Tempêtes à Fermont
Chapitre 16
Je termine d’avaler un sandwich aux œufs lorsque j’entends quelqu’un pousser la porte de l’administration. Ça farfouille un peu près du placard, puis des pas se dirigent vers moi.
– Salut ! lance Hugo en s’immobilisant sur le seuil de mon bureau.
Grand et maigre, le jeune étudiant en programmation a pour principal signe distinctif une longue et épaisse chevelure bouclée brune, qu’il repousse généralement derrière ses oreilles, comme maintenant. Son visage est plutôt banal : ni laid ni beau. Toutefois, lorsqu’il sourit, ce qui lui arrive rarement, je ne le reconnais plus. On dirait qu’une autre personne a pris possession de son corps.
– Salut, Hugo ! Ça va ?
– Ouais.
Il porte un pantalon cargo vert armée et un t-shirt noir enfilé par-dessus un chandail gris à manches longues. À travers les vitres épaisses de ses lunettes, ses yeux regardent le mur derrière moi. Une gêne extrême ou une légère forme d’autisme, je n’ai pas encore compris. Au début, c’est un peu dérangeant cette façon d’éviter de vous regarder dans les yeux, mais on s’y fait vite.
– Merci de me dépanner, dis-je enfin.
– Pas de quoi. Quelque chose de spécial ?
Ses yeux m’effleurent avant de se poser par terre. Je secoue la tête.
– Je ne pense pas. Demande à Mario.
– OK. À tantôt.
Pendant l’heure qui suit, je compile toutes les statistiques de la bibliothèque des dix dernières années et j’essaie de les transposer en graphiques à l’aide d’Excel. Mais certaines d’entre elles ne s’affichent pas comme je le voudrais. Je m’acharne sans succès, jusqu’à ce que j’aie l’idée d’aller trouver Hugo pour qu’il me donne un coup de main. N’est-il pas un crack de l’informatique ?
Je trouve mon jeune employé en compagnie de l’inspecteur Coon. Les deux discutent à voix basse au comptoir de prêt et n’ont pas remarqué ma présence. Je jette un coup d’œil autour et soupire en songeant à mes statistiques de prêts. Il n’y a pas grand monde. Un homme et une femme sont installés dans nos fauteuils défraîchis près du sapin décoré face à la vitrine et un jeune homme s’attarde dans la section histoire des documentaires adultes. Je donnerais ma main à couper qu’il regarde des livres sur la Deuxième Guerre mondiale. Toutes les atrocités perpétrées sous le règne d’Hitler fascinent généralement les hommes, allez savoir pourquoi. Ce qui me fait penser à Colette Picotte et au documentaire sur les nazis qui se trouvait parmi ses prêts. Était-ce pour un homme qu’elle avait emprunté ce titre ?
Je marche en direction des deux conspirateurs.
– Bonsoir, inspecteur. Vous venez me remettre le chat ?
L’interpellé se retourne vivement.
– Bonsoir, madame Henry. Oui, il est dans la voiture. Je suis désolé pour le délai. J’ai dû m’occuper d’un dossier en urgence.
– Pas de problème. Je vois que vous avez rencontré Hugo ?
– En effet.
Il referme le petit carnet noir qu’il a une fois de plus à la main et le range dans sa poche.
– J’en ai profité pour lui poser quelques questions informelles, ajoute-t-il.
Je me rappelle qu’il souhaitait interroger l’étudiant, puisque c’était lui qui travaillait lors de la dernière visite de madame Picotte.
– Vous voulez que je vous laisse mon bureau ? L’inspecteur secoue la tête.
– Non, ça va. J’ai terminé pour l’instant. Je vais chercher le chat.
Parce que je commence à bien le connaître, je remarque qu’Hugo a l’air nerveux. Ses mains s’agitent un peu plus qu’à l’habitude et de fines gouttelettes de transpiration perlent sur son front.
Lorsque le policier s’éloigne, Hugo essuie la sueur sur son front, avant de se concentrer de nouveau sur l’ordinateur. Je lui demande si ça va.
– Ouais.
– Qu’est-ce qu’il te voulait ?
– Il m’a demandé si c’était bien madame Picotte qui avait emprunté les derniers livres à son dossier et si elle était seule.
Hugo attrape un paquet de feuilles de brouillon et entreprend de les découper en petits carrés. J’attends la suite, laquelle finit par venir.
– Mais ce n’était pas elle, dit-il les yeux fixés sur les papiers. C’était un homme que je n’avais jamais vu.
