Tempêtes à Fermont

Jo Bessett · Chapitre 48 sur 49

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Tempêtes à Fermont

Chapitre 47

 

Six semaines plus tard…

– Comment vous sentez-vous aujourd’hui, Jilliane ?

Je hausse les épaules. Mes yeux se perdent dans le dessin d’une fleur qui orne l’unique tableau de la petite pièce. Comment je me sens ? Mal. Très mal.

– Très bien, dis-je.

La femme dans la cinquantaine au visage agréable assise face à moi griffonne rapidement quelque chose dans le cahier qu’elle tient d’une main. J’examine les circonvolutions des pétales de l’immense rose rouge représentée sur un tableau derrière elle. Une reproduction en série, j’imagine.

– D’accord. Qu’avez-vous pensé de cette première séance, la semaine dernière ?

Ça me pique dans le cou, mais je ne bouge pas. Dire que je n’ai aucune envie d’être ici est un euphémisme.

– Je ne sais pas.

Elle griffonne à nouveau et je me retiens de rire tellement cela me semble cliché. Aussitôt, je me sens coupable. Ma mère a tant insisté pour que je fasse cette démarche et c’est elle qui paie mes séances. La moindre des choses serait que je les prenne au sérieux. C’est assez difficile pour elle en ce moment, elle n’a pas besoin que je lui en rajoute une couche. Mais ça ne veut pas dire que j’ai envie de parler à cette femme.

– Avez-vous pu mieux identifier les émotions qui vous habitent depuis le décès de votre père ?

Je la reprends :

– Mon beau-père.

La psychologue ne semble pas s’offusquer de mon ton abrupt.

– Votre beau-père, oui.

Ses yeux m’observent avec attention, à l’affût de chacune de mes réactions. Du moins, c’est ce que je crois. Mais je décèle aussi dans son regard une compassion qui me touche. Je baisse les yeux sur mes cuisses, gênée.

Elle parle de son ton calme et posé.

– La semaine dernière, je vous ai expliqué que perdre un proche dans des circonstances aussi brutales peut créer chez certaines personnes ce qu’on appelle un choc post-traumatique. Vous m’avez parlé de vos cauchemars. Vous dites que vous revivez la scène qui vous a marquée presque toutes les nuits. Avez-vous réfléchi à la question ?

– Un peu…

La femme aux cheveux roux foncé coupés au carré et aux yeux bleus perçants pose son crayon.

– Vous savez, je me suis demandé si cet événement n’avait pas eu une résonance en vous en lien avec votre père biologique. Ne l’avez-vous pas perdu lui aussi d’une certaine façon ?

Je me raidis, les émotions m’empêchant de parler.

– Vous vous souvenez des étapes du deuil ? Nous avons discuté plus particulièrement de la première, celle du déni, et des comportements qui en résultent. Vous avez mentionné à ce moment le départ de votre père biologique en affirmant que vous vous en étiez bien remise. Que vous l’aviez accepté. Aujourd’hui, quel lien faites-vous entre l’absence de celui-ci et la mort de votre beau-père ?

Je lutte pour ne pas me mettre à pleurer. Tout ce que je peux faire, c’est de la regarder sans parler. Ses yeux m’étudient. Attentifs. Clairvoyants.

– Vous savez ce que je crois, Jilliane ?

Je me mords les lèvres et secoue la tête, bien que je devine ce qu’elle va me dire. Cette idée a tourné en boucle dans ma tête toute la semaine.

– Je crois que la mort de votre beau-père fait résonner en vous la perte symbolique de votre père biologique et que c’est cette douleur qui vous habite. Toutes ces années, vous avez tenté d’ignorer le sentiment d’abandon que vous ressentez depuis son départ. Et voilà que votre amoureux vous quitte et que votre beau-père décède d’une crise cardiaque.

Les larmes inondent maintenant mes joues. Je tends le bras vers la boîte de mouchoirs judicieusement placée sur une table d’appoint à la droite de mon fauteuil.

