Tempêtes à Fermont
Chapitre 48
Je peste en cherchant désespérément un endroit où stationner ma voiture. La métropole vient de recevoir vingt-cinq centimètres de neige en un peu moins de cinq heures et la ville est paralysée. Comme je déteste Montréal en hiver ! Je repasse devant l’immeuble où habite ma mère, rue de Châteauguay, pour la troisième fois lorsqu’une place se libère par miracle devant moi. J’y précipite ma voiture en croisant les doigts pour que mes tentatives de stationnement parallèle ne créent pas un bouchon sur des kilomètres, mais là encore, j’ai de la chance. Je réussis du premier coup.
Je sors de la voiture et verrouille les portières après avoir vérifié les panneaux pour être certaine que je n’aurai pas de contravention.
Les trottoirs sont tellement enneigés que je manque de tomber avec mes bottes à talons. Je me retiens juste à temps en m’accrochant à une clôture de métal rouillé sur la devanture d’un terrain. Enfin, j’arrive devant le triplex reconverti en duplex par Charles et ma mère, deux ans après leur rencontre. Il me semble aujourd’hui que c’était dans une autre vie. J’avais alors une dizaine d’années, Jordan était encore un bébé et son berceau avait été installé dans la chambre de mes parents. Ils avaient entrepris des travaux afin de récupérer le deuxième étage pour agrandir leur appartement. Je me souviens combien j’adorais ma nouvelle chambre ! J’avais moi-même choisi les deux nuances de rose qui ornaient les murs et la douillette brodée de fleurs. C’est cette chambre que j’habite depuis mon retour. Mais le rose a été remplacé par du gris. Au propre comme au figuré.
J’utilise ma clé pour ouvrir la porte et entre dans le vestibule fermé doté d’un large placard avec portes coulissantes. Je me débarrasse de mon manteau et de mes bottes avant d’enfiler mes chaussures de sport qui traînent dans un coin. Dans la cuisine, je trouve ma mère en train de préparer un gâteau sur l’immense îlot qui nous sert aussi de table à déjeuner. La radio diffuse un programme d’après-midi avec un animateur bien connu. Nous sommes déjà au mois de février et c’est ma fête aujourd’hui. Jordan doit venir nous rejoindre avec Sabrina pour le souper.
– Tu veux que je t’aide ? demandé-je en déposant mon sac à main sur un tabouret.
Ma mère brandit sa spatule, faussement irritée.
– Tu n’es quand même pas pour préparer ton propre gâteau de fête !
Je la regarde mesurer la farine, puis le sucre, en écoutant distraitement le présentateur à la radio.
– Comment s’est passée ton entrevue ?
J’appréhendais cette question. Mon entretien au collège Brébeuf pour un poste de bibliothécaire ne m’a pas particulièrement emballée. J’aurais préféré quelque chose du même genre que le poste que j’avais vu passer alors que j’étais toujours à Fermont. Mais ce dernier a été comblé avant que je puisse proposer ma candidature.
– Bien. Enfin, je crois. Mais je ne suis pas certaine d’en avoir envie. Un collège privé…
Je grimace avant d’ajouter :
– Je ne m’y vois pas trop… De toute façon, quelques nouvelles offres se sont affichées sur le site que je consulte.
Je n’ose pas lui dire que je doute que les gens qui m’ont évaluée ce matin me rappellent. Je n’ai pas été en mesure de répondre convenablement à certaines questions, n’ayant pas pris la peine de me renseigner sur l’établissement.
– Tu as donc réussi à te garer !
– Oui.
Je me dirige vers le comptoir et branche la bouilloire pour me faire un thé. Ma mère entreprend de battre les œufs au fouet.
– Tu n’as pas laissé ta voiture dans le stationnement de la pharmacie ?
– Arrête avec ça ! Ce n’est arrivé que deux fois !
Elle a un petit rire moqueur et je lui fais ma plus belle grimace avant de m’asseoir à la table de la cuisine, près des fenêtres. Une pile de courrier envahit une bonne partie de sa surface.
– Ça te dérange si je fais le tri ?
Ma mère approuve sans me regarder. J’ai remarqué que depuis la mort de Charles, elle néglige parfois de payer les comptes. J’avise les cachets de poste et constate que certaines lettres reçues il y a plus d’une semaine sont toujours cachetées. Je lui jette un œil. Elle mélange la pâte d’un coup de main expert et à la voir si efficace, si concentrée, quiconque ne la connaît pas parfaitement penserait qu’elle se conduit de façon tout à fait normale. Qu’elle semble même heureuse.
