père biologique et je deviens subitement volubile. J’ai envie de lui en dire le plus possible sur moi. Je raconte d’emblée les ravages que sa maladie a eus dans notre vie, dans ma vie ; la thérapie que j’ai entreprise à dix-neuf ans, alors que je traversais une dépression ; ma difficulté à lui pardonner. Quand j’ai terminé, David presse doucement ma main.
– Je suis désolé. Ça n’a pas dû être facile de passer à travers tout ça.
Je le couvre d’un regard reconnaissant. Il comprend. Je le vois dans ses yeux.
David se penche vers moi. Pendant une seconde, je m’imagine qu’il va m’embrasser. Mais il inspire profondément avant de laisser échapper l’air bruyamment. J’ai l’impression qu’il tente de rassembler tout son courage pour me dire quelque chose de déplaisant. Peut-être souhaite-t-il mettre un terme à notre relation ?
– Il faut que je te dise…
Je baisse les yeux. Je ne veux pas entendre. Il va m’annoncer qu’il repart dans quelques jours. Et que nous ne nous reverrons plus.
Je retiens mon souffle et me prépare au pire. Mais le pire ne vient pas, car nous sommes interrompus par Michel.
– J’ai une table qui vient de se libérer, lance-t-il de sa voix puissante. Tu la veux toujours ?
Je comprends que David lui a demandé de nous réserver la prochaine table. Coïncidence, c’est celle que nous occupions lors de notre première rencontre. Nous le remercions et nous nous dirigeons vers l’endroit désigné, nos verres à la main. Un petit sursis avant le coup fatal.
Dès que nous sommes assis, Janie vient vers nous, toute pimpante avec sa queue de cheval haute, son chandail blanc et sa courte jupe noire.
– Ça va, vous deux ? demande-t-elle en me glissant un regard complice.
Mal à l’aise, je fais dévier la conversation.
– Oui, oui, et toi ? Vous êtes très occupés !
– Comme toujours le samedi soir ! Je rêve depuis des mois d’une fin de semaine de congé !
– Nous avons été servis par ton fils, l’autre fois. Il a été super. Tu as de la relève, en tout cas !
– Je lui transmettrai ton commentaire, répond Janie en souriant. Malheureusement, il ne peut pas faire autant d’heures que je voudrais. Franchement, je ne pensais pas que ce serait aussi difficile de remplacer Marie-Pier !
Je me retiens de lui dire que ce n’est pas une si grande perte à mon avis, car elle était un peu lente au service. À la place, j’esquisse une moue désolée.
– Oui. La pénurie de main-d’œuvre est toujours bien présente.
J’ai soudain une idée.
– Je te dis ça comme ça, mais Amélie me disait dernièrement que sa mère aimerait bien arrondir ses fins de mois autrement que comme femme de ménage à l’hôtel. Tu pourrais peut-être la contacter ?
Le visage de Janie s’éclaire.
– Tu crois ?
– Bien, ça ne coûte rien d’essayer.
– Tu as raison ! Je lui en parlerai la prochaine fois que je la verrai.
Elle nous tend les menus.
– Je vous laisse regarder et je reviens.
– Elle est sympathique, commente David.
– Oui. Elle et Michel forment un beau couple.
Subitement gênée par la simple utilisation du mot « couple », je plonge la tête dans le menu que je connais par cœur.
– De quoi tu as envie ? questionne David en s’y attardant à son tour.
Je refoule la réponse immédiate qui me vient à l’esprit. « De toi, David. De toi. »
– Hum… je ne sais pas. Je n’ai pas tellement faim. Je crois que je vais prendre la salade de poulet.
– Et moi la brochette de poulet. Même si le hamburger m’appelle…
– Et il a une jolie voix ?
– Très. Mais pas autant que la tienne.
Je me trouble.
– Et aussi, j’en ai déjà mangé un ce midi, confesse-t-il.
Je ne peux m’empêcher de rire. Il a l’air d’un petit garçon pris en flagrant délit de chapardage avec son air penaud.
– Tu fais bien, alors. Il paraît qu’il ne faut pas manger trop de viande rouge.
Il acquiesce d’un air sérieux.
– On ne doit pas non plus faire une surutilisation des décorations de Noël, ajoute-t-il.
Je réponds du tac au tac :
– Ni faire semblant que le cadeau que nous venons de recevoir est exactement ce que nous souhaitions.
Il pouffe de rire.
– Ni obliger son conjoint à regarder des films de Noël !
– Ah, zut ! J’adore les films de Noël.
– Tu pourras les écouter toute seule pendant que je bricole mon moteur.
Il se fige, interdit, et je me mords les lèvres, les yeux agrandis par la surprise. Ne vient-il pas de parler de nous au futur ?