La psychologue reprend, plus doucement :

– Pour pouvoir accueillir ces deuils récents, je crois que vous devez d’abord surmonter le deuil originel, celui de votre père. À ce moment seulement, vous pourrez surmonter d’autres événements tragiques. Lorsque nous sommes profondément blessés par une situation ou par quelqu’un, il arrive que nous établissions sans nous en rendre compte des mécanismes de protection visant à nous éviter de vivre des douleurs semblables.

Je renifle un coup, les lèvres serrées, et fixe mes mains en l’écoutant attentivement.

– Jasper était, si j’ai bien compris, votre premier vrai amoureux.

Elle s’arrête, attendant que je confirme. Ce que je fais, d’une petite voix.

– Oui.

– Son départ vous a surprise et vous en avez ressenti beaucoup de souffrance, car vous l’aimiez.

À nouveau, j’acquiesce.

– Mais vous étiez-vous impliquée suffisamment dans cette relation ?

Je relève la tête, interdite. La psychologue poursuit :

– N’avez-vous pas eu tendance à ignorer les signaux d’alarme que votre conjoint vous a envoyés ? À fermer les yeux sur ce qui pouvait mettre en danger la relation plutôt que d’affronter les questions difficiles ?

La colère monte en une flambée violente qui me brûle l’œsophage.

– Vous n’avez pas le droit de dire que je ne me suis pas impliquée ! J’ai tout donné pour cet homme ! Je l’ai fait vivre pendant ses études, j’ai pris soin de lui, je l’ai même suivi dans ce trou perdu !

Je m’arrête, à la recherche de mon souffle. Mon cœur bat la chamade et je le sens jusque dans ma gorge. Je suis à deux doigts de me lever et de quitter cette pièce.

La psychologue esquisse un mouvement d’excuse.

– Je suis désolée, je ne voulais pas vous blesser. J’essaie de voir avec vous si vous n’avez pas établi certains mécanismes de protection visant à garantir que cet homme reste auprès de vous. En faisant ces sacrifices, par exemple. En le faisant passer avant vous et vos besoins. Allant jusqu’à nier les besoins que lui-même exprimait, ce qui a fini par faire tomber l’échafaudage que vous aviez créé autour de lui pour le retenir et vous préserver.

Ma respiration a repris un rythme plus régulier. Mon intuition me souffle qu’il y a une part de vérité dans ses propos. Il me vient alors à l’esprit tous ces moments où j’ai réprimé l’expression d’un désaccord. Où j’ai pris sur moi pour régler une dispute en me rangeant de son côté ou en m’excusant. Aux lunchs faits pour lui, tard le soir, avec les restes du souper, tandis que je me contentais d’une boîte de soupe et d’un œuf dur. À la vaisselle et au ménage que je détestais, mais que j’avais pris sous ma responsabilité. Aux activités que nous choisissions et qui étaient le plus souvent des choses qu’il aimait.

Les exemples se multiplient, se bousculent en moi, comme s’ils étaient heureux de pouvoir enfin se manifester. Je soutiens enfin le regard de cette femme qui m’aborde sans jugement. Paisiblement. J’ai l’impression qu’elle voit défiler toutes ces images qui passent en moi, qu’elle me comprend.

– Quelque chose vous parle dans ce que j’ai dit ? demande-t-elle calmement.

– Oui, peut-être…

Elle sourit.

– Il ne faut pas vous juger. Vous avez fait de votre mieux pour vous protéger. Mais vous êtes confrontée au fait que tous ces efforts et ces sacrifices n’ont pas empêché votre petit ami de vous quitter. Car la vie est, par définition, changeante et imprévisible. Et que les gens ne peuvent pas être contrôlés.

Ces derniers mots flottent un instant dans l’air.

– Jilliane, vous ne pourrez pas vous éviter totalement la souffrance. Mais vous pouvez apprendre à y faire face. À la transformer.

Un silence. J’ai l’impression que quelque chose en moi se fissure. D’être au bord d’un précipice. Et c’est extrêmement désagréable.

– Je me souviens d’une phrase que j’ai lue par hasard, poursuit la psychologue. Je me rendais à un cours donné dans une maison ancestrale un peu négligée, appartenant à un organisme communautaire. Dans l’entrée, sur un bureau de bois qui m’a semblé avoir au moins cent ans, je suis tombée sur une pile de feuillets vendus deux dollars et qui portaient le titre, Aimez ce qui est. Ce titre m’a accrochée. Par curiosité, j’ai pris un feuillet pour le lire après le cours.