Je le regarde, étonnée.
– Ce n’était pas madame Picotte ? Un nouveau conjoint, alors ?
Hugo hausse les épaules, toujours attentif à son découpage.
– Aucune idée.
– Et tu l’as laissé emprunter des livres sur sa carte à elle, même si tu ne l’avais jamais vu ?
– Ben quoi ? Tout le monde fait ça. Ils viennent avec la carte des enfants, de la femme ou du mari. On ne les empêche pas d’habitude, non ?
Il a raison. Les gens se baladent avec les cartes de membre de leurs enfants ou conjoints et les utilisent lorsque leur propre carte est « pleine » ou s’ils l’ont égarée. On ne s’y oppose pas. De toute façon, nos cartes n’ayant pas de photo, l’identification des usagers est quasi impossible. Toutefois, il est moins courant que la carte d’une de nos abonnées se retrouve entre les mains d’un inconnu. Je demande à Hugo de me décrire l’individu en question.
– Un vieux, répond-il le regard fuyant. Il a pris les deux réservations de madame Picotte et a emprunté un livre pour lui. Il a dit qu’il était un ami.
Ah, ça alors ! Cet homme était-il vraiment son nouveau conjoint ? Comment le savoir ? Je regarde Hugo, indécise. Il a repris son air habituel et ramasse les papiers découpés avant de sortir de derrière le comptoir pour les déposer dans le cube de Plexiglas à côté de l’ordinateur destiné à la recherche au catalogue. Il s’assure aussi que le petit crayon de bois servant à noter les cotes des documents est bien aiguisé.
Je cherche quel autre détail je pourrais soutirer à Hugo, lorsque l’inspecteur Coon revient avec une cage de transport recouverte d’une fine couche de neige. Je me précipite au-devant de lui.
– Voilà la bête, lance-t-il en me tendant la grosse boîte de plastique. Je vais chercher le reste de ses affaires.
J’attrape la cage par la poignée et manque l’échapper. Qu’est-ce qu’il est lourd ! Fripon serait-il devenu obèse ? Je pose ma main libre dessous et le soulève à la hauteur de mes yeux. Derrière le grillage, je reconnais sa frimousse noire. Il s’est réfugié tout au fond et me fixe de ses grands yeux ronds.
– Allô, minou !
Il cligne des yeux sans bouger.
Je marche jusqu’au comptoir de prêt sous le regard étonné d’Hugo.
– Qu’est-ce que c’est ?
J’annonce fièrement :
– Notre nouveau chat de bibliothèque !
Je dépose la boîte sur le comptoir et retire le grillage pour que le chat puisse sortir. Mais rien ne se passe.
– Allez, le chat, sors de là ! dis-je en penchant la tête pour voir à l’intérieur.
Il ne remue pas d’un poil.
– Allez, Fripon ! Viens me voir, mon beau minou. Il me fixe d’un regard inquiet. Je soupire. Il va me falloir un peu plus de fermeté. Je tends la main et flatte sa tête. Sa fourrure est tiède et douce. J’essaie de tirer le chat vers moi en l’attrapant par une patte, mais il s’écrase sur lui-même. Je me redresse.
– Je crois qu’il ne veut pas sortir, observe finement Hugo.
L’inspecteur revient avec le bac à litière et un sac de nourriture.
– Je dépose ça où ?
Je demande à Hugo d’accompagner l’inspecteur à la réserve pour qu’il y laisse le tout. Cette pièce, dotée d’une porte extérieure pour les livraisons, nous sert également de rangement pour notre matériel.
Je passe la minute qui suit à déployer mes charmes sur Fripon, qui demeure insensible à mes efforts. L’inspecteur Coon revient vers moi, flanqué d’Hugo.
– Je peux vous aider ?
Je lui explique que je n’arrive pas à faire sortir le chat de la boîte, et, sans faire ni une ni deux, le policier pose ses mains sur la cage et manipule de petits fermoirs sur les côtés que je n’avais pas remarqués. Puis, il attrape la moitié supérieure du contenant et la soulève, exposant ainsi le chat qui se redresse aussitôt sous le coup de la surprise.
– Ça se sépare en deux, m’explique le policier. C’est fait exprès, vous voyez ?
Je rougis. Pourquoi je n’y ai pas pensé ? Je bats des mains avec enthousiasme.
– Super ! Viens ici, mon gros matou !