Mais, moi, je la connais. Moi, je sais. Ma mère, tout comme moi, est dévastée par un chagrin immense.
Je tends le bras pour faire glisser vers moi un paquet de lettres de différentes tailles. Je passe machinalement en revue les enveloppes une à une. À l’œil, je dirais que celles qui me semblent plus anciennes sont probablement des cartes de condoléances. Encore. Charles avait un grand réseau d’amis et de connaissances, ici comme à l’étranger. Je comprends ma mère d’éviter de les ouvrir. Chaque fois, elle doit revivre ce soir fatidique et regretter le silence de Charles sur son réel état de santé.
Mais cela aurait-il vraiment changé quelque chose si nous avions su qu’il souffrait d’athérosclérose, ce pour quoi il prenait des médicaments depuis peu ?
Une enveloppe rouge ornée de plusieurs timbres retient mon attention. Elle porte le cachet de Fermont. Je la regarde longuement avant de me décider à l’ouvrir. Dès que je reconnais l’écriture en pattes de mouche d’Amélie, mes yeux se brouillent.
Chère Jilliane,
Tu me manques. En fait, tu nous manques à tous. Je ne sais pas
comment tu vas, puisque tu ne réponds pas à nos messages, mais
j’espère que tu t’en sors, ainsi que ta mère. Je pense être en mesure
d’imaginer ce que vous ressentez toutes les deux. Ainsi que ton frère.
Mais je sais aussi que je ne peux rien pour vous aider. Sauf te rappeler
que je suis là. Que je serai toujours là pour toi.
Ici, la vie suit son cours. Tu n’as pas encore été remplacée. Le poste
a été affiché, mais ils n’ont aimé aucune des candidatures. Je crois que
Dominic espère secrètement que tu reviennes. En attendant, Mario et
moi tenons le fort. La Ville a envoyé une employée temporaire pour nous
filer un coup de main. Elle s’appelle Clara. Tu l’as déjà rencontrée, elle
était au courrier avant. C’est une jeune fille assez douée avec les clients.
Même Hugo est sous son charme ! Il a commencé à porter des chemises
propres et a fait couper ses longs cheveux. Tu ne le reconnaîtrais pas, je
te jure ! Il vient pratiquement tous les jours pour s’occuper de Fripon,
même quand il ne travaille pas. Je crois que ce chat lui fait du bien.
Comme aux enfants, d’ailleurs. Personne ne s’est plaint de sa présence
et nos statistiques de fréquentation ont même augmenté ! Par ailleurs,
Dominic n’est pas intervenu lorsqu’il a découvert que nous hébergions
Fripon pendant une visite avec sa femme et sa fille. J’ai bien vu qu’il
était surpris, et peut-être un peu mécontent, mais sa petite Mia, elle, était
ravie ! Avant de partir, il nous a dit qu’il était très important de
l’informer si un abonné manifestait un inconfort. Mais rien de tel ne
s’est produit jusqu’ici.
Ma relation avec James est devenue des plus sérieuses. Il commence
à parler d’habiter ensemble, mais je trouve que c’est trop tôt. Je préfère
que nous continuions à apprendre à nous connaître. Parfois, j’ai
l’impression que c’est l’homme de ma vie, alors qu’à d’autres, je
voudrais qu’il parte tellement je me sens coupable d’oublier si
rapidement mon mari. J’aimerais tant que tu sois là pour que nous
puissions aller prendre un verre et bavarder comme avant ! Mais
rassure-toi. James est très compréhensif et attentionné. Un peu
conventionnel parfois, mais c’est un homme honnête et sincère, et je sais
que son cœur est bon. D’ailleurs, Lucas l’aime beaucoup. Et James est si
merveilleux avec lui que je pourrais l’aimer juste pour cela ! Mais,
heureusement pour lui, j’ai aussi tout un tas d’autres bonnes raisons,
comme le fait qu’il soit si sexy en habit de policier !
Ton cher David est passé à la bibliothèque hier. Quel dommage que
tu sois partie alors même qu’il allait t’annoncer qu’une possibilité
s’était présentée à lui de travailler à la mine ! Je lui ai fait part de mon
intention de t’écrire et il a insisté pour que je t’envoie son bonjour et que
je te dise qu’il pense à toi. Je le vois régulièrement maintenant qu’il vit
ici. D’ailleurs, nous devons nous rejoindre au P’tit bar ce soir, avec
James et Mario.
