Tempêtes à Fermont
Chapitre 27
Quand j’entre au travail, je suis hyper motivée. La visite de Jasper a finalement jeté un pan de lumière dans mon esprit. La façon dont nous nous sommes quittés, si cordialement et apaisés, me permet d’envisager mon avenir avec plus d’optimisme. Je dois être réaliste. Il y a de fortes chances que je retourne vivre à Montréal, mais si j’envisage encore de rester ici, je dois au moins faire quelque chose. Je n’ai toujours pas suivi le conseil de Dominic de contacter les RH, car je n’arrivais pas à accepter ma situation. Comme si j’espérais qu’un miracle survienne et que mon Jasper me revienne. Mais Jasper n’est plus mon Jasper et… il y a David. David qui va partir, lui aussi. J’ignore comment tout cela va se terminer, mais je ne peux pas rester là les bras ballants. Je me rappelle les paroles de Mario lorsque je lui ai annoncé ma séparation. « On a toujours le choix. Tu as le choix. Si ce n’est pas celui de l’action, c’est celui de la réaction. »
Assise à mon bureau, je fais enfin ce que j’aurais dû faire il y a longtemps : j’appelle Marie, technicienne aux ressources humaines. Nous commençons par prendre des nouvelles l’une de l’autre, puis je lui explique succinctement ma situation.
– Oh, je suis vraiment désolée, Jilliane ! Mais tu es bien certaine de vouloir rester dans les parages ? À ta place, je saisirais l’occasion pour déguerpir d’ici !
Son rire clair et généreux résonne dans l’appareil avant de s’interrompre aussitôt.
– Excuse-moi. Je ne devrais pas rire ainsi. Tu es peut-être au trente-sixième dessous.
Tant de spontanéité me fait du bien.
– Plutôt au trentième, dis-je sur un ton léger. J’ai fait du progrès ces derniers jours.
Elle pouffe à nouveau avant de redevenir sérieuse.
– OK. Ça ne sera pas facile, par contre. Laisse-moi regarder ça et je te reviens, d’accord ?
– Merci, Marie.
Je raccroche avec un peu d’inquiétude. La suite ne dépendra pas de moi cette fois-ci.
Je passe le début de l’après-midi à compiler des statistiques et à jouer l’entremetteuse entre notre responsable TI et le fournisseur du logiciel de la bibliothèque, qui connaît quelques ratés depuis hier. Les courriels automatisés d’avis de retard et les factures ne s’envoient plus. Selon le technicien de la compagnie, le problème viendrait de notre système de sécurité informatique, mais Jean-Marc, le responsable TI, affirme que les bugs proviennent plutôt de leur serveur. C’est presque comme un match de tennis dans lequel je jouerais le rôle de l’arbitre et celui du ramasseur de balles, car je dois me taper les tests de vérification chaque fois que l’un modifie quelque chose. Je me retiens de leur dire que je me fiche de savoir qui est responsable. Je veux juste que ces satanés courriels s’envoient.
– L’inspecteur Coon est ici, m’informe Mario en se pointant dans l’embrasure de la porte de mon bureau. Il aimerait te voir.
Encore ? Je me redresse sur mon siège et rajuste mes vêtements. À force de fixer l’écran, j’ai les yeux qui brûlent.
– D’accord, fais-le entrer. Toi, ça va ?
Je demande pour la forme. Depuis que son fils est ici, Mario affiche une humeur désespérante.
– J’ai mal aux yeux, réplique mon collègue d’un ton boudeur.
Une fois par semaine, Mario entre à neuf heures pour effectuer l’inventaire et compiler quelques statistiques pendant que la bibliothèque est fermée. L’inventaire des documents est un exercice ennuyeux, mais nécessaire, qui demande de la concentration. En gros, cela consiste à vérifier, à l’aide d’un rapport, si les documents qui sont dans la base de données du logiciel sont bien sur les rayons. Après une heure, on finit par ne plus y voir clair.
– Désolée, dis-je de mon ton le plus compatissant.
