Tempêtes à Fermont

Jo Bessett · Chapitre 13 sur 49

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Tempêtes à Fermont

Chapitre 12

 

 

– Salut, Jilliane.

Troublée, je pose lentement mon téléphone sur la table et redresse le dos comme pour m’ajouter quelques centimètres. Il me domine de toute sa hauteur.

– Salut, David, dis-je avec une pointe de gêne dans la voix. Tu vas bien ?

Il hoche la tête. Il a toujours son manteau de sport, mais il a retiré son pantalon de neige pour laisser place à un classique jeans bleu. Ses cheveux clairs, visiblement malmenés par le casque de moto, sont en bataille, ce qui lui donne l’air plus jeune que ce matin. De toute évidence, il est également beaucoup plus détendu.

– Tu es toute seule ? demande-t-il d’un air dégagé.

– Je… Oui.

– Ah. J’ai parlé ce matin de t’inviter pour un verre, mais je ne croyais pas que ce serait si tôt, blague-t-il.

Il sourit et je me balance sur ma chaise, ne sachant quoi lui répondre. Je comprends soudainement qu’il attend que je lui propose de se joindre à moi. Et pourquoi pas ?

– Tu veux t’asseoir ?

Il hoche la tête et retire avec empressement son manteau, qu’il suspend au dossier de sa chaise. Cette fois, il est proprement vêtu d’un épais chandail gris avec un col en V, qui met en valeur la largeur de ses épaules. Dessous, on voit l’encolure d’un t-shirt blanc.

– Il y a des crochets libres à l’entrée si tu veux.

Il jette un œil à son manteau dont les manches traînent par terre et acquiesce avant de se lever pour aller le suspendre, ce qui me donne un peu de temps pour l’admirer et reprendre mes esprits. Je fais mine de ne pas remarquer sa silhouette musclée, mais je constate que les rares femmes qui nous entourent ne se gênent pas, elles, pour le détailler au passage. Je les comprends.

Lorsqu’il se rassoit, je cherche la serveuse des yeux pour me donner une contenance.

– Tu as commandé quelque chose ? me questionne-t-il.

– Pas encore. Je venais juste d’arriver.

Ce n’est pas la serveuse qui se pointe, mais Émile, le fils de quinze ans de Janie et Michel.

– Salut, Émile ! Tu fais serveur, maintenant ?

– Ouais. Je donne un coup de main. Maman est au lit avec la grippe.

Je compatis.

– Oh, je suis désolée. J’espère qu’elle ira mieux rapidement.

– Moi aussi. Il faut que j’étudie, sinon je vais rater mes exams.

J’évalue qu’il doit se trouver en troisième ou quatrième secondaire. Il prend un air sérieux en tournant la page de son bloc-notes.

– Alors, qu’est-ce qu’on vous sert ? demande-t-il, son crayon prêt à inscrire notre commande.

Je me retiens de rire. Il est mignon tout plein avec ses cheveux bruns coupés en brosse et sa chemise blanche. Je consulte David du regard.

– Je vais prendre une pinte de blonde, dit-il. N’importe laquelle.

– Un verre de vin rouge.

Émile note soigneusement.

– Vous allez manger aussi ?

– Moi oui, fis-je. Je ne sais pas pour toi ?

Je regarde David, qui confirme.

– Je meurs de faim !

– Tu peux nous apporter des menus, Émile ?

– OK.

Il glisse son calepin dans sa poche arrière et chaloupe entre les tables en direction du bar.

– Il est chouette.

J’acquiesce.

– Oui. Il est gentil. Toujours très poli. Janie dit qu’elle a de la chance d’avoir un garçon si serviable et responsable. En tout cas, il prend l’école au sérieux !

– Janie, c’est la propriétaire ?

– Oui. Avec son mari, Michel, qui est derrière le bar…

David se retourne discrètement pour observer Michel, un grand gaillard dans la quarantaine au crâne un peu dégarni et à la barbe rousse fournie, en train de servir un pichet de bière.

