Tempêtes à Fermont

Jo Bessett · Chapitre 45 sur 49

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Tempêtes à Fermont

Chapitre 44

 

 

Ça y est. Nous sommes le 23 décembre et la bibliothèque est fermée pour deux semaines. Je peux enfin me prélasser dans mon lit toute la journée. Hier, la sortie de David avec son père s’est prolongée par un souper et même si j’étais déçue de ne pas le voir, j’étais heureuse pour eux. Je souhaite qu’ils puissent faire la paix avec leur passé et se pardonner mutuellement, car je les aime tous les deux. La famille, c’est la seule chose qui nous reste quand tout part au vent.

C’est pourquoi j’ai décidé d’inviter mes parents à manger chez moi. J’en ai profité pour leur transmettre l’invitation de David pour le réveillon de Noël chez ses parents. Ils ont tout de suite accepté. Ma mère était d’excellente humeur et Charles m’a semblé aller mieux, ce qui m’a rassurée. Comme il n’a pas fait mention de notre conversation à la pharmacie, je n’ai pas insisté. Après tout, c’est à lui de décider quand il voudra nous parler et je crois avoir fait preuve de suffisamment d’indiscrétion pour l’instant.

Aujourd’hui sera une magnifique journée ! David et moi avons prévu de nous voir en après-midi. Il est grand temps que nous ayons une conversation sérieuse. Tant de choses sont survenues depuis la dernière fois où nous avons passé plus de cinq minutes ensemble ! Il faut que je lui dise que j’ai dû démissionner, tout comme je dois me décider à l’annoncer à mes collègues. J’attends toujours le bon moment, mais…

Je repousse les couvertures et glisse mes jambes hors du lit, les laissant pendre dans le vide. La tristesse me balaie à l’idée de ne plus voir ces quatre murs d’ici peu. J’ai l’impression d’avoir survécu à un éboulement. Il y a quelques semaines à peine, tout coulait de source et la vie était belle. Normale. Pas comme les montagnes russes actuelles qui me donnent la nausée.

Je me secoue. Cela ne m’apportera rien de me lamenter sur mon sort. Je dois me changer les idées et je viens d’avoir la solution parfaite pour cela : aller chercher Fripon à la bibliothèque. Au départ, nous avons décidé de passer le voir chaque jour, chacun notre tour. Mais j’ai peur que notre beau matou ne déprime tout seul toute la journée, car il a été habitué à plus d’action ces dernières semaines. Et puis, je m’ennuie de sa petite bouille.

J’enfile mon habit de neige par-dessus mon pyjama et je chausse mes bottes de marche. À cette heure matinale, le soleil est encore bas et sa surface à demi voilée par une traînée de nuages donne une légère teinte épicéa au paysage. J’admire la nature enneigée et je me dis qu’elle va me manquer aussi. J’imagine que je n’ai pas fini de me faire ce genre de réflexion.

J’emprunte machinalement la rue Le Carrefour, qui fait une boucle autour du mur, et j’avance d’un pas régulier, perdue dans mes pensées. Pour une fois, on n’a pas l’impression d’être en Sibérie. Au contraire, la douceur de l’air est étonnante pour cette période de l’année. Sur un coup de tête, je bifurque sur Johnson pour aller emprunter la rue Anick. Il fait si beau que j’ai envie de prolonger ma sortie. J’essaie pour une fois de ne penser à rien d’autre qu’à ce que je suis en train de faire : marcher. Mais je tiens deux minutes, avant que mon cerveau ne se mette à dresser mentalement la liste de tout ce qu’il me faudra emporter avec Fripon. Je devrai faire au moins deux allers-retours.

Sans m’en rendre compte, mes pas me mènent sur Holway, la petite rue où se trouve la maison de Francis, l’ami de Jasper qui l’héberge présentement. D’où je suis, je vois très bien la couronne de sapin ornée de boucles rouges qui décore sa porte. Je remarque alors la voiture de mon ex, garée de l’autre côté de la rue, à quelques mètres de là, et je ralentis. Il doit se trouver à la maison. Je n’ai pas du tout envie de lui faire la conversation, alors pour éviter qu’il ne me voie, je m’apprête à faire demi-tour lorsque la porte s’ouvre. Une jeune femme, vêtue d’un manteau court en fausse fourrure rose et de bottes cavalières, surgit sur le perron. Probablement la copine de Francis, ai-je le temps de penser juste avant d’entendre une voix indistincte appeler la jeune femme. Celle-ci se retourne, faisant virevolter ses mèches brunes et un homme apparaît dans l’encadrement. Mon cœur s’arrête. Je suis le témoin involontaire d’un long baiser langoureux entre cette femme et… Jasper.