– Ça va. Au moins, l’inspecteur n’est pas venu pour m’arrêter !
Je lui suis reconnaissante pour cette tentative de plaisanterie.
– Hilarant. S’il m’emmène, je te confie la bibliothèque.
J’accueille le policier vêtu de son habituel uniforme. Cette fois, il n’attend pas que je l’invite pour s’asseoir dans mon vieux fauteuil d’invité.
– Bonjour, inspecteur. Je ne croyais pas vous revoir si rapidement. Votre dernière visite date d’à peine deux jours. J’imagine que votre enquête avance ?
Je lui décoche mon plus beau sourire, mais mon charme est sans effet sur lui. Son visage affiche un air grave.
– Excusez mon intrusion, madame Henry, mais je viens vous informer que nous venons tout juste d’arrêter votre employé, euh…
Il sort son calepin de sa poche et feuillette quelques pages pendant que mon cerveau part dans tous les sens. Est-ce que j’ai bien entendu ? A-t-il vraiment dit « mon employé » ?
– Ah ! Voilà. Monsieur Hugo Roy-Desjardins.
Les yeux agrandis par la stupeur, je m’exclame :
– Pardon ? Hugo ? Mais… pourquoi ?
Je suis aussi stupéfaite que s’il m’avait dit que le beurre d’arachide n’existait plus. Je veux bien admettre qu’Hugo est un peu bizarre, mais pas de là à l’imaginer commettre un geste criminel ! Puis je me mets à douter. Et si, effectivement, il avait fait quelque chose de grave ? Devant mon air effaré, l’inspecteur précise d’une voix posée :
– Je comprends votre étonnement. Nous ne croyons pas qu’il soit coupable, mais…
Je l’interromps.
– Mais pourquoi alors ?
Le policier lève la main pour m’inciter au silence.
– Monsieur Roy-Desjardins nous cache intentionnellement des informations, ce qui nuit au développement de l’enquête. En vertu de quoi, nous pouvons l’arrêter.
Je porte la main à ma bouche en imaginant mille scénarios. Seigneur ! Je n’arrive pas à croire qu’Hugo ferait une telle chose. Camoufler de l’information dans le cadre d’un meurtre, c’est soit criminel, soit stupide ! À vue de nez, je pencherais pour la deuxième option.
– Quand même… Hugo… Vous devez vous tromper. Il ne ferait pas de mal à une mouche, vous savez ?
Trahissant ma nervosité, mes doigts pianotent sur la surface dure de mon bureau. Je me force à arrêter.
– Bon… Euh… Quand avez-vous procédé ?
– Plus tôt aujourd’hui. Il est encore au poste.
Aïe ! Pauvre Hugo. J’imagine sa tête lorsqu’il a aperçu des membres des forces de l’ordre à sa porte. J’espère, non, je suis sûre qu’il sera vite relâché. En attendant, je vais devoir le remplacer. Mais par qui ?
– Je vous remercie de m’en avoir informée.
Le visage de l’inspecteur demeure impassible.
– C’est tout à fait normal.
J’avale de travers. Je viens de me rappeler qu’Hugo travaille ce soir. Pas de veine. L’inspecteur se lève.
– Je vous laisse à vos obligations. Bonne journée, madame Henry.
Son formalisme m’aurait fait rigoler si je n’étais pas en train de me torturer l’esprit. Est-ce que par hasard Amélie serait disponible ce soir ? Comme par magie, alors que je ne l’attendais pas de la journée, ma collègue apparaît, vêtue de son éternelle doudoune rose et les bras à nouveau chargés de sacs.
– Coucou ! lance-t-elle joyeusement avant de s’immobiliser. Oups ! Je dérange ?
Je ne rêve pas. Ils sont encore là tous les deux.
Je fais signe à Amélie d’avancer. Finalement, j’aurais voulu arranger une nouvelle rencontre entre eux que je n’aurais pas mieux réussi.
– Entre, je t’en prie. L’inspecteur s’en allait.