Je tends les bras vers Fripon et l’attrape une seconde avant qu’il ne se sauve. Je serre contre moi l’animal et frotte mon front contre sa grosse tête.
– Relaxe, mon chat. Ça va aller.
Son corps est tout chaud contre mon cœur et j’entends un faible ronronnement qui monte. Quelque chose en moi y fait écho. Un sentiment inédit. Un désir de protection pour ce chat abandonné qui n’a rien demandé. Je sais maintenant que j’ai pris la bonne décision. Pile à cet instant, il se met à gigoter et à se tortiller dans mes bras, comme si j’étais en train de le torturer. J’éclate de rire.
– OK, j’ai compris. Va te promener, le chat.
Trois paires d’yeux l’observent renifler autour de lui et explorer le dessus du comptoir. Il fait tomber un crayon, puis renifle l’ordinateur. Une exclamation nous parvient.
– Maman ! Regarde ! Un chat !
Un petit garçon de trois ou quatre ans tenu solidement par sa mère se précipite vers nous, entraînant celle-ci derrière lui. À sa vue, Fripon jette des regards apeurés un peu partout avant de se jeter dans le vide pour aller se cacher dans un coin.
– Non ! s’écrie le garçon. Maman ! Pas parti le chat. Pas parti !
La jeune femme le retient fermement et l’attire vers elle.
– Arrête, chéri, lui dit-elle d’une voix douce. Tu lui fais peur !
– J’ai fait peur au chat, se lamente aussitôt le gamin. Il aime pas moi.
– Mais non, mon chéri, tente de le rassurer sa mère.
Le policier choisit ce moment pour se retirer.
– Bon, hum… Je dois y aller. Mais si j’étais vous…
Il s’interrompt pour pointer du doigt la porte vitrée qui donne sur le mail.
– Si j’étais vous, je fermerais cette porte. Sinon, vous allez perdre le chat dans le mur. Bonne soirée, madame Henry.
Je me frappe le front avant de me précipiter pour la refermer. Puis, je demande à Hugo de me faire une petite affiche indiquant que nous sommes ouverts et de la coller sur la porte, ce qu’il fait avec empressement.
Le gamin pleure maintenant à chaudes larmes. Je m’approche.
– Ne t’inquiète pas, Fripon est un peu gêné parce qu’il vient juste d’arriver. Ça ira mieux dès qu’il aura pris ses repères. Je suis certaine que tu pourras le flatter lorsque tu reviendras.
Le visage du garçon laisse transparaître un faible espoir.
– C’est vrai ? demande-t-il d’une petite voix.
Il est mignon comme tout.
– Mais oui, tu verras. Viens, je vais te montrer des livres sur des chats. Tu pourras les apporter chez toi.
Il hoche la tête en essuyant ses larmes et sa mère lâche enfin sa main, soulagée.
– Merci, dit-elle.
Le gamin me suit en hoquetant jusqu’à la section des documentaires pour les jeunes. Je lui remets quelques livres sur les animaux de compagnie et il s’installe dans un fauteuil pour les feuilleter. Sa mère s’éloigne pour aller fouiller dans la section des romans adultes et moi je ratisse la bibliothèque pour repérer Fripon, sans succès. Je rejoins Hugo au comptoir, un peu découragée.
– Il va sortir quand on va partir, m’assure-t-il. Comme s’il s’y connaissait en chat ! Après tout, qu’est-ce que j’en sais ?
– D’accord.
Une heure plus tard, il est l’heure de fermer et nous n’avons toujours pas trouvé Fripon. Je décide de laisser les portes de la réserve et de la section administrative ouvertes.
– On y va. Il y a de l’eau, de la nourriture et une litière. Il devrait survivre au moins une nuit !
À l’intérieur de moi, je me dis que nous aurons de la chance s’il survit une semaine. Quelqu’un ira certainement se plaindre du chat de bibliothèque à son conseiller ! Il sera allergique au poil ou aura peur de lui. On dira ce qu’on voudra, les choses étaient beaucoup plus faciles avant. Si je me souviens bien, Dewey a quand même vécu près de vingt ans dans cette petite bibliothèque de Spencer. En Iowa qui plus est ! C’est peut-être le point commun entre Fripon et Dewey : le fait de vivre dans un coin isolé où la plupart des gens n’ont pas envie d’aller. Peut-être que Fripon pourrait devenir la vedette de Fermont, un peu comme l’a fait Dewey pour sa ville ? Tiens, c’est une idée, ça.
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