Je tends l’oreille comme une petite fille qui espère que l’adulte de confiance face à elle fasse disparaître son chagrin d’un coup de baguette magique.

– L’auteur y expliquait sa philosophie en regroupant les événements de la vie en trois catégories : nos affaires, les affaires des autres et les affaires

de Dieu 1. En définitive, les seules sur lesquelles nous pouvons exercer un certain contrôle, ce sont nos affaires. Lorsque quelque chose nous dérange ou nous rend malheureux, posons-nous la question. Cette chose qui m’empêche d’être bien en ce moment, est-ce que c’est de mes affaires ? En d’autres termes, est-ce que je peux y changer quelque chose ? Par exemple, le fait que Jasper ne vous aime plus, est-ce que ce sont ses affaires ou les vôtres ?

Elle s’arrête, attendant ma réponse.

– Ses affaires, dis-je d’une petite voix. Mais cela a un impact sur moi.

– Tout à fait. Mais vous ne pouvez pas le forcer à vous aimer, car ce ne sont pas de vos affaires.

Je réfléchis à cela. Même si ça me tue de l’entendre, elle a raison.

– Ce qui n’est pas de nos affaires ne nous appartient pas. Nous ne pouvons rien y faire. Cela peut sembler difficile à accepter, mais au fond, c’est très libérateur. Ainsi, est-ce que l’alcoolisme de votre père fait partie de vos affaires ?

Encore un silence.

– C’est plutôt une des siennes, n’est-ce pas ? Que cette situation l’ait amené à faire des choix qui ont eu un impact significatif sur vous peut vous amener à penser que ce sont vos affaires, mais en réalité, c’est de sa vie qu’il s’agit. Vous ne pouvez rien y changer, malgré toute votre volonté.

Elle marque une pause. C’est la première fois qu’elle a toute mon attention. Je cligne des yeux sous l’intensité de son regard.

– C’est la même chose pour le décès de votre beau-père, Jilliane. La mort, les catastrophes naturelles appartiennent aux affaires de Dieu ou à une puissance divine, si vous préférez. Êtes-vous d’accord ?

Je hoche lentement la tête.

– En revanche, continue la psychologue, ce qui est de vos affaires, c’est la façon dont vous allez gérer ces situations. Comment allez-vous faire preuve de résilience et intégrer ces expériences difficiles pour vivre pleinement votre vie, malgré ces pertes et ces deuils, ou plutôt avec ces pertes et ces deuils qui peuvent vous rendre plus forte, plus humaine et je dirais même, plus vivante. Vous voyez ce que je veux dire ?

Je vois. Je pense à David. À ce qu’il a vécu et à la façon dont cela l’a transformé. À la résilience dont il a dû faire preuve.

– Oui, mais… dis-je d’une voix hésitante, comment on fait ?

– On commence par regarder les choses en face. Reconnaître nos blessures et nos peines plutôt que les nier. Tenter de comprendre ce que cela fait résonner en nous, s’accorder le droit de ressentir ces émotions et les accepter comme des expériences de vie qui font partie de notre humanité. Ainsi, ces émotions difficiles peuvent tout simplement nous traverser, et non nous imprégner de façon à créer en nous de nouvelles sources de souffrance. Car ce ne sont pas les choses elles-mêmes qui créent de la souffrance, mais le regard que nous portons sur elles.

Je médite sur ce que je viens d’entendre. Puis, j’inspire profondément.

– Je comprends.

Les yeux de la psychologue se plissent de satisfaction.

– Bien. On se revoit la semaine prochaine ?

 

1. Tiré de la démarche de Katie Byron, qu’elle appelle Le Travail (The Work) dans Aimer ce qui

est (Aimer ce qui est, Katie Byron, Éditions Ariane, 2003.) L’auteure y explique notamment

d’où viennent nos souffrances en les catégorisant en trois types d’affaires. Selon elle, nous nous

éloignons du bonheur dès lors que nous nous occupons des affaires des autres ou de celles de

Dieu.

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