Sous le choc, je tourne les talons et m’éloigne d’eux le plus rapidement possible. Les questions se bousculent dans ma tête. Le plus étonnant est que j’ai le sentiment de connaître cette fille. Mon souffle s’accélère tandis que mon cerveau fait défiler les scénarios. Soudain, j’ai une illumination. Marie-Pier ! La serveuse du P’tit bar qui est partie brusquement le mois dernier en laissant Janie se débrouiller toute seule ! Non. Je dois me tromper. C’est probablement une fille qui lui ressemble. Mais j’ai beau essayer de m’en convaincre, je n’y crois pas.

Mon cerveau rame toujours pour trouver des explications à la scène que j’ai surprise lorsque j’arrive à la bibliothèque, essoufflée par ma course. Je parcours les lieux à la recherche de Fripon et le découvre roulé en boule sous le sapin. Il a l’air si bien que je remets en question ma décision de l’emmener avec moi. Le pauvre vient tout juste de s’habituer à son environnement, je ne voudrais pas lui causer du tort en le déracinant à nouveau. Je décide à la place de revenir au scénario initial. Nous irons le voir à tour de rôle tel que prévu et si ça ne suffit pas, je le visiterai plus souvent.

Je passe l’heure qui suit à utiliser toute la panoplie de jouets que nous avons achetés au fil des jours pour distraire notre gros matou. Je nettoie ensuite sa litière, change l’eau de son bol et remplis sa gamelle de croquettes. J’écrase une demi-boîte de nourriture humide au saumon dans une assiette et il se jette dessus avidement. J’en profite pour me sauver en douce.

De retour à la maison, je prends une douche bien chaude et m’habille confortablement avant de déjeuner avec deux rôties au beurre d’arachide et un café. Je brûle d’envie d’écrire à Jasper pour lui demander des comptes, mais je me retiens…

… cinq minutes seulement.

Mon doigt appuie sur son nom dans ma liste de contacts. Les sonneries s’égrènent dans le vide et je m’apprête à raccrocher lorsqu’il répond.

– Jill ? Ça va ?

Je comprends au ton de sa voix qu’il est déstabilisé par mon appel. Peut-être même inquiet.

– Euh, ça va, oui, finis-je par bredouiller. Et toi ?

– Oui, oui. Mais je dois partir bientôt. Tu m’appelais pour quelque chose en particulier ?

– Je… Oui…

Je cherche mes mots. Comment lui parler de ce que j’ai vu sans avoir l’air de l’espionner ?

– Jill ? T’es encore là ?

Je me secoue.

– Oui, désolée… Écoute… Voilà. Je marchais dans ton coin ce matin et je t’ai vu. Je veux dire, je t’ai vu avec cette fille.

Un long silence.

– J’étais là tout à fait par hasard, tu sais, et… tu as le droit de faire ce que tu veux. C’est juste que… j’ai besoin de savoir.

Après quelques secondes, sa voix me parvient, étouffée.

– Tu as raison, il est temps que tu saches.

Quoi???

– Euh, qu’est-ce qu’il est temps que je sache ?

Encore un moment de silence.

– Il vaudrait mieux que l’on se voie, finit par dire Jasper. Tu es libre en fin de journée ?

Pour ma part, je ne sais plus si j’ai envie de savoir. J’acquiesce néanmoins.

– D’accord, dis-je en lui donnant rendez-vous à la maison.

Je préviens aussitôt David que j’ai un imprévu et que je dois déplacer notre rendez-vous à plus tard dans la soirée. Est-ce que nous allons enfin nous retrouver un jour ? La vie semble multiplier les obstacles entre nous depuis quelque temps et je ne suis pas loin de me demander si ce n’est pas un signe.

Jasper arrive un peu avant dix-sept heures, un paquet de six bières à la main. Nous nous assoyons dans le salon.

– Tu fais quelque chose pour Noël ? demandé-je pour briser la glace.

Il porte la canette à sa bouche et prend une gorgée.

– Je vais voir ma famille et je passerai quelques jours à Québec ensuite.

– Tu leur diras bonjour de ma part.

– Bien sûr, répond-il gravement.

Un silence plutôt désagréable s’installe. Je prends une gorgée de bière à mon tour.

– Vas-y, dis-je, raconte.