David parle souvent de toi. Le fait que tu ignores nos messages et
nos appels semble encore plus difficile à accepter pour lui que pour moi.
Je crois que ton absence lui a permis de confirmer ses sentiments à ton
égard. Le proverbe « loin des yeux, loin du cœur » ne semble pas
s’appliquer dans son cas ! Mais il comprend ta situation et est sûr
d’avoir bientôt de tes nouvelles. Il a accepté cet emploi à la mine à
cause de toi, tu le savais ? Il me l’a dit l’autre jour pour la première fois.
Il m’a dit aussi qu’il voulait te l’annoncer ce soir-là. Et qu’ensuite, il n’a
pas pu. Il ne voulait pas que tu te sentes coupable de partir.
Pour l’instant, il habite toujours chez Mario et Marie-Andrée, mais il
aura bientôt son propre logement. En attendant, je crois que ses parents
sont heureux d’avoir leur fils à leurs côtés.
Janie te salue, ainsi que Michel. Le père de ce dernier est toujours
avec eux, mais sa santé n’est pas meilleure. J’ai bien peur qu’il ne passe
pas l’année. Enfin, j’ai croisé Jasper la semaine dernière et il semblait
en pleine forme. Sa copine a récemment emménagé avec lui et a repris
son travail au P’tit bar.
Madame Beauchemin a quitté la ville il y a deux semaines. Elle est
allée s’installer plus près de sa fille. Les événements passés l’ont
beaucoup affectée. Elle a perdu de sa superbe. C’est maintenant une
vieille dame comme les autres. Quant à monsieur Rochon, il est toujours
en détention préventive et les résultats de son évaluation psychiatrique
devraient être connus sous peu. Entre toi et moi, je ne crois pas qu’il ait
toute sa tête, mais est-ce suffisant pour le déclarer non criminellement
responsable ? J’en doute.
Et toi, belle Jilliane ? Comment vas-tu ? M’écriras-tu enfin ? Si tu
reviens faire ton tour sur Facebook, cherche Bibliothèque de Fermont.
Hé oui ! Nous sommes entrés dans la modernité ! C’est Hugo qui
s’occupe d’une bonne partie des publications. Je t’ai dit que son père a
finalement cessé de boire ? Pour l’instant.
Chère Jilliane, nous comprenons que tu aies eu besoin de te retirer.
Seulement, nous aurions aimé pouvoir t’offrir notre soutien.
Je t’aime, mon amie. Je t’envoie toutes mes plus belles énergies et
mes meilleurs vœux pour ta fête. Nous t’embrassons tous.
Amitiés,
Amélie xxxx
Mes mains tremblent lorsque je dépose la lettre. Comme Amélie me manque ! Ils me manquent tous. Et David… J’ai bloqué son contact dans mon téléphone pour ne pas avoir à lui parler. Pour la première fois de ma vie, je me concentre sur moi. Je travaille, enfin, à faire mon deuil et je ne veux pas m’enfuir comme je l’ai toujours fait, en tournant mon attention vers quelque chose ou vers quelqu’un.
– Ça va ? demande ma mère d’une voix inquiète en m’entendant renifler.
– Oui, dis-je d’une voix étranglée.
Je revois en pensée le visage de David, son sourire si craquant, son regard profond. Lui, j’ai mal tellement il me manque. J’ai mal dans mon ventre noué de désir, dans ma poitrine lourde de regrets, dans mon cœur écorché et brûlant.
– C’est une lettre de Fermont ?
– C’est Amélie, oui. Elle me donne des nouvelles.
– Elle va bien ? Enfin, ils vont bien, tous ?
J’acquiesce du menton et je repousse la lettre. Depuis mon retour à Montréal, j’essaie de me persuader que tout est pour le mieux. Que ma vie est ici. Que c’était la chose à faire dans les circonstances. Et bien sûr, ce l’était. Jamais je n’aurais pu laisser ma mère faire face seule au départ précipité de Charles. Ces heures difficiles, que je n’oublierai jamais, nous ont rapprochées au-delà de ce que j’aurais pu imaginer. Mais… comment lui dire que je m’ennuie de ma ville froide, de mon travail et de mes amis ? Que si cela ne tenait qu’à moi, je prendrais probablement le prochain avion pour Fermont ?
Je n’y arrive pas. Je ne trouve pas les mots.
– Oui. Tout le monde va bien.