– Il a l’air sympa.

J’enchaîne avec ce que je sais sur Janie et Michel, soit qu’ils sont venus ici il y a une dizaine d’années, quand Michel s’est fait embaucher comme contre-maître. Après que son fils eut passé le cap de l’enfance, Janie a eu envie d’ouvrir ce resto-bar pour offrir aux Fermontois du coin un autre choix que le bar de danseuses.

– Elle donne aussi des cours de hip-hop. Elle a une formation en danse classique, mais cela n’est pas très populaire ici.

Il rit.

– Je te crois.

Puis, il ajoute :

– Et toi ? Qu’est-ce qui t’a amenée si loin de la civilisation ?

J’espérais poursuivre plus longtemps cet échange de banalités, mais visiblement, David n’a pas l’habitude de tourner autour du pot.

– J’ai suivi mon ex-conjoint. Il s’appelle Jasper. Il est ingénieur chez Arctic Nord.

David hausse un sourcil.

– Il y a longtemps que vous n’êtes plus ensemble ?

Je compte machinalement les jours dans ma tête. Je me demande si je dois dire la vérité. Bah, de toute façon, qu’est-ce que ça change ? David va repartir bientôt et je ne le reverrai jamais.

– Huit jours, dis-je sur un ton neutre.

Maintenant, ses deux sourcils sont froncés. Heureusement, Émile revient avec nos boissons en équilibre sur un plateau. Je le complimente.

– Tu es très habile.

Il ne répond pas, concentré sur sa tâche. Une fois que les verres sont en sécurité sur la table, il nous tend les menus qu’il tenait sous son bras.

– Je vous laisse regarder.

Il effectue un petit signe de la tête avant de nous quitter.

– Un vrai pro, dis-je en espérant détourner la conversation.

Mais David est tenace.

– Et tu comptes faire quoi ?

Je m’interroge une fois de plus sur ce léger accent anglophone dans sa voix. Cela m’indique qu’il parle plus souvent en anglais qu’en français. Peut-être habite-t-il aux États-Unis ? Je prends une petite gorgée de vin pour me laisser le temps de penser à ce que je vais lui répondre. Oui, qu’est-ce que je compte faire ? Tenter de récupérer Jasper ? Rien d’autre ne me vient à l’esprit.

– Je ne sais pas. C’est tout récent, alors je n’y ai pas vraiment réfléchi. Je suis encore sous le choc de ce qui nous arrive. Mais il y avait un moment que nous éprouvions, disons, certaines difficultés.

Je ne vais quand même pas lui raconter à quel point j’ai été prise au dépourvu par la décision de Jasper ! Ni comment je ne songeais qu’à avoir un bébé pendant qu’il réfléchissait à la manière de me quitter. Je fixe mon verre de vin, mal à l’aise.

– Hum…

David sirote sa bière, l’air songeur. Mon regard dérive sur ses mains, puis sur ses bras posés sur la table. Ses poils sont presque roux sous la lumière artificielle et je remarque un petit tatouage sombre à l’intérieur de l’un de ses avant-bras.

– Désolé pour ta séparation.

Je lève les yeux.

– Merci.

Nos regards s’accrochent quelques secondes. Il se passe quelque chose, impossible de le nier. Il y a une certaine familiarité entre nous et la communication est facile, comme si nous nous connaissions déjà. L’énergie presque électrique qui se dégage de lui m’aspire, et je dois me retenir de tendre la main pour le toucher. J’ai le sentiment qu’il ressent la même chose. Nous échangeons un sourire embarrassé.

Je romps le silence.

– Et toi ? Tu vis avec quelqu’un ?

Il secoue la tête.

– Non. Je suis ce qu’on appelle un célibataire endurci.

Les paroles de Mario me reviennent en tête : « Sois prudente. Mon garçon a tendance à ne pas s’attacher. Ni à une fille ni à sa famille. »

– Et que fais-tu dans la vie ?

– Je suis mécanicien de machinerie lourde. Je travaille sur des chantiers étrangers pour une compagnie internationale. Actuellement, je vis en Afrique.