– Laissez-moi vous aider, propose-t-il alors en s’avançant vers elle les bras tendus.
Confuse, Amélie le laisse prendre ses sacs.
– Je les dépose sur votre bureau ? demande le policier dont le visage s’est subitement empourpré.
– Euh, oui. Merci.
Elle bredouille presque pendant que le policier aligne les sacs sur sa surface de travail bien ordonnée. J’aperçois soudain Fripon sous le bureau d’Amélie. Roulé en boule sur une boîte de carton, l’animal ouvre un œil inquiet en apercevant les chaussures massives de l’inspecteur s’approcher de lui. Lorsqu’elles ne sont plus qu’à quelques centimètres, il saute sur ses pattes et détale en direction de la porte. Vive comme l’éclair, Amélie se penche et l’attrape de justesse, alors qu’il allait lui passer entre les jambes.
– Fripon ! Comment ça va, mon chat ?
La grosse peluche noire se débat dans ses bras, pressée de mettre de la distance entre elle et nous.
– Aïe ! Fais attention avec tes griffes !
Il finit par lui échapper, non sans lui avoir laissé quelques estafilades sur la main.
– Il faudra s’occuper de ces petits poignards, commente-t-elle. Il pourrait éborgner un enfant.
Je frissonne d’horreur.
– J’espère bien que non !
Elle tend vers nous sa main abîmée par les griffures. On y voit de légères gouttes de sang poindre à la surface. Je lui suggère avec sérieux :
– Tu pourrais déposer une plainte.
Amélie lève un doigt vers moi.
– Très bonne idée !
Elle s’avance ensuite vers l’inspecteur.
– C’est vrai ? Je peux ?
Elle cligne des yeux de façon si innocente que je n’en peux plus. Je laisse échapper un gloussement. Amélie, qui n’attendait que ça, éclate de rire. Un moment déstabilisé, l’inspecteur se reprend et joue le jeu.
– Bien sûr, mademoiselle. Vous voulez m’accompagner au poste ?
Son sourire, ma foi, est assez provocant, pour un homme de loi en service. Mon amie en est déstabilisée.
J’éclate de rire.
– Vous êtes très drôles tous les deux. Je vais m’occuper moi-même de gronder Fripon. Dis, Amélie, avant que j’oublie, serais-tu disponible pour travailler ce soir ?
– Euh, en principe, oui… Hugo est malade ?
Je me contente de secouer la tête en marmonnant que je lui expliquerai plus tard. Puis, pour changer de sujet, je désigne ses sacs.
– Tu as quoi là-dedans ?
– Les cadeaux de Lucas, explique-t-elle. Je veux éviter qu’il les trouve. Il est à l’âge où il n’arrête pas de fouiller. Je t’assure, je vais devoir bientôt mettre des cadenas partout !
Avant que l’inspecteur ne se fasse de fausses idées, je m’empresse de préciser au passage que Lucas a perdu son père dans un accident de motoneige deux ans auparavant. Mon amie me jette un regard courroucé, tandis que le policier lui présente ses condoléances.
– Merci, inspecteur, dit-elle en hochant dignement la tête.
Elle se tourne vers moi et ses yeux sont maintenant deux lasers capables de tuer. Mal à l’aise, je lui offre un geste d’excuse.
– Je dois partir, ajoute-t-elle dans ma direction. Je reviendrai tout à l’heure pour remplacer Hugo.
Je la remercie avec effusion pendant que le policier s’empresse derrière elle.
– Je partais également. Merci, madame Henry. Je vous tiens au courant.
Après leur départ, je reste immobile. Je songe à Hugo. Qu’est-ce que ce gamin a bien pu faire pour se fourrer dans ce pétrin ? Je décide de lui envoyer un message texte pour lui demander de me contacter dès que possible. J’espère que je ne me trompe pas sur lui. Innocent ou pas, je dois informer mon supérieur de la situation. Je tends la main vers le téléphone fixe et compose le numéro de Dominic.
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