Je me lève, reprends la lettre et la plie plusieurs fois jusqu’à ce qu’elle soit réduite à un petit carré que je fourre dans ma poche arrière. Puis, je continue machinalement mon tri, mettant de côté les factures à payer.
– Ton frère devrait arr iver d’ici une heure, annonce mère. Tu ne veux pas te changer ?
Je m’attarde un instant sur le veston noir et la chemise blanche que j’ai enfilés avec un pantalon propre ce matin en prévision de l’entrevue.
– Mets quelque chose de joli et de confortable, me conseille ma mère. Tu as l’air coincée dans ces vêtements.
Je lève les yeux au ciel, mais je ne proteste pas. Je déteste aussi cet habillement. J’ai l’impression d’être déguisée.
– J’y vais. Je crois que je vais en profiter pour faire une sieste.
– Bonne idée, approuve ma mère.
Dans ma chambre, j’enfile un jeans stretch, un t-shirt en coton et une longue veste rose pâle toute douce en polyester bouclé. Je m’allonge ensuite sur mon lit en rabattant l’épais jeté de laine à mes pieds. Les yeux fermés, je m’imagine de retour à Fermont. Bien sûr, je peste encore contre la neige et le froid, mais tandis que je marche en pensée jusqu’à ma petite bibliothèque aux meubles défraîchis, mon cœur est léger. Amélie, Mario et Hugo m’y attendent. Nous discutons de tout et de rien, puis je me rends à mon bureau. Ma boîte de courriel contient plusieurs messages de condoléances, mais je lis d’abord celui de Dominic qui me souhaite aussi la bienvenue. Je vais ensuite me chercher un café au P’tit bar et pique une jasette avec Janie et Michel, avant de retourner au travail. En fin de journée, David vient me chercher et nous allons acheter des pâtes pour finir la sauce à spaghetti que j’ai cuisinée il y a deux jours. Lorsque nous allons nous coucher, je me serre contre lui et respire son odeur boisée, un peu piquante. Je me love dans sa tendresse, savoure la caresse de sa main sur mes cheveux. Tout a l’air si réel que j’entends même sa voix murmurer mon prénom. Quelque chose ne va pas. J’ouvre les yeux.
– Désolé de t’avoir réveillée, dit une voix chaude à mon oreille.
Je me redresse brutalement dans mon lit. David est allongé à mes côtés, la tête dans une main, un sourire sur le visage. Je le regarde, stupéfaite. Mais qu’est-ce que… Je vais devoir rappeler la psychologue et lui dire que j’ai maintenant des hallucinations. Je ferme les yeux le plus fort que je peux, puis les rouvre. Il est toujours là. Un David en chair et en os qui se redresse sur un coude.
– Je ne voulais pas te faire peur.
Il m’adresse un petit sourire contrit. Les battements de mon cœur résonnent jusque dans mes oreilles et je secoue la tête, toujours incrédule. C’est impossible qu’il soit vraiment là. Et pourtant…
Je porte la main à ma poitrine par réflexe, tout en me déplaçant de façon à m’éloigner de lui.
– Comment es-tu entré ? Qu’est-ce que tu fais là ?
Il laisse échapper un petit rire devant l’affolement de ma voix, dévoilant la fossette sur sa joue.
– Tu devrais voir ta tête. On dirait que tu es en plein film d’horreur !
Je n’aime pas qu’il se moque de moi. Je commence même à être un peu fâchée. Il aurait pu me dire qu’il venait ici, non ? Puis, je me rappelle que j’ai bloqué son contact.
Je pousse un petit cri de douleur.
– Qu’est-ce que tu fais ? dis-je, contrariée en me frottant le bras.
– Je te pince. Pour que tu voies que je suis bien réel.
Il prend place face à moi, une jambe repliée sous lui. Son grand corps envahit une bonne partie de l’espace de mon lit et je ne peux m’empêcher de détailler son jeans foncé, tendu sur ses cuisses et le chandail vert à capuche qui fait ressortir le ton caramel de ses cheveux, un poil plus longs que la dernière fois où nous nous sommes vus. Les yeux de David se plissent tandis qu’il m’observe et, comme toujours, il semble sûr de lui, pourtant je remarque que sa bouche a un petit tic nerveux, un mouvement bref et sec.
J’essaie de trouver quelque chose d’intelligent à dire, mais le choc a gelé mon cerveau. David me glisse un sourire timide.
– Euh, je suis désolé. Ta mère a pensé que ce serait une belle surprise.