Il bafouille :
– Désolé… je… J’ai parlé trop vite.
– Pas de problème, dis-je sur un ton que je souhaite désinvolte.
Nous sommes sauvés par Janie qui revient prendre notre commande. Le malaise entre nous se dissipe rapidement et nous discutons agréablement en sirotant notre bière. Je me rends compte que j’adore discuter avec lui, ne serait-ce que parce qu’il me laisse parler plus souvent qu’à mon tour, contrairement à Jasper ! Mais il n’y a pas que cela. Nous partageons de nombreuses valeurs, notamment la famille, l’entraide, le sens de la communauté. Et bien que la relation de David avec son père ne soit pas aussi harmonieuse qu’il le souhaiterait, je sens qu’il l’aime profondément. Cela se voit lorsqu’il parle de lui.
Nos assiettes arrivent et David en profite pour commander une autre bière. J’ai envie de le questionner sur ce qu’il souhaitait me dire avant que nous soyons interrompus, mais je me ravise. Je préfère attendre que cela vienne de lui. Pendant une minute ou deux, nous mangeons en silence. Janie apporte la bière commandée au moment où mon téléphone vibre sur la table en émettant un son de clochette. J’attrape l’appareil en m’excusant auprès de David.
– Désolé, je dois vérifier. C’est peut-être Hugo.
C’est bien lui. Son message laconique mentionne qu’il est chez lui et qu’il viendra travailler demain. Je pousse un soupir de soulagement avant de répondre.
Super ! À demain, alors.
David me lance un regard interrogateur et je lui montre le texto.
– Je suis tellement soulagée !
Je me détends enfin. L’ambiance est chaleureuse, quoiqu’un peu bruyante, et ça ne s’arrange pas lorsqu’au bar, le mari de Janie se met à chanter d’une voix de baryton par-dessus la très célèbre chanson de Noël du Live Aid. Quelques sifflements retentissent et David tape dans ses mains avant de renchérir. Je laisse échapper un rire. Il entreprend ensuite de me raconter un rallye qu’il a fait il y a quelques années dans le désert et un sentiment de bien-être envahit tout mon corps. Je pourrais rester ici toute la nuit à l’écouter.
Il a terminé son repas. Je pioche les quelques morceaux de salade qu’il me reste, quand tout à coup, il lâche les prémisses d’une bombe.
– Jilliane, je dois te parler de quelque chose et si je ne le fais pas tout de suite, je n’y arriverai jamais.
On y est. Mon cœur se met à cogner dans ma poitrine. Je repousse mon assiette. Je n’ai plus faim.
– OK. Qu’est-ce que c’est ?
– L’autre soir, chez toi… quand on a failli… tu sais…
Il plonge ses beaux yeux dans les miens. Je crois que je vais m’évanouir s’il me fait languir plus longtemps.
– Je veux m’excuser pour mon comportement.
Sa voix est plus assurée.
– Je te répète que cela n’avait rien à voir avec toi. C’est que…
Je ne veux plus savoir. Un nœud d’appréhension se forme dans mon ventre pendant qu’il attrape son verre à moitié vide pour avaler d’un trait une longue gorgée avant de se lancer :
– J’aimais beaucoup jouer au hockey quand j’étais jeune. Des parents avaient formé une ligue amateur avec deux équipes et organisaient des matchs. La première année a été super. Puis, mon coach a quitté la ville et un des amis de mon père l’a remplacé.
Il s’arrête pour se racler la gorge et je le fixe, décontenancée. Où diable veut-il en venir ? Pourquoi me parle-t-il de hockey ?
– Au début, je l’ai trouvé cool. Il était sévère, mais il nous traitait comme des adultes. Et on s’amusait bien avec lui. Puis, son comportement avec moi est devenu un peu bizarre. Toutes les occasions étaient bonnes pour me frôler ou me toucher. Il me faisait même des clins d’œil quand personne ne regardait. Comme si on partageait un secret, tu vois ?
Sa bouche se tord en une moue dégoûtée et mes yeux s’agrandissent lorsque je comprends soudain de quoi il retourne. Non. Ce n’est pas vrai. Ce doit être une blague. Mais pourquoi ferait-il ça ?
– Bref, un jour, j’ai été le dernier à quitter le vestiaire. Il est entré et m’a vu seul. J’ai juste eu le temps de comprendre ce qui se passait. Ç’a été rapide et brutal.
Il baisse la tête.
– Je n’ai pas pu l’empêcher. J’avais douze ans.
Je ne crois pas que mes yeux peuvent s’ouvrir plus grands. Je scrute son visage à la recherche d’un indice m’indiquant qu’il invente, mais je n’en trouve pas.
Je suis tétanisée de stupeur. Oh mon Dieu !
Il dit la vérité.
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