Et Jasper se confesse. Il m’explique qu’il a ressenti une attirance envers Marie-Pier dès la première fois qu’il l’a vue au P’tit bar, l’été dernier. Il a tenté d’ignorer ce qu’il ressentait, mais au fur et à mesure des rencontres, leurs conversations se sont étoffées et il est vite devenu clair que l’attirance était partagée. Il a alors décidé de ne plus aller au P’tit bar. Il se sentait coupable d’avoir laissé les choses aller aussi loin, d’autant plus qu’il savait très bien qu’il n’allait pas me tromper. Il en était incapable. Puis, Marie-Pier, que Janie hébergeait depuis qu’elle s’était séparée de son conjoint, a eu des problèmes avec ce dernier. Il s’est mis à la harceler après l’avoir surprise en conversation avec Jasper. Lorsqu’il est passé aux menaces, Marie-Pier a décidé de quitter la ville et sur le coup, Jasper s’est senti soulagé. Mais rapidement, il s’est aperçu qu’il était incapable d’arrêter de penser à elle. Il avait dû alors s’avouer qu’il ne m’aimait plus.

Il a donc repris contact avec elle après notre séparation. Les choses s’étaient tassées avec son ex-mari, qui avait finalement accepté de signer les papiers de divorce.

Francis ayant rejoint sa copine pour les vacances, Jasper a proposé à Marie-Pier de venir passer la fin de semaine avec lui, afin de voir si les choses pouvaient évoluer vers quelque chose de plus sérieux. C’est ainsi qu’elle est arrivée la veille en matinée.

Quand Jasper a terminé, je reste silencieuse un long moment. Je n’arrive pas à démêler l’enchevêtrement d’émotions qui m’habitent. Je finis par poser LA question.

– Est-ce que tu l’aimes ?

Il baisse la tête avant de la relever pour plonger ses yeux dans les miens.

– C’est un peu tôt, mais… je crois que oui.

Je croyais être en paix avec la fin de notre histoire, mais cela ne m’empêche pas d’avoir mal. De ressentir le rejet. Il a choisi une autre que moi et il me semble plus heureux qu’il ne l’a jamais été. Jasper émet un grognement.

– Je suis désolé, Jill. Je m’en veux terriblement de t’avoir caché tout ça, mais il faut que tu saches que lorsque nous nous sommes parlé la dernière fois, je venais tout juste de reprendre contact avec Marie-Pier et je ne savais pas du tout ce que cela donnerait. J’ai pensé que cela ne servait à rien de te le dire. Cela n’aurait fait que te blesser davantage.

J’ai du mal à réprimer ma colère. Comment a-t-il pu me faire ça ? Je brûle d’envie de le frapper tellement cela me fait mal, mais je me retiens. Jasper me regarde prudemment.

– Jill… Cela n’aurait rien changé que tu le saches. Ma décision n’a rien à voir avec Marie-Pier et tu le sais.

Tous les sentiments que j’ai ressentis lors de son départ me reviennent en force. La peine, l’humiliation, l’incompréhension. Je tempête avant de laisser couler quelques larmes. Jasper se rapproche de moi dans la causeuse et me prend dans ses bras pour me consoler. Je me tortille pour lui échapper, mais ses bras se resserrent au tour de ma taille. Il me tient jusqu’à ce que je me calme. Quand je relève la tête, je suis face à lui. Et sans que l’on comprenne tous les deux ce qui nous arrive, on s’embrasse.

Quelques secondes à peine. Je le repousse en même temps qu’il se recule. Il affiche un air à la fois abasourdi et navré. Et je comprends à ce moment précis que je ne l’aime plus. Pour de vrai. Car la seule chose dont j’ai envie, c’est de courir vers David.

Jasper se passe la main dans les cheveux. Il a un sourire d’excuse.

– Je ne sais pas ce qui m’a pris. Je n’avais pas l’intention… L’habitude, j’imagine…

J’attrape la boîte de mouchoirs sur la table basse. Je me sens plus légère, comme si on venait de retirer un gros poids de mes épaules. Je me mouche un bon coup.

– Ce n’est rien, dis-je. Je crois même que ce baiser m’a fait plus de bien que toutes tes paroles de consolation.

Après réflexion, j’ajoute :

– Jasper, je suis désolée d’avoir à te dire que je ne t’aime plus.

Visiblement soulagé, Jasper se met à rire.

– Eh bien, je pourrais me sentir insulté, tu sais ?

J’enchaîne, imperturbable :

– Moi aussi, j’ai quelque chose à t’avouer.

Et là, je lui raconte tout de mon histoire avec David.

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