J’ouvre de grands yeux.
– Pour ta fête, précise-t-il. Elle voulait te faire un cadeau.
Je ne sais pas si je dois sauter de joie ou hurler. Les yeux de David se voilent légèrement et je peux voir le doute s’y insinuer. Alors, je me détends. Je pense à ce que m’a dit la psychologue, et avant elle, Mario. La seule chose que je peux contrôler ici, c’est ma réaction à ce qui survient. Et puis, même si je déteste savoir que tout cela s’est tramé dans mon dos, je suis heureuse qu’il soit là.
– Je suis contente de te voir, dis-je en caressant sa main.
Le soulagement se peint sur son visage.
– Fiou ! J’étais en train de me dire que j’aurais mieux fait de rester à Fermont.
Je souris.
– Maintenant que tu es là, tu vas au moins manger du gâteau.
Nos regards s’accrochent et brusquement, l’atmosphère autour de nous se charge d’électricité. Seigneur qu’il est beau ! Comme il m’a manqué ! Et c’est exactement les mots qu’il prononce en se penchant vers mon visage.
– Tu m’as manqué, souffle-t-il.
C’est moi qui l’embrasse la première et tout me revient d’un coup. La douceur de ses lèvres, sa barbe de quelques jours qui me pique le menton, sa langue chaude et insistante.
– J’allais oublier, dit-il en se dégageant à regret. J’ai quelque chose pour toi.
Je remarque alors le sac à dos déposé près de ma porte. Il fouille dedans et finit par en tirer une enveloppe froissée.
– De la part d’Amélie, dit-il en me la tendant.
– Mais qu’est-ce que…
Quand je lis l’adresse, tout s’éclaire.
– Quoi ? C’est ma lettre au père Noël ? m’exclamé-je d’une voix étouffée.
– Elle m’a seulement dit que tu comprendrais.
J’examine l’enveloppe de plus près. On dirait que quelqu’un l’a ouverte puis recachetée, peut-être avec de la colle en bâton. Est-ce vraiment ma lettre ? Si oui, pourquoi Amélie ne l’a-t-elle pas envoyée ? Et surtout, pourquoi me la remet-elle maintenant ? Je déplie lentement la feuille et rougis en reconnaissant mon écriture, de même que le vert du crayon que j’avais choisi.
– C’est vraiment une lettre que tu as écrite au père Noël ? me questionne David, curieux.
Il vient se rasseoir à mes côtés.
– Oui. Une idée stupide d’Amélie. Tu te rappelles la première fois que nous nous sommes vus au bar ?
Il hoche la tête.
– C’est à ce moment que je l’ai écrite. Amélie en a écrit une aussi. C’était pour me changer les idées.
– C’est quand même drôle, dit-il. Mais… on n’est pas censé les expédier ? Ton souhait ne peut pas se réaliser si le père Noël ne l’a pas lu.
Il affiche un air faussement sérieux et je lui jette un regard qui signifie « Arrête de te moquer de moi ! » avant de balayer l’air de ma main sans répondre. J’écarte la lettre de sa vue. Il faut que je la lise. Dès les premiers mots, je suis émue. C’était une période horrible. Mais Charles était toujours vivant.
Cher père Noël,
Mon amie m’a persuadée de vous écrire et je le fais pour lui faire
plaisir, car je sais très bien que vous n’existez pas. Mais je veux bien
jouer le jeu. Alors voici mes souhaits pour Noël.
D’abord, j’aimerais pouvoir garder mes amis encore longtemps,
surtout Amélie, qui est la personne que j’aime le plus au monde en
dehors de ma famille. J’imagine donc qu’il faudra que je reste dans cette
ville où on gèle comme vous n’avez pas idée. Mais vous ne pourriez pas
me négocier un logement et une augmentation de salaire ?
Ensuite, j’aimerais arrêter de pleurer pour des personnes qui ne le
méritent pas. En ce moment, j’ignore comment m’y prendre. Peut-être
pourriez-vous aussi faire en sorte que j’accepte le fait que mon vrai père
ne soit pas Charles. Cela m’aiderait à ne plus être en colère.
Enfin, si ce n’est pas trop demander, je souhaiterais rencontrer un
homme qui m’aimera sincèrement et sera prêt à parcourir des kilomètres
pour me le prouver. Bien sûr, je devrai l’aimer en retour. Cela faciliterait
les choses s’il était bel homme ! Voilà. Je crois que ça suffira. Je vous
remercie d’avoir pris le temps de me lire et je vous assure que j’ai été
bien sage toute l’année.