J’en suis bouche bée.

– C’est vrai ? Tu vis en Afrique ?

Il acquiesce.

– C’est un contrat de deux ans avec possibilité de prolongation. Nous sommes en train de faire des canalisations d’eau. J’y suis depuis plus d’un an maintenant.

– Et d’où vient ton accent anglais ?

– Ces dernières années, je n’ai pas souvent eu la chance de parler français. À Ajuba, au Nigéria, la plupart des gens parlent anglais. J’ai aussi travaillé dans l’Ouest canadien et aux États-Unis avant que ma compagnie me propose ce transfert. En général sur les chantiers où je travaille, les ouvriers sont de différentes nationalités et l’anglais est la langue commune à tous.

– Aimes-tu vivre là-bas ?

Il prend le temps d’avaler une gorgée de bière.

– Plus que je le pensais. D’abord, il fait soleil !

Il m’adresse un clin d’œil.

– Même si le plus souvent, il fait un peu trop chaud… Et puis, j’adore les Nigérians. Ils sont joyeux et chaleureux. Je me suis fait quelques amis et parfois, le soir, on jamme ensemble. C’est cool. Ce sont des musiciens nés pour la plupart.

– Et des danseurs nés aussi.

– C’est vrai. Pas mal plus que moi.

Je m’adosse à ma chaise avec un sourire en coin.

– Tu danses comme un manche à balai ?

– Pire que ça, confirme-t-il les yeux pétillants. Mais je joue très bien de la guitare.

Quand il sourit, de fines rides, comme celles de son père, mais moins prononcées, se dessinent autour de ses yeux. Il a aussi le même sourire franc. Je l’imagine bien autour d’un feu de camp, une guitare à la main, le visage caressé par les lueurs dorées des flammes.

C’est à son tour de se redresser.

– On regarde ce qu’on peut manger ? propose-t-il en attrapant le menu devant lui.

– D’accord.

Nous choisissons le hamburger maison, lui avec des frites et moi de la salade, puis nous passons la commande à Émile. La conversation se poursuit sur son travail et le mien. Il me parle aussi longuement de Demba, un bon ami qu’il s’est fait au Nigéria, et qui a surmonté plus d’épreuves en vingt ans qu’un homme en affronte habituellement dans toute une vie.

Il se dégage de David, au premier abord sûr de lui, beaucoup de sensibilité et d’humanité. C’est agréable et facile d’échanger avec lui. En même temps, j’ai l’intuition que cette apparente assurance et cette bonne humeur abritent un fardeau lourd à porter. Mais rien de cela ne transparaît dans ses mots.

Je me remémore les sorties au restaurant avec Jasper. Nous étions toujours à deux doigts de nous chamailler. Je devais faire des efforts pour ne pas lui dire de lâcher son téléphone ou pour m’intéresser à ses anecdotes d’ingénierie. Avec David, je n’ai pas besoin de me forcer. Mon intérêt est réel et il n’y a pas la moindre trace d’un téléphone à ses côtés.

Lorsque nous nous préparons à partir, David insiste pour payer.

– Laisse, dit-il en ramassant la facture. Je t’invite.

– Mais…

– Ça me fait plaisir, me coupe-t-il. J’ai apprécié ta compagnie.

– Merci, dis-je sans protester davantage. J’ai beaucoup apprécié ta compagnie moi aussi.

Il se penche vers moi. Ses yeux gris, si clairs, m’observent avec ce qui m’apparaît être un mélange de douceur et de fermeté.

– Il faudra qu’on remette ça bientôt, alors.

J’acquiesce d’un signe de tête.

Dans le hall d’entrée, David m’aide à mettre mon manteau avant d’enfiler le sien. Il passe ensuite devant moi pour m’ouvrir la porte. J’ai déjà fait un pas à l’extérieur lorsque je fige sur place. Devant moi se tient Jasper. Et dans son dos, j’aperçois Amélie, un air d’excuse sur le visage.

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