Votre dévouée,
Jilliane
Je suis émue par ce que je viens de lire. Les pensées se bousculent dans ma tête et l’image du père Noël de Fermont s’impose subitement à mon esprit.
Je lève les yeux vers David.
Mes souhaits…
Qu’avait dit le père Noël déjà ? Qu’ils allaient se réaliser « selon les besoins de mon âme ».
Je suis tellement bouleversée que je ne sais pas quoi dire.
– Alors ? me presse-t-il. Qu’avais-tu écrit ?
Mes mains tremblent un peu lorsque je range la lettre dans l’enveloppe. S’apercevant de mon trouble, David vient effleurer mon front, repoussant une mèche égarée.
Je prends une grande inspiration. Quelque chose monte en moi. Un souffle léger, qui prend peu à peu de l’ampleur. Un vent qui gonfle ma poitrine et balaie mes doutes. Un alizé chaud sur mon sang glacé. Je regarde David. Ses yeux gris scrutent les miens, inquiets. Le vent change soudain de direction. C’est maintenant un mistral qui laisse sur son passage des tourbillons de neige folle.
Je souris.
– Tu crois que je pourrais repartir avec toi ?
Il se fige.
– Tu veux dire que… ?
Différentes émotions se succèdent sur son visage. Mon sourire s’accentue.
– Oui, dit-il d’une voix rauque. Tu pourrais repartir avec moi.
Puis, il se lève.
– Attends.
Il fouille à nouveau dans son sac et en sort une boîte bleue avec un chou rouge et une autre enveloppe. Je le questionne du regard.
– Ouvre, me dit-il en me donnant la boîte.
Elle est lourde. Je défais délicatement le couvercle et en sors une magnifique boule de neige représentant un paysage enneigé. À l’intérieur, des sapins, un cerf, une petite maison. Je la secoue et regarde les paillettes blanches et argentées voleter. Puis, David me tend l’enveloppe. Je la décachette. Est-ce que c’est bien ce que je crois ?
– Ton billet d’avion, précise-t-il.
Maintenant, c’est moi qui suis étonnée.
– Quoi ? Tu avais prévu cela ?
– Non. Mais je l’espérais.
Je suis tellement heureuse que j’ai l’impression que je vais perdre connaissance.
– Je t’aime, dis-je simplement.
– Je t’aime plus.
Nous nous embrassons comme si c’était la dernière fois. Sauf que c’est la première. La première de notre nouvelle vie. Soudain, quelqu’un frappe à la porte.
– Jilliane ? David ? Ça va, vous deux ?
J’étouffe un rire contre la bouche de mon amoureux, avant de répondre.
– Oui, ça va ! Je me remets de mes émotions ! J’entends ma mère s’esclaffer.
– J’imagine que vous avez plein de choses à vous dire, en effet. Ton frère est là. Il a bien hâte de rencontrer David.
– D’accord. On arrive.
Des pas s’éloignent et une soudaine appréhension me serre le cœur.
– Je ne devrais peut-être pas la laisser seule. Et si on attendait un peu pour lui dire ? Je pourrais aller te rejoindre plus tard ?
– Ne t’en fais pas. Elle sait.
– Qu’est-ce qu’elle sait ?
– Que tu vas repartir. Quand elle m’a contacté pour me demander si je voulais venir te voir pour ta fête, elle m’a dit que tu étais malheureuse ici. Qu’elle se sentait coupable de te retenir à Montréal. Et que ce serait peut-être mieux pour toi que tu retournes à ta vie d’avant. À Fermont.
Je secoue la tête, incrédule.
– Elle veut ton bonheur, tu sais.
Je reste paralysée.
– Viens là, ajoute David.
Il s’allonge sur mon lit et m’attire vers lui. Je me blottis contre son corps chaud et pose ma joue sur son torse, écoutant les battements si particuliers de son cœur. Et je pense à Charles, dont le cœur ne bat plus.
– Joyeux Noël en retard, murmure David.
– Joyeux Noël aussi.
Silencieusement, je promets à mon beau-père que sa mort ne sera pas vaine. Je remercie ensuite mon père biologique pour sa courte présence dans ma vie. Je lui souhaite de trouver la paix. À ma mère aussi. Je lui souhaite de retrouver le chemin de la joie. Elle le mérite.
Quant à moi, je dois partir.
J’ai une vie à